L’Express – « Nouvelle donne stratégique » (7 mars 2018)

Extraits de la préface de Jean-Yves Le Drian pour l’ouvrage « Les guetteurs, les patrons du renseignement répondent » par Alain Bauer et Marie-Christine Dupuis-Danon, aux éditions Odile Jacob. Texte paru dans l’Express, 7 mars 2018.

Le domaine du renseignement connaît depuis ces dernières années une visibilité nouvelle dans le débat public, dans la conscience de nos concitoyens comme dans les préoccupations des décideurs politiques. Cette réalité est à la mesure des bouleversements, des ruptures et des incertitudes qui caractérisent notre temps. J’ai coutume de dire que nous sommes entrés dans une nouvelle époque des relations internationales. L’un des symptômes de cette évolution, c’est le changement de rythme que nous subissons : le tempo de l’histoire semble s’accélérer et l’espace des crises s’étendre, comme en témoignent le développement de l’hyperviolence terroriste, le retour des affirmations de puissances étatiques, l’accélération de certaines menaces de la prolifération ou l’essor, semble-t-il incontrôlable, des organisations criminelles transnationales. La conflictualité gagne de nouveaux domaines – les espaces marins, le cyber, ou le spatial – dans un monde où le numérique est devenu un milieu à part entière de conduite des relations internationales ou de conflit, pour le meilleur – l’ouverture, l’accès au savoir, la communication des sociétés entre elles – et parfois pour le pire : l’ingérence, les tentatives de déstabilisation et les guerres du présent comme de l’avenir.

Ces tensions ne sont pas uniquement de nature sécuritaire. La compétition économique, industrielle et technologique, exacerbée, se déroule à l’échelle mondiale : elle fait de la course à l’innovation et de la protection de la propriété intellectuelle un enjeu stratégique.

L’histoire s’accélère. Qu’on se rappelle 2014 ou, en un seul été, les autorités politiques de notre pays durent faire face à la menace terroriste dans la bande sahélo-saharienne, aux ondes de choc de la guerre dans le Donbass, aux conquêtes territoriales de Daech au Levant et à leurs conséquences pour la sécurité intérieure. Cette tendance à l’accumulation simultanée et parfois connexe des crises et des bouleversements est allée en s’affirmant de façon croissante ; elle nous rappelle que la globalisation a aussi sa face d’ombre : avec l’interconnexion des hommes et des choses qui va connaître de nouveaux développements dans les années à venir, c’est une mondialisation de la violence aux prolongements inédits qui émerge sous nos yeux. […] C’est la fonction du renseignement, l’« intelligence » comme disent nos amis anglo-saxons, de réduire autant que possible l’incertitude, de dissiper le brouillard du présent, des crises ou de la guerre, pour éclairer la décision politique, qu’il s’agisse de répondre aux menaces les plus immédiates ou d’assurer la sécurité du pays sur la longue durée. Réagir aux crises en temps réel, mais aussi préparer l’avenir en améliorant notre capacité d’adaptation et notre réactivité, en anticipant toujours une incertitude irréductible et même, malheureusement ces derniers temps, grandissante, c’est le propre du renseignement.

Dans ce contexte, la publication pour la première fois d’un recueil de témoignages directs des anciens directeurs de nos services de renseignement est particulièrement éclairante. Ce livre offre une contribution précieuse, de la part d’acteurs le plus souvent silencieux, pour la compréhension des questions de sécurité touchant notre pays depuis plus de trente ans et pour mesurer les évolutions de l’instrument du renseignement en France jusqu’à la période la plus récente.

Bien sûr, l’expression publique n’entre pas dans la culture traditionnelle de ces grands serviteurs de l’Etat. Ils ont fait de la discrétion et de la protection du secret un peu plus qu’une nécessité opérationnelle, un orgueil professionnel, justifié, à une époque où la rareté de l’expression dans ce domaine n’est malheureusement pas la qualité la plus répandue, ce que je regrette.

J’ai l’habitude de dire que, dans ces domaines, ceux qui parlent ne savent pas et ceux qui savent se taisent. Alain Bauer et Marie-Christine Dupuis- Danon font mentir par exception cette règle… De la fin de la guerre froide aux conflits asymétriques, de la prégnance du contre-espionnage à la montée de la menace terroriste et à ses mutations ces quinze dernières années, des exigences du cloisonnement aux bouleversements des technologies de l’information, c’est un concentré de l’histoire du temps présent qui se dessine au fil de ces pages, une synthèse des difficultés qu’ont dû surmonter nos services pour s’adapter aux bouleversements de la situation internationale.

