Contribution de Jean-Marc Ayrault à l’occasion du 20e anniversaire du dialogue Asie-Europe (Oulan-Bator, 15 juin 2016)

Le dialogue Asie-Europe (ASEM) arrive à maturité. Vingt ans, pour un groupement international, si informel soit-il, c’est encore jeune. Mais le fait qu’il ait atteint cet âge démontre déjà l’utilité et la pertinence de l’ASEM. L’ASEM sert toujours ses finalités telles qu’elles furent conçues il y a quelque vingt-deux ans, même si le monde a énormément changé durant les deux dernières décennies.

Il y a vingt-deux ans, en effet, en octobre 1994, lors d’une visite à Paris, le Premier ministre singapourien de l’époque, M. Goh Chok Tong, suggéra le projet d’une organisation qui servirait à développer et renforcer les liens de toutes sortes entre l’Asie et l’Europe. Il estimait que le monde s’organisait autour de trois grands groupes commerciaux, à savoir l’Amérique du Nord, l’Asie et l’Europe. Les liens entre l’Europe et l’Amérique étaient anciens et solides, ceux unissant l’Amérique et l’Asie se structuraient autour de l’APEC (Coopération économique Asie Pacifique) récemment créée (à l’époque) ; les relations entre l’Asie et l’Europe constituaient le « maillon faible » de ce triangle.

Le Premier ministre avait l’intention de lancer une réunion au sommet en 1995 ou 1996, laquelle serait suivie de sommets analogues tous les deux ans. Certes, il existait déjà des réunions ministérielles entre l’Union européenne et l’ASEAN, mais d’une part, certains autres pays asiatiques importants n’en faisaient pas partie, et d’autre part, la représentation de l’Union européenne à ces réunions, assurée par la troïka, n’était pas vraiment satisfaisante du point de vue asiatique. Il y avait également des réunions semblables, tenues séparément, entre l’Union européenne et