Entretien de Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des affaires étrangères, avec « RTL » (Paris, 14 janvier 2026)

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Q - C’est donc le ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, qui est l’invité de « RTL Matin ». Bonjour et bienvenue sur RTL, Jean-Noël Barrot.

R - Bonjour, Thomas Sotto.

Q - Que pouvez-vous nous dire, ce matin, de la situation en Iran, du nombre de victimes ? Que savez-vous de ce qu’il s’y passe vraiment ?

R - Nous ne savons que peu de choses, malheureusement, puisque les autorités de l’Iran ont décidé de couper Internet, sans doute pour mieux masquer l’étendue de l’horreur qui nous a toutes et tous profondément choqués. Ce que nous soupçonnons, c’est qu’il s’agit là de la répression la plus violente dans l’histoire contemporaine de l’Iran et qu’elle doit impérativement cesser.

Q - On entend des ONG, un officiel iranien sous couvert d’anonymat qui parle de milliers de morts. C’est un chiffre qui vous paraît crédible, aujourd’hui ?

R - Des rares images qui nous sont parvenues, nous voyons des manifestants abattus à bout portant par des armes d’assaut, des cadavres qui s’entassent dans des sacs, dans des hôpitaux saturés. Nous voyons des familles iraniennes endeuillées et nous entendons des appels de détresse auxquels nous ne pouvons rester insensibles.

Q - Est-ce qu’aujourd’hui, la France soutient officiellement les manifestants ?

R - La France a condamné avec la plus grande fermeté la violence d’État qui s’est abattue sur les manifestants. Elle a rappelé, par la voix du Président de la République, par la mienne, lorsque j’ai pris l’attache du ministre des affaires étrangères de l’Iran, mais aussi lorsque l’ambassadeur a été convoqué hier au Quai d’Orsay, à cesser cette répression d’une violence inouïe contre des manifestants pacifiques.

Q - Mais vous souhaitez la chute du régime ? Est-ce que la France souhaite la chute du régime des mollahs ?

R - Nous souhaitons que le peuple iranien puisse disposer de lui-même et de son propre avenir.

Q - Donc au moins, qu’on lui pose la question, qu’on lui laisse la possibilité d’un changement politique ?

R - C’est aux Iraniens qu’appartient leur propre avenir. Et c’est cela que doivent entendre les autorités du pays.

Q - Vous le disiez, vous avez convoqué l’ambassadeur d’Iran en France. Ce n’est pas vous qui l’avez reçu directement hier. Mais la vraie question, Jean-Noël Barrot, est-ce que ce monsieur, représentant d’un pouvoir qui massacre son peuple, a encore sa place en France ? Est-ce qu’il n’est pas temps de le renvoyer dans son pays ?

R - Il est temps d’agir, et c’est la raison pour laquelle j’ai entendu hier la présidente de la Commission européenne annoncer le travail sur de nouvelles désignations des responsables de cette répression, pour qu’ils puissent être ciblés à leur tour par des sanctions européennes.

Q - Des sanctions économiques ?

R - Des sanctions individuelles qui gèleront leurs avoirs, qui leur interdiront l’accès au territoire européen, ce qui a évidemment une vertu dissuasive.

Q - Est-ce qu’il faut rompre les relations diplomatiques avec l’Iran ou est-ce qu’on n’en est pas là, ce matin ?

R - D’abord, s’agissant de ce qu’il faut faire, puisque vous me posez la question, la première de nos responsabilités, c’est d’assurer la sécurité aux ressortissants, qui sont à peu près au nombre de 900 en Iran. La sécurité de nos agents, de notre ambassade. Et puis bien sûr de nos deux compatriotes, Cécile Kohler et Jacques Paris, dont nous appelons à la libération immédiate et le retour sans délai. Ensuite, évidemment…

Q - Attendez, sur ces 900 ressortissants. Est-ce que vous envisagez de les rapatrier ? Est-ce qu’aujourd’hui, c’est une question, le rapatriement des 900 Français qui sont en Iran ?

R - Nous prenons contact avec chacun de nos ressortissants inscrits sur nos registres et nous appelons formellement les ressortissants français à ne pas se déplacer en Iran, du fait notamment du risque de détention arbitraire.

Q - Mais il n’est pas temps de rentrer en France pour eux, aujourd’hui ? Au moment où nous parlons ce matin, ce n’est pas encore ça, la consigne ?

R - Il faut rester en sécurité, répondre aux appels du consulat et de l’ambassade, qui permettront de les mettre à jour de toutes les informations dont nous disposons.

Q - Rester en sécurité. Est-ce que Cécile Kohler et Jacques Paris, que vous évoquiez, dont le Premier ministre Sébastien Lecornu a dit hier que leur situation était préoccupante, sont en sécurité ? Ces deux Français qui ont été détenus injustement en Iran. Est-ce qu’ils sont en sécurité ?