A cet intérêt historique s’ajoute un intérêt proprement démocratique. […] De témoignage en témoignage, on y comprend comment la communauté du renseignement constitue comme le système nerveux de l’Etat. […] Je ne me risquerai pas ici à des confidences. Je voudrais simplement apporter ma contribution à cet ouvrage collectif par une brève analyse des évolutions de ces dernières années quant à l’organisation du renseignement dans notre pays. Pour un Etat comme le nôtre, un Etat lié par des solidarités et des alliances mais surtout un Etat libre, soucieux de son indépendance de décision et d’action, il est primordial de pouvoir bénéficier à tout instant d’une capacité autonome de recueil, de tri, d’analyse et d’orientation du renseignement à fin d’action. […]

La crise du Kosovo en 1999 a mis en exergue le rôle crucial du renseignement spatial et aérien, de même que de la possession d’une capacité nationale de ciblage, avec des boucles courtes entre recueil du renseignement et action précise à distance. Les attentats du 11 septembre 2001 ont mis en lumière l’extrême transversalité des menaces et sa conséquence, le besoin d’une meilleure coordination et fusion du renseignement. Notre refus de la guerre d’Irak en 2003 a confirmé […] la nécessité de continuer à développer une capacité autonome d’analyse et d’appréciation des situations. L’explosion du recours à l’Internet, à compter de la fin des années 1990, a déclenché une véritable révolution de notre renseignement technique et des investissements qui permettent aujourd’hui à notre pays de demeurer parmi les toutes premières grandes puissances en matière de renseignement. Faute de quoi, nous serions irrémédiablement dépassés et dépendants. En même temps, toutes les grandes crises intervenues depuis la décennie 1990 ont rappelé la nécessité du renseignement humain en complément des capteurs techniques. Enfin, nos engagements en Afghanistan et au Sahel et la guerre contre Daech au Levant ont été marquants du point de vue de la fusion et de l’exploitation mutualisées du renseignement à fin d’action. […]

L’intérêt des témoignages recueillis tient justement à ce que, dans des services et à des postes différents, les uns et les autres soient parvenus à des conclusions dont le Livre blanc de 2008 a assuré la convergence et la traduction en termes d’organisation. Je pense aux différentes mesures prises à cette époque, et amplifiées par la suite, qui avaient un objectif, faire émerger une véritable communauté nationale du renseignement, au-delà des querelles de chapelles appartenant à un autre âge, grâce à différents instruments : institution du Conseil national du renseignement et de la fonction de coordonnateur national du renseignement, en charge de la rédaction du Plan national d’orientation du renseignement ; puis, en 2010, création d’une Académie du renseignement interservices ; et, de façon discrète mais essentielle, développement de la mutualisation des programmes d’investissement technique.

Cette exigence de coordination était rendue d’autant plus nécessaire en raison du continuum de plus en plus évident de la menace terroriste entre intérieur et extérieur ; il réclamait donc un équilibre neuf entre ouverture et cloisonnement. […] Dans les faits, nous sommes donc confrontés à une situation où nous disposons de davantage de sources et de capteurs, où nous cherchons à les développer, dans une course incessante contre un temps qui se réduit pour exploiter et recouper les informations. Le risque pour les services, comme pour ceux à qui le renseignement est destiné, c’est de céder à la séduction de l’instantanéité, au détriment du renseignement consolidé. Deuxième défi, corollaire de la révolution technologique que nous vivons, de nouveaux domaines, immatériels et transfrontaliers notamment, s’affirment avec des conséquences majeures pour notre sécurité. A cet égard, l’espace numérique est une priorité absolue. Il impose la détection précoce de menaces pernicieuses et souvent anonymes. Qu’elles relèvent de la subversion, de l’espionnage ou de la destruction, qu’elles soient d’origine étatique ou non, ces menaces impliquent que nous veillions sur cet espace, que nous le protégions et que nous soyons capables d’y intervenir, y compris de manière offensive. C’est l’enjeu de la stratégie de cyberdéfense.

Troisième défi, le renseignement est un métier d’échanges internationaux ; il convient d’entretenir ce réseau, pour trois raisons spécifiques. D’abord, parce que nous ne pouvons pas nous déployer partout ; ensuite, parce que nous nous enrichissons des différentes approches de nos partenaires ; enfin, parce que nous portons, par ce biais, la voix de la France, et contribuons à maintenir le rang de notre pays parmi ses alliés. La relation tissée avec nos partenaires américains et britanniques en Afghanistan, au Levant et au Sahel, dans le combat contre le terrorisme comme dans la lutte contre les réseaux qui alimentent la prolifération des armes de destruction massive, est à cet égard remarquable. Au sein de nos alliances, qu’il s’agisse de l’Union européenne ou de l’Otan, notre contribution dans ce domaine exerce une influence directe sur l’engagement politique et militaire de nos partenaires à nos côtés. Enfin, le renseignement doit être pensé non seulement comme un outil de réponse à la menace à brève et moyenne échéance, mais également comme un outil de compréhension de l’environnement international. […] Cela implique donc une intelligence globale des évolutions politiques et de tous ordres des sociétés et de leur dynamique et, par conséquent, des liens accrus avec le monde de l’enseignement supérieur et de la recherche, ainsi qu’une diversification des profils du recrutement.

Il n’est pas étonnant que ce soit à Alain Bauer, toujours en pointe de la réflexion prospective dans le domaine de la sécurité, aidé de Marie-Christine Dupuis- Danon, que revienne le mérite de nous offrir, par cet ouvrage, un ensemble de témoignages vécus au plus haut niveau sur notre appareil de renseignement. Lui qui est à l’origine de la création, sur la Technopole de Saint-Brieuc-Armor, du cursus « Sécurité Défense » du Cnam, où se croisent les analystes opérationnels en données stratégiques, les spécialistes des télécoms et ceux des langues rares, était bien placé pour donner au public de nouvelles clés pour la bonne compréhension de la période actuelle et des dynamiques qui l’ont façonnée. Pour tous les passionnés, ce livre constituera une référence solide.

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