Vœux de Jean-Yves Le Drian au Corps diplomatique (Paris - 14 janvier 2020)

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Madame la Ministre, chère Amélie,

Mesdames les Ambassadrices, Messieurs les Ambassadeurs,

Mesdames et Messieurs,

Dans ce moment de grande tension internationale dont nous mesurons toute la gravité, je suis heureux de nous voir rassemblés au Quai d’Orsay.

À cette période de l’année, il est de coutume de présenter ses voeux à ceux que l’on retrouve ou à ceux que l’on rencontre. Vous venez, Monsieur l’Ambassadeur de Guinée en France, de me présenter les vôtres au nom de l’ensemble du corps diplomatique et je vous en remercie. À mon tour, je tiens à souhaiter, pour 2020, santé, bonheur et réussite à chacun et à chacune d’entre vous.

Mais ce début d’année n’a rien d’ordinaire. Et je voudrais aussi nous souhaiter plus, à nous tous, collectivement. Ce que je nous souhaite, c’est que nous sachions montrer à nos concitoyens - à ceux qui espèrent, mais aussi à ceux qui doutent - que la diplomatie peut être à la hauteur de ce moment exigeant.

Si nous sommes ici aujourd’hui - chacun dans nos fonctions -, c’est parce que la valeur du dialogue et des solutions négociées ne fait, pour nous, aucun doute. C’est parce que nous partageons la conviction que nous ne saurions, dans la durée, vraiment défendre les intérêts des pays que nous représentons sans prendre en compte ceux de nos partenaires. Si nous sommes ici ensemble, c’est, en un mot, parce que nous croyons dans la diplomatie.

Mais, en ce début d’année exceptionnel, les voeux et les souhaits ne suffisent pas. Ils appellent des actes. Je voudrais donc vous dire ce que nous avons déjà commencé à faire et ce que nous ferons en 2020 pour travailler, par une action diplomatique résolue et audacieuse, à écarter les menaces et à relever, avec vous, nos défis communs.

Croire en la diplomatie aujourd’hui, c’est d’abord agir selon une double conviction : la conviction que le pire n’est jamais certain et la conviction qu’il est toujours possible de retrouver la voie du dialogue et le chemin de la négociation. L’absence de certitude sur les résultats, ce n’est pas ce qui nous dissuade d’agir. Au contraire, c’est ce qui nous conforte dans la nécessité d’entreprendre. Car rien ne serait pire et contraire à l’esprit de la diplomatie que de ne pas toujours tout tenter, parfois envers et contre tout, au service de ce que l’on juge juste et bon, à commencer par la paix.

C’est pourquoi nous sommes et continuerons d’être plus que jamais en 2020 à l’initiative face aux crises. Nous sommes engagés sur plusieurs fronts diplomatiques, aux côtés de nos partenaires européens : en Irak, en Libye, au Sahel, en Ukraine.

Nous venons de vivre un cycle de violences et d’escalade militaire directe sur le sol irakien. Ce cycle peut sembler s’être interrompu. Nous n’assistons pas pour autant à une désescalade mais juste, à ce stade, à une interruption de l’escalade. C’est pourquoi nous devons rester particulièrement vigilants. La mécanique qui a conduit à la crise de ces dernières semaines n’est pas enrayée et la situation reste aujourd’hui très volatile, ce qui appelle de notre part la plus grande mobilisation collective.

Aujourd’hui, nos priorités sont claires. D’abord il s’agit de s’assurer que la désescalade des tensions soit confirmée dans les prochains jours et qu’aucune nouvelle action déstabilisatrice, directe ou indirecte, ne soit menée.

C’est le message que nous passons à l’ensemble de nos partenaires.

C’est le message que les Européens ont porté ensemble, vendredi dernier à Bruxelles où s’est tenue une réunion d’urgence à l’initiative du Haut représentant. Je constate d’ailleurs, dans tous les contacts que je peux avoir, que l’appel à la retenue et à la désescalade est général.

Notre deuxième priorité, c’est la poursuite de la lutte collective contre Daech.