R - Ils sont en sécurité à l’ambassade de France.

Q - À l’ambassade de France. Est-ce qu’on peut les rapatrier ? Ou est-ce que ce n’est pas possible aujourd’hui ?

R - Nous voulons, nous devrons, sans relâche, depuis des mois, depuis que la décision de leur sortie de prison a été prise par les autorités iraniennes, pour obtenir leur retour définitif en France.

Q - Mais c’est toujours avec le régime ? On ne peut pas prendre cette décision tout seuls ? On ne peut pas les exfiltrer ?

R - Non, c’est en quelque sorte une procédure iranienne qui doit aller jusqu’à son terme et sur laquelle nos exigences sont constamment répétées aux autorités iraniennes. Cependant, évidemment, que nous entourons nos deux compatriotes de tout notre soutien sur place, avec l’équipe qui est présente, et bien sûr que nous tenons leurs familles, ici en France, au courant de tout développer.

Q - C’est « à cause » de Cécile Kohler et de Jacques Paris qu’on est obligés d’être un peu modérés avec le pouvoir iranien, qu’on ne peut pas rompre les relations diplomatiques ?

R - Je vous invite à vous retourner sur l’année 2025 pour vous demander si, oui ou non, nous avons été - quel était votre terme ? - modérés avec le régime iranien. Je vous rappelle qu’au mois de septembre dernier, quelques jours à peine avant que nous obtenions leur sortie de prison, nous avons, la France a réactivé les embargos mondiaux, les embargos des Nations unies qui avaient été levés il y a dix ans sur les armes, sur les banques ou sur les équipements nucléaires. Donc nous agissons pour protéger la sécurité, les intérêts de la France et des Français, comme nous l’avons toujours fait et comme nous continuons de le faire.

Q - Est-ce que vous souhaitez, comme le demande le ministre des affaires étrangères israélien, que l’Union européenne inscrive les gardiens de la révolution sur la liste des organisations terroristes ? Est-ce que la France le souhaite ?

R - Je vous l’ai dit, l’année dernière, nous avons pris un certain nombre de sanctions à l’encontre de l’Iran. S’agissant de ses activités de transfert de missiles et de drones à la Russie, par exemple. S’agissant ensuite, et c’est la France, c’est moi-même qui ai proposé ces sanctions, de sa politique d’otage d’État. Et puis je rappelais à l’instant les embargos que nous avons réactivés. La Commission européenne a lancé un travail de désignation de nouveaux responsables des répressions en cours à Téhéran et en Iran, et nous allons y contribuer.

Q - Pardon, Monsieur le Ministre, mais vous ne répondez pas à ma question. Est-ce que les gardiens de la révolution, qui dirigent d’une main de fer et qui massacrent leur peuple aujourd’hui, sont une organisation terroriste pour la France ?

R - Les gardiens de la révolution sont déjà sous sanction européenne au titre de trois régimes différents, et nous allons poursuivre dans cette voie.

Q - Donc vous n’avez pas répondu sur cette question. Autre sujet, le Groenland, avec une réunion qui s’annonce tendue à Washington tout à l’heure. D’un côté, le vice-président américain, J. D. Vans. De l’autre, les dirigeants danois et groenlandais. En fait, Trump, il utilise la méthode de Poutine : « Je veux, je prends. » Il menace de faire avec le Groenland la même chose que ce que Poutine a fait avec l’Ukraine, non ?

R - En tout cas, le Groenland n’est pas à vendre, puisque le Premier ministre du Groenland l’a exprimé avec beaucoup de force, beaucoup de clarté et beaucoup de calme, hier soir. Le Groenland ne veut ni être possédé, ni être gouverné, ni être intégré par les États-Unis. Le Groenland a fait le choix du Danemark, le choix de l’OTAN et le choix de l’Union européenne.

Q - Réponse de Donald Trump : « Je m’en emparerai d’une manière ou d’une autre ».

R - S’il s’agit de s’en emparer autrement qu’en achetant le Groenland, ça paraît évidemment très incongru, parce que pour un membre de l’OTAN, cette alliance de sécurité qui depuis presque 80 ans associe l’Amérique du Nord avec l’Europe, s’en prendre à un autre membre de l’OTAN, ça n’aurait aucun sens, ça serait contraire, même, aux intérêts des États-Unis. Et j’entends de plus en plus de voix aux États-Unis le dire. Et donc ce chantage doit évidemment cesser.

Q - On a quand même l’impression que le droit international, aujourd’hui, c’est ce qui reste quand Donald Trump a fait ses choix, non ? On en est là, ou pas ?

