Entretien de Laurent Fabius avec l’hebdomadaire "Le Journal Du Dimanche" (6 juillet 2014)

La France a annoncé des mesures de renforcement de la sécurité sur les vols à destination des États-Unis. Y a-t-il un lien avec des menaces d’attentat liées au phénomène des djihadistes européens en Irak et en Syrie ?

Avec le Président et le gouvernement, nous prenons très au sérieux le risque que représentent les filières djihadistes. Le renforcement des mesures de sûreté pendant la période estivale sur les vols vers les États-Unis est une demande américaine que les compagnies aériennes vont mettre en œuvre. Il est légitime que la vigilance soit renforcée à des périodes de déplacements de grande ampleur. Gardons à l’esprit que l’État islamique en Irak et au Levant s’est séparé d’Al-Qaida parce qu’il la jugeait trop tendre ! Dans certaines vidéos sur Internet, on voit leurs combattants jouer au football avec les têtes tranchées de leurs victimes : ce sont des barbares. Le plan conduit par le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve vise à combattre sans aucune faiblesse ce phénomène, depuis le prosélytisme en France jusqu’au départ des djihadistes, puis à leur retour éventuel ici.

Après les épisodes extrêmement violents des derniers jours dans la région. Redoutez-vous le démarrage d’une 3e intifada palestinienne ?

Je suis très préoccupé par la multiplication des actes de violence. Nous avons condamné les assassinats odieux des trois jeunes étudiants israéliens et du jeune Palestinien. La situation en Cisjordanie, à Gaza, à Jérusalem est tendue. La trêve conclue en 2012 doit être absolument rétablie.

Ce qui est rendu plus compliqué par l’échec de la médiation de John Kerry entre Israël et les Palestiniens…

John Kerry est un ami talentueux et il ne ménage pas sa peine pour les causes auxquelles il croit. Dans la plupart des grandes crises, on se demande quelles sont exactement les bonnes solutions. Avec Israël et la Palestine, c’est différent : on connaît les paramètres de la solution, celle des deux États. Chacun doit contribuer à son application concrète, y compris l’Europe. D’autant que cette solution devient de moins en moins praticable à mesure que la colonisation, malheureusement, se développe.

Vous étiez à Berlin mercredi avec vos homologues russe, allemand et ukrainien. Comment obtenir un cessez-le-feu durable et une solution politique compte tenu de l’attitude intransigeante de la Russie ?

Le rôle de la France, avec l’Allemagne, et nous y avons travaillé depuis la rencontre de Normandie le 6 juin, c’est de parvenir à la désescalade. La première urgence, c’est le rétablissement du cessez-le-feu. Pour être durable, il doit être respecté par l’ensemble des parties. C’est ce qui a manqué la dernière fois. Les Russes comme les Ukrainiens soufflent le chaud et le froid. Cela dit, la Russie a fait des gestes, et il faut en tenir compte, en proposant que des Ukrainiens et l’OSCE viennent observer la situation à des points définis de ses frontières avec l’Ukraine. Mais il faut aller plus loin afin d’éviter les transferts illégaux d’armes, voire de combattants. La solution politique, elle, passe par le dialogue dans le cadre du groupe de contact Ukraine, Russie, avec le soutien de l’OSCE. C’est ce sur quoi nous nous sommes accordés à Berlin cette semaine. Elle passe aussi à Kiev, par exemple, par la modification de la Constitution afin de répondre aux aspirations de l’ensemble de la société ukrainienne.

À chacun de vos déplacements, comme en Inde cette semaine, vous tentez de "vendre" la France dans le cadre de votre diplomatie économique. Est-ce qu’au bout de deux ans, cet effort est rentable ?

L’action économique des pouvoirs publics ne remplace pas celle des entreprises, mais une partie de notre commerce extérieur est déterminée par les relations d’État à État. La diplomatie économique est donc utile pour les grands contrats de souveraineté. Mais également lorsque je plaide pour nos entreprises dans le secteur de l’eau, des transports ou de l’environnement. Cela n’aura parfois un effet que dans trois ou quatre ans.

Parfois à plus court terme. Un des deux premiers excédents de notre balance extérieure, c’est le tourisme, avec en France 2 millions d’emplois non-délocalisables et 7,5 % du PIB. Voilà pourquoi nous voulons renforcer ce secteur. En Inde, cette semaine, j’ai rencontré le propriétaire du groupe hôtelier Oberoi. Il veut investir en France. Il estime qu’il y a aujourd’hui 15 millions d’Indiens qui voyagent, dans cinq ans 50 millions. Si nous en attirons une bonne part, cela veut dire des milliers d’emplois nouveaux créés en France. Ma vision est donc celle d’une diplomatie globale, couvrant tous les secteurs de l’action extérieure de la France, dont la réorientation de l’Europe, la planète et notre rayonnement, notamment économique.

Mais comment votre diplomatie économique peut-elle convaincre d’investir dans une France qui a tant de difficultés économiques ?

Les investisseurs s’intéressent à tout ce qui peut créer de la valeur, ils sont aussi attentifs à la souplesse des règles, à la fiscalité, au coût du travail.

L’image de la France de ce point de vue n’est pas toujours ce qu’elle devrait être. Cela dit, si un groupe mondial comme General Eletric investit fortement en France, c’est qu’il y voit des avantages. La France a beaucoup d’atouts. Il faut les mettre en valeur et les compléter. Car il n’y a pas de puissance politique durable sans puissance économique. Si nous reculions économiquement, comme au cours de la décennie précédente, on finirait par nous demander : "Mais d’où parlez-vous ?" La France peut parfaitement demeurer un grand pays, à condition de se réformer, de retrousser les manches, de bien comprendre ce qu’est le monde de 2014 et que les autres nations ne nous attendent pas pour avancer.

Vous rentrez de Norvège où vous avez vu sur la banquise les conséquences du réchauffement climatique. En Inde, vous avez dit "Il est minuit moins cinq"…

Oui, la menace climatique n’est pas pour après-demain, elle est déjà là, et elle est le fait de l’homme, ce que plus personne de sérieux ne conteste. En Inde, la mousson qui commence est moins forte qu’avant, avec des conséquences redoutables pour les agriculteurs. De même, l’élévation du niveau des mers, l’acidification des océans, la désertification, tout cela n’est pas pour dans quatre-vingts ans, mais pour aujourd’hui. Il existe des solutions pour développer une croissance verte, créatrice d’emplois. En mandarin comme en grec ancien, les mêmes mots signifient "risque" et "chance". Je ne suis donc ni climato-sceptique, ni climato- fataliste, ni climato-culpabilisateur. C’est dans cet esprit que je prépare et présiderai, au nom de la France, la conférence mondiale sur le climat à Paris fin 2015.

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