La mission de la coalition internationale - qui se déroule en Irak et à la demande des autorités irakiennes - est une mission essentielle pour la sécurité de ce pays et pour notre sécurité. Le président de la République et moi-même avons dit aux autorités irakiennes qu’il était important que cette mission puisse se poursuivre, dans le plein respect de la souveraineté irakienne. Nous sommes en contact très étroit avec les autorités irakiennes et avec nos partenaires de la coalition, car il faut prendre en compte le trouble créé par les événements récents en Irak et en même temps poursuivre la lutte contre Daech.

Nous devons, enfin, tout faire pour éviter qu’une crise de prolifération nucléaire ne vienne s’ajouter à ce contexte d’instabilité. C’est notre troisième priorité.

Notre position est sans ambiguïté : nous avons travaillé à la préservation de l’accord nucléaire de Vienne et nous continuerons à le faire. Parce qu’il faut s’assurer que l’Iran n’acquiert pas d’arme nucléaire et parce que notre conviction, c’est que la voie diplomatique reste, malgré les difficultés que je ne mésestime pas, la meilleure manière d’atteindre cet objectif. Qui peut penser aujourd’hui qu’un Iran nucléaire ajouterait de la stabilité à la région ?

Ce que fait l’Iran depuis le mois de mai - je l’ai dit à plusieurs reprises - c’est d’initier de mauvaises réactions à une mauvaise décision des États-Unis de priver ce pays de certains bénéfices économiques de cet accord. L’accumulation de ces gestes finit par, progressivement, vider l’accord de Vienne d’une partie de sa substance. Donc l’accord est en danger si l’Iran continue de ne plus respecter ses engagements, alors que nous, Européens, Russes et Chinois, nous continuons de le respecter

La déclaration des chefs d’État et de gouvernement français, allemand et britannique l’a réaffirmé solennellement dimanche : nous tenons à l’accord de Vienne et nous resterons strictement dans son cadre. Et c’est pourquoi nous avons décidé d’utiliser toutes ses stipulations, y compris l’article 36, non pas pour sortir de l’accord mais pour créer un espace de dialogue politique avec l’Iran. C’est le sens de notre demande de mise en œuvre du mécanisme de règlement des différends. Créer un espace de dialogue politique avec l’Iran en son sein, au sein de l’accord de Vienne, afin, comme son nom l’indique, de chercher à régler par la voie diplomatique nos différends.

C’est aussi une voix européenne que nous voulons faire entendre dans le conflit libyen, car l’Union ne peut assister sans réagir à la déstabilisation de ce pays clef, véritable carrefour stratégique et dont dépend aussi la sécurité du Maghreb et du Sahel.

D’abord, avec nos partenaires allemand, italien, britannique et le Haut représentant Josep Borrell, puis avec l’ensemble des ministres des affaires étrangères de l’Union, nous avons fait passer des messages de fermeté.

Pour rappeler que seul un processus politique permettra de sortir de l’impasse ;

Pour appeler chacun des acteurs libyens et régionaux à la responsabilité et condamner les ingérences extérieures, qui constituent un obstacle pour le règlement pacifique de la crise ;

Pour éviter la signature d’accords qui exacerbent les tensions et servent de prétexte à des interventions étrangères.

Un cessez-le-feu a été annoncé ; s’il se traduit sur le terrain et dans la durée, c’est un développement positif, car chacun sait qu’il n’y aura pas de victoire militaire en Libye. Nous appelons chacun à le respecter. Et, en même temps, il est désormais essentiel que la conférence de Berlin réussisse, qu’elle réussisse autour d’objectifs qui doivent être largement partagés : pérennisation du cessez-le-feu, unification des institutions libyennes, démantèlement des milices, contrôle et répartition équitable des ressources par et pour le peuple libyen, enfin arrêt des interventions étrangères en Libye. Nous souhaitons associer les voisins de la Libye à cette séquence, car ils sont les premiers concernés par la crise en cours.