R - Le droit international est piétiné et de toute évidence, les premiers jours de l’année 2026 l’ont montré, c’est désormais la loi du plus fort qui régit les rapports entre les nations. Et c’est la raison pour laquelle, dans ce moment, il est impératif que nous puissions nous renforcer et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle il est vital de donner rapidement à la France un budget, et à nos armées, parce que dans ce monde durci, dans ce monde régi par la loi du plus fort, nous devons pouvoir nous défendre.

Q - Mais Jean-Noël Barrot, ce n’est pas parce qu’on aura ou qu’on n’aura pas de budget que ça nous empêche d’aller planter un drapeau européen au Groenland. Est-ce qu’il faut le faire ?

R - Alors détrompez-vous.

Q - Est-ce qu’il faut le faire pour montrer à Donald Trump qu’il n’est pas chez lui là-bas ?

R - Détrompez-vous. Notre capacité à peser à l’extérieur dépend très directement de notre force intérieure. Notre force militaire, mais aussi notre force budgétaire, économique, et d’une certaine manière aussi, de notre force morale. S’agissant du Danemark et du Groenland…

Q - Est-ce qu’il faut aller mettre un drapeau de l’UE, là ? On va sur la neige, on dit « voilà, c’est chez nous » ?

R - Ce qu’il faut évidemment, c’est soutenir le Danemark, comme nous aimerions que le Danemark et nos partenaires européens nous soutiennent si nous étions dans la même situation. C’est ce qui explique les nombreux échanges qui ont été pris par les autorités françaises avec les autorités danoises et groenlandaises ces derniers jours.

Q - Est-ce que vous avez prévu, comme on l’entend, d’ouvrir un consulat au Groenland ?

R - Oui, c’est une décision qui a été prise l’été dernier, lorsque le Président de la République s’est rendu sur place. Je m’y suis rendu, pour ma part, à la fin du mois d’août pour préfigurer ce consulat, qui sera installé le 6 février.

Q- Le 6 février. Donc ça, on imagine que ce n’est pas uniquement pour simplifier la vie administrative des… Je crois qu’on a six expatriés là-bas, c’est ça ?

R - C’est d’abord pour marquer notre volonté d’approfondir notre présence dans toutes les dimensions sur ce territoire du royaume du Danemark.

Q- Donc c’est un signal politique ?

R - C’est un signal politique, mais qui s’associe à une volonté d’être plus présent au Groenland, y compris dans le domaine scientifique, puisque c’est là, d’ailleurs, où l’histoire entre la France et le Groenland a commencé à s’écrire.

Q- Jean-Noël Barrot, soyons honnêtes, est-ce qu’on a perdu la bataille contre le Mercosur ?

R - Vous savez, la France s’oppose à cet accord depuis très longtemps, et si elle ne l’avait pas fait, ça ferait long que cet accord aurait été adopté.

Q- On a mené la bataille, mais est-ce qu’on n’a pas perdu la guerre ?

R - On n’a pas perdu la guerre, la messe n’est pas dite. Cet accord doit encore être adopté par le Parlement européen, puis ratifié par les États membres. Et donc, la balle est dans le camp des parlementaires européens, des forces politiques qui y sont représentées et qui ont l’occasion d’utiliser toute leur influence pour convaincre, désormais, leurs collègues européens de repousser l’accord, comme nous nous sommes efforcés de le faire, en s’appuyant d’ailleurs sur le vote de la France, le vote de la Pologne, le vote de la Hongrie, le vote de la Belgique…

Q - Aujourd’hui, on est minoritaire en Europe et ce traité risque de passer. Est-ce que la France, elle a aussi une arme, c’est de saisir la Cour de justice de l’Union européenne ; est-ce que la France va le faire ?

R - C’est le Parlement européen.

Q- Ce n’est pas que le Parlement, c’est aussi le pays qui peut le faire.

R - Le pays, s’il saisit la Cour de justice de l’Union européenne, n’interrompt pas la procédure. Le Parlement européen, s’il le fait, interrompt la procédure. Et c’est la raison pour laquelle, dans quelques jours, à Strasbourg, pourrait avoir lieu un vote très important où le Parlement européen pourrait saisir la Cour de justice en disant « Est-ce que cet accord a bien été préparé ? » Et c’est à ce moment-là que les forces politiques représentées au Parlement doivent…

Q- La balle est dans le camp du Parlement, mais la France ne saisira pas elle-même ?

R - Mais ce n’est pas la question. La question, c’est d’interrompre la procédure. Et qui peut l’interrompre ? C’est le Parlement européen, et pas une saisine par un État membre.

Q - On verra ce qu’en pense Arnaud Rousseau, le président de la FNSEA, qui sera à 8h15 l’invité de Marc-Olivier Fogiel, sur RTL.

(Source : RTL)