Nous soutenons pleinement la médiation menée par l’ONU sous l’égide du représentant spécial Ghassan Salamé. Cette médiation doit rester le processus central pour sortir de la crise. Autant sur le plan militaire, afin d’avancer vers la réunification des forces armées, que sur le plan économique, avec la reprise du dialogue inter-libyen, au sein duquel la France souhaite jouer un rôle majeur dans la phase qui suivra la conférence de Berlin.

Et pour agir efficacement et aider au règlement de cette crise, tous les acteurs pertinents doivent être associés aux efforts de stabilisation, y compris l’Union africaine et les partenaires régionaux. Il est crucial qu’ils restent engagés à nos côtés.

Tout aussi essentiel est l’engagement de la France et de ses partenaires, en particulier ses partenaires européens, au Sahel. Si des Européens sont à nos côtés aujourd’hui dans l’opération Barkhane et bientôt dans la task force Takuba, si des Européens soutiennent la Force commune du G5 Sahel, si des Européens s’engagent dans la mission EUCAP Sahel Niger, si des Européens s’impliquent dans l’Alliance Sahel, c’est parce que cette région est la frontière Sud de notre Union et que nous ne saurions laisser les groupes terroristes la transformer en sanctuaire djihadiste. C’est notre sécurité qui est en jeu.

Ces groupes terroristes s’adaptent aux défaites que nous leur imposons. Ils ont changé de méthode, ce qui n’enlève rien à leur terrible capacité de nuisance, comme l’a montré l’attaque jeudi dernier au Niger qui a tué 89 soldats. Ils ont aussi changé d’objectif : faute de prendre le contrôle, ils s’emploient à saper l’autorité des pouvoirs publics. Cette double mutation, opérationnelle et stratégique, nous place face une nouvelle donne. Le temps était donc venu d’engager une dynamique nouvelle.

C’était l’objectif du sommet de Pau, hier soir. C’était d’abord le sommet de l’unité souhaité par le président Macron. Avec les présidents sahéliens, tous là, le secrétaire général des Nations unies, le président de la Commission de l’Union africaine, l’Union européenne bien représentée, à haut niveau, et la secrétaire générale de l’OIF. C’était un sommet de l’unité.

C’était aussi un sommet de la clarification et de la confirmation puisque les pays du G5 ont affirmé la nécessité de la présence de Barkhane, et le soutien de ses alliés européens et américain.

C’était enfin un sommet pour la remobilisation qui a abouti à une initiative majeure : celle de lancer une coalition pour le Sahel. Cette coalition permettra de mieux mettre en valeur les mécanismes existants, permettra d’assurer un meilleur pilotage et une meilleure coordination entre les actions des pays sahéliens et la communauté internationale. Elle permettra de mieux articuler l’effort militaire avec l’effort de stabilisation et de développement, avec une organisation de la Coalition en piliers :

  • un pilier militaire opérationnel renforcé avec la création d’un mécanisme de commandement conjoint entre les forces sahéliennes, la force du G5 et Barkhane, et demain les forces spéciales européennes.
  • un pilier pour mieux appuyer les capacités militaires avec des offres de formation et d’équipement au profit des forces armées nationales et de la force conjointe.
  • un pilier pour permettre un engagement accru pour le maintien et le retour des services de l’État sur leurs territoires. L’objectif est le redéploiement des services régaliens, en particulier à travers la formation et le déploiement de personnels liés à la police, à la gendarmerie et aux douanes.

Ces piliers sur le renforcement des capacités locales s’inscriront dans le cadre du Partenariat pour la sécurité et la stabilité du Sahel que le président de la République et la chancelière allemande avaient lancé à Biarritz au sommet du G7 auquel vous avez fait référence, Monsieur l’Ambassadeur, il y a un instant.

  • enfin, un quatrième pilier pour accélérer les projets de développement dans le cadre de l’Alliance Sahel, lancée également avec l’Allemagne en juillet 2017, pour stabiliser les zones les plus vulnérables et pour que les populations aient un accès direct aux services de base et que leurs conditions de vie s’améliorent. C’est la vraie alternative. Un rendez-vous a été fixé à Nouakchott le mois prochain, pour une assemblée plénière de l’Alliance Sahel qu’il faut impérativement renforcer dans son efficacité et dans sa lisibilité.

Vous le voyez, notre détermination à aider les pays du Sahel à lutter contre le fléau du terrorisme est totale et je pense que le sommet de Pau a permis d’apporter les clarifications nécessaires et a permis de prendre les décisions indispensables pour lancer cette nouvelle coalition pour le Sahel.

Nous restons aussi mobilisés et attentifs dans d’autres pays africains.

Je pense à la RCA, où l’accord de paix doit être mis en oeuvre et où il y a, cette année, une échéance importante avec l’élection présidentielle. Je pense aux autres pays où des élections majeures doivent être organisées en 2020. Je forme le voeu qu’elles le soient dans la concorde et qu’elles puissent renforcer la démocratie.

Je pense au Soudan, à la RDC, à Madagascar, qui ont connu des évolutions positives l’an passé et qui devront être confirmées cette année, notamment par des actions de développement.

Enfin, puisque je parle de l’Afrique, j’aimerais insister sur deux initiatives majeures cette année qui vont mettre l’Afrique à l’honneur et qui s’inscrivent dans la logique du renouvellement de nos relations avec l’Afrique annoncé par le président de la République à Ouagadougou en 2017.

Le Sommet Afrique-France 2020, d’abord. Il aura lieu à Bordeaux au mois de juin et portera sur le thème de la Ville durable. Nous invitons tous les chefs d’État et de gouvernement des cinquante-quatre pays, les cinquante-quatre pays africains qui sont déterminés à agir dans le cadre de ce rendez-vous d’innovation, puisque ce Sommet visera à faire émerger des solutions concrètes face à l’enjeu immédiat de la croissance urbaine qui est très importante en Afrique dans un contexte d’augmentation très forte de la population. Nous voulons faire en sorte, par ce sommet Afrique-France 2020, de mobiliser une grande diversité d’acteurs au-delà des présidents : mobiliser la jeunesse française, la jeunesse africaine, les entrepreneurs, les acteurs économiques, les élus des territoires, les organisations de la société civile, tous sont conviés à cette manifestation et, en particulier, à un salon dédié, à la Cité des Solutions.

Et puis, bien sûr, la Saison Africa 2020 qui mettra les artistes africains et ceux de la diaspora africaine à l’honneur, partout en France pour que chacun puisse mesurer l’incroyable créativité qui émerge chaque jour sur ce continent. L’ambition est de changer les regards sur l’Afrique, comme l’a souhaité le président Macron.

Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,

Pour revenir aux crises, je voudrais parler de l’Ukraine car j’observe que, dans le tableau préoccupant que j’ai dressé, une lueur à l’Est, certes légère, mais réelle, est apparue. Comme l’a dit le président de la République, le conflit dans l’Est de l’Ukraine est « une plaie ouverte au coeur du continent européen » et nous poursuivrons, avec l’Allemagne, nos efforts de médiation pour lui donner une issue négociée.

Des progrès importants ont été accomplis il y a quelques semaines, à Paris, lors du sommet des chefs d’État et de gouvernement du format Normandie, des progrès en vue du règlement du conflit dans l’Est de l’Ukraine, conflit qui, je vous le rappelle, a fait treize mille morts et qui demeure la pierre d’achoppement des relations entre la Russie et l’Union européenne.

Ce sommet, le premier à ce niveau depuis 2016, a permis de prendre des décisions importantes, dont la mise en oeuvre a débuté comme prévu dès la fin du mois de décembre avec l’échange de 200 prisonniers liés au conflit. D’autres mesures de confiance, au bénéfice des populations, devront être mises en oeuvre dans les semaines qui viennent : désengagement et retrait des armes lourdes de nouvelles zones-test, assistance humanitaire et facilités de circulation pour les populations. Je me rendrai prochainement sur la ligne de contact, avec mon homologue allemand Heiko Maas, pour observer la bonne application des engagements pris. Une nouvelle rencontre des chefs d’État devrait avoir lieu à Berlin en mars et permettre d’aborder les points les plus difficiles, évidemment. Mais le processus est maintenant plus vertueux, aborder la mise en oeuvre du volet politique des accords de Minsk, en vue du plein retour à la souveraineté ukrainienne des régions de Donetsk et de Louhansk.

Mesdames les Ambassadrices, Messieurs les Ambassadeurs, croire en la diplomatie aujourd’hui, c’est aussi opposer la force de l’action collective à l’urgence des défis du XXIe siècle.

C’est parce que nous croyons à l’efficacité de l’action collective que nous continuerons à défendre le multilatéralisme avec énergie et avec détermination. Un multilatéralisme fort, un multilatéralisme de notre temps, un multilatéralisme de la preuve et du résultat.

Et je veux dire avec force en ce début d’année : plaider en faveur du multilatéralisme, ce n’est pas une posture, encore moins une coquetterie de diplomates qu’il serait de bon ton de porter dans les enceintes internationales. Non, c’est juste le seul chemin à emprunter pour tous ceux qui veulent avec sincérité traiter les enjeux globaux de la planète qui nous concernent tous collectivement et ce d’autant plus qu’ils nous dépassent tous individuellement. Notre énergie sera donc entière en 2020 comme en 2019 pour défendre le multilatéralisme.

On le fera d’abord en agissant pour défendre les grandes institutions multilatérales et les aider à continuer à jouer tout leur rôle.

Nous célébrerons, en septembre, le 75e anniversaire des Nations unies. Ce sera une occasion pour rappeler notre fidélité aux principes et aux valeurs qui ont présidé à sa création.

C’est le choix de fonder les rapports des États sur le droit plutôt que sur la force, sur la concertation plutôt que sur l’affrontement, sur la coopération plutôt que sur le chacun pour soi.

C’est aussi la défense des droits humains, en tout lieu et toute circonstance.

C’est aussi le respect de nos cultures, toutes nos cultures, et leur mise en dialogue par les échanges et l’éducation, sans jamais tomber dans le relativisme qui égare.

Ces valeurs ont arraché notre monde aux pires tragédies du siècle passé. Elles nous ont servi de boussole pendant 75 ans. Ma conviction est qu’elles ont aujourd’hui encore la force de nous guider.

Défendre les institutions existantes, ce n’est pas être conservateur. C’est même parfois - lorsque le statu quo est impossible - travailler à les réformer. Je pense en particulier à l’OMC, dont l’organe de règlement des différends est à présent paralysé. Pour garder sa pertinence, le système commercial international doit être modernisé. Cela implique de prendre en compte les grands enjeux contemporains, au premier rang desquels le changement climatique et cela implique aussi de mieux combattre les pratiques commerciales déloyales.

Il s’agit de nous donner collectivement les moyens de lutter contre les transferts forcés de technologie et de réguler les subventions massives versées aux entreprises industrielles, que l’OMC aujourd’hui n’encadre pas convenablement. C’est essentiel, car ces pratiques déloyales sont pour beaucoup dans les tensions commerciales actuelles.

Tous les membres de l’OMC doivent donc se mobiliser pour dépasser les postures et refonder nos règles commerciales communes. Nous soutiendrons les efforts européens en ce sens, avec comme première perspective la ministérielle de l’OMC de Nour-Soultan au mois de juin prochain.

Mais nous agirons aussi pour renforcer l’Alliance pour le multilatéralisme que nous avons lancée l’an dernier avec mon collègue Heiko Maas pour marquer notre soutien à la diplomatie multilatérale, aujourd’hui largement remise en question. Nous sommes désormais un réseau de plus de cinquante ministres des affaires étrangères, et nous avons décidé de mettre en commun nos forces pour porter ensemble un agenda positif pour le multilatéralisme, avec des initiatives multilatérales innovantes, notamment en matière de droit humanitaire, d’éducation et de régulation de l’espace numérique. La prochaine rencontre de l’Alliance se tiendra en février en marge de la conférence sur la sécurité de Munich. Ce sera l’occasion du premier anniversaire de l’Alliance pour le multilatéralisme.

Enfin, nous poursuivrons, avec nos partenaires, deux combats essentiels, qui ne peuvent être menés qu’en unissant nos forces.

Le premier, c’est le combat contre les inégalités mondiales, dans le droit fil du G7 de Biarritz.

En particulier, la lutte contre les inégalités entre les femmes et les hommes, avec le Forum Génération Égalité qui se tiendra à Paris en juillet, 25 ans après la conférence de Pékin et 50 ans après la première conférence internationale sur les Femmes, à Mexico. Nous sommes très fiers d’accueillir cet événement, qui sera la plus grande conférence internationale en 2020, et nous sommes très fiers d’en assurer la co-présidence, aux côtés des Nations unies et du Mexique. Le président de la République s’est personnellement engagé dans la préparation de cette échéance. Je porte moi-même, je crois, une diplomatie féministe. Avec le Forum Égalité, nous pourrons porter un message fort en direction de la moitié de l’humanité et un message fort qui permet à cette moitié de l’humanité de participer à la cohésion de nos sociétés. Faire en sorte que les femmes occupent pleinement la place qui leur revient, dans une situation d’égalité réelle avec les hommes, doit être l’un des grands desseins de notre agenda de régulation de la mondialisation. Sans quoi celle-ci ne parviendra jamais à avoir le visage humain que nous voulons lui donner.

L’autre combat tout aussi fondamental, c’est le combat pour le climat et la biodiversité.

Les terribles incendies qui ont frappé l’Amazonie cet été et ravagent en ce moment la côte Est de l’Australie, comme le rapport des scientifiques de l’IPBES, rappellent qu’il est urgent d’agir. 2020 ne doit, à aucun prix, rester dans l’histoire comme l’année des rendez-vous manqués. Elle doit être celle du réveil et de l’action pour la biodiversité, avec plusieurs rendez-vous importants.

Nous devons réussir, ensemble, le sommet du Congrès mondial de la Nature de l’UICN qui se tiendra à Marseille du 11 au 19 juin. C’est un forum important qui rassemble à la fois les gouvernements - le président de la République y participera -, qui rassemble aussi la société civile et les scientifiques. C’est une étape majeure avant la COP15 de la biodiversité qui se tiendra à Pékin fin 2020, au cours de laquelle un nouveau cadre pour la biodiversité mondiale doit être adopté. Nous devons ensemble réussir cette échéance de la COP de Kunming qui déterminera l’action de la communauté internationale dans le futur. Et chacun doit se rendre compte que la perte de la biodiversité à laquelle nous assistons aujourd’hui, elle n’est pas seulement attristante, elle est aussi dangereuse, dangereuse pour l’homme. Car quand des forêts brûlent, c’est le poumon vert de la planète qui est en danger. Quand l’océan est pollué et se réchauffe, c’est le premier puits de carbone que l’on affaibl it et quand des espèces disparaissent, ce sont des écosystèmes, souvent essentiels à l’homme, que l’on menace. Le prochain Sommet France-Océanie abordera les défis majeurs auxquels sont confrontés les pays insulaires de la région et les actions à conduire pour y répondre en matière de climat et de préservation des océans.

Mais nous devons aussi ensemble réussir la COP26 sur le climat qui aura lieu en novembre à Glasgow. Ne nous voilons pas la face : nous n’avons pas collectivement su faire de la dernière COP la réussite qu’elle aurait dû être au regard de l’enjeu. Les résultats n’ont pas été à la hauteur. Ni de la gravité de la situation, ni des attentes des citoyens qui, dans le monde entier, appellent la communauté internationale à prendre ses responsabilités. À Glasgow, nous devons absolument parvenir à rehausser notre niveau d’ambition.

Sur cette question vitale, les Européens veulent continuer à montrer la voie, comme ils ont su le faire, avant la COP21, en 2015. Avec nos partenaires, nous voulons être à l’avant-garde de la lutte contre le changement climatique.
C’est pourquoi nous avons collectivement endossé l’objectif de neutralité carbone en 2050.

C’est pourquoi nous allons instaurer un mécanisme d’inclusion carbone aux frontières pour empêcher le dumping écologique. C’est, tout à la fois, une question d’efficacité et de justice.

C’est pourquoi nous allons investir massivement dans la transition écologique, avec la création d’une Banque du climat. Les besoins sont immenses, car tous les secteurs sont concernés : de l’énergie aux transports, en passant par l’industrie.

C’est pourquoi nous veillerons à ce que notre politique commerciale soit alignée avec notre engagement environnemental et climatique. Nous saluons l’engagement de la Commission, l’engagement de la présidente, Ursula von der Leyen, de proposer que le respect de l’Accord de Paris soit un élément essentiel de nos accords commerciaux, c’est-à-dire que son non-respect nous permette de suspendre ces accords ou de nous en retirer.

Ce plan ambitieux, c’est le « Pacte vert », proposé en décembre par la présidente de la Commission, dont c’était le tout premier acte politique. On ne saurait le montrer plus clairement : la lutte contre le changement climatique est la principale priorité des Européens.

Cela ne vous aura pas échappé, j’ai insisté, en vous exposant les lignes de force de ce que sera notre action diplomatique en 2020, sur le rôle que nos partenaires européens ont à jouer à nos côtés. J’allais dire : j’ai insisté sur le sens européen de l’ensemble de notre diplomatie.

L’Europe porte une voix singulière et autonome, capable de contribuer utilement à la résolution des crises et capable de contribuer à la construction des solutions collectives indispensables aujourd’hui. Elle le fait d’abord parce que l’Europe sait d’où elle vient et ne l’oublie pas. Parce qu’elle a su bâtir en son sein un espace de paix et de prospérité depuis plus de 70 ans, après tant de drames et de tragédies, et qu’elle a donc une certaine expérience à faire partager pour dépasser les conflits d’hier.

L’Europe porte une voix singulière et autonome qui nous permet de dialoguer avec les autres grands acteurs mondiaux : avec notre allié historique, les États-Unis ; avec la Chine, qui est, dans le monde d’aujourd’hui, un interlocuteur incontournable ; avec la Russie, dans le cadre d’un dialogue exigeant, qui vise à recréer de la confiance ; avec nos partenaires stratégiques en Asie-Océanie, notamment l’Australie, la Corée, l’Inde, le Japon, Singapour.
L’Europe porte une voix singulière et autonome qui, partout, appelle à bâtir des alliances, des coalitions avec des pays qui partagent avec nous des valeurs, des ambitions et des intérêts. La France souhaite jouer pleinement son rôle de partenaire de l’ASEAN, rôle qui répond à sa position de nation de l’Indopacifique et à sa volonté de renforcer ses relations avec cette région dont la centralité n’est plus à démontrer.

Une voix singulière et autonome qui doit nous permettre de renouveler nos relations avec l’Afrique, avec l’Asie et avec nos partenaires de l’Amérique du Sud, mais également avec nos voisins, ceux du partenariat oriental et ceux d’un nouveau partenariat méridional.

Une voix singulière et autonome qui résonne jusque dans l’Indopacifique, pour porter notre vision inclusive de cet espace, ainsi que notre volonté d’y agir pour l’environnement et la biodiversité, pour le développement d’infrastructures de qualité et aussi pour la préservation de la sécurité maritime.

Dans un monde en plein bouleversement, cette voix européenne est l’un de nos meilleurs atouts. C’est une raison de plus de vouloir une Europe forte, une Europe unie, une Europe solidaire.

2020 doit être le début de ce que le président de la République a appelé, en présentant ses voeux aux Français, une « décennie européenne ». Une décennie pour transformer nos institutions, une décennie pour mettre en oeuvre notre nouvel agenda stratégique. Cet agenda, c’est un agenda de souveraineté, de protection et de solidarité.

C’est par des initiatives concrètes, des initiatives structurantes que nous pourrons avancer ensemble pour continuer à affirmer la souveraineté de l’Europe sur tous les plans, notamment en matière économique et commerciale. Face aux tensions actuelles, qui affectent tant l’huile d’olive espagnole que les fromages italiens et le vin français, l’Europe doit continuer de défendre ses intérêts de manière unie, notamment en vue d’une résolution amiable des différends qui nous opposent aux États-Unis.

À cet égard, nous ne cherchons pas l’escalade, mais nous ne nous laisserons pas non plus intimider par les droits de douane et les menaces : de nouvelles mesures unilatérales ne resteraient pas sans réponse et, si d’aventure nous y étions autorisés par l’OMC, l’Union européenne répliquera par ses propres sanctions. Mais ce n’est pas notre volonté.

Notre nouvel agenda nous donnera les moyens de nous défendre plus efficacement contre les pratiques déloyales ; c’est le complément nécessaire de nos efforts pour la réforme de l’OMC.

Aujourd’hui, j’ai le sentiment qu’une réelle prise de conscience se fait et que l’Union européenne a ouvert les yeux sur la réalité, souvent très âpre, des rapports de force au plan international. Je pense que le temps de l’innocence, parfois même de la naïveté, est définitivement révolu.

2020 sera aussi l’année du Brexit. Nous serons très attentifs à la préservation des intérêts de l’Union européenne, à l’intégrité du marché intérieur et à l’égalité des règles. Mais nous chercherons aussi à construire une nouvelle relation de confiance avec le Royaume-Uni, en particulier dans le domaine de la défense et de la sécurité. Une relation, étroite, ambitieuse et équilibrée, car, qui que nous soyons, nous ne pourrons pas effacer l’histoire, personne ne peut changer la géographie ni nier ce qui est le cas : le Royaume-Uni reste en Europe et c’est pour nous un partenaire essentiel.

Si nous ne nous donnons pas les moyens de nos ambitions, il n’y aura pas de « décennie européenne ». Nous nous battons donc pour un budget européen à la hauteur de notre nouvel agenda : sur l’agriculture, sur le climat, sur l’innovation, sur la défense.

Et c’est dans cet esprit et forts de nos convictions européennes que nous nous préparons dès aujourd’hui à la présidence française de l’Union, au premier semestre 2022. Avec la volonté de convaincre, la volonté d’obtenir des résultats, la volonté d’exemplarité et la volonté de travailler étroitement avec les institutions et tous les États membres.

Mes chers amis,

Je vous souhaite, à nouveau, une belle année dans notre capitale, où les grands événements internationaux ne manqueront pas en 2020. J’ai déjà évoqué le Forum Génération Égalité. Je voudrais aussi vous convier au Paris Food Forum, qui se tiendra en juin prochain, à l’initiative du président de la République, pour débattre d’une question essentielle du XXIe siècle, la gastronomie, mais aussi, au-delà, l’alimentation dans un contexte de changement climatique et de raréfaction des ressources. Et, bien sûr, aura lieu, au mois de novembre, la troisième édition du Forum de Paris sur la Paix.

Je vous ai dit quelles seront nos principales priorités pour 2020. Je vous ai présenté les grandes lignes de notre méthode. Les choix de la France sont clairs. Derrière chacun d’entre eux, il y a des convictions fortes. Mais derrière chacun d’entre eux, il y a aussi une main tendue, une main tendue pour qu’on travaille ensemble. Ensemble avec toutes les bonnes volontés qui refusent de se résigner au fatalisme et qui continuent à croire, parfois contre vents et marées, que bâtir un monde meilleur reste une utopie féconde et créatrice. C’est ce message lucide d’optimisme résolu que je tenais à vous adresser en ce début d’année et, à travers vous, Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs, aux pays que vous représentez en France. Merci de votre attention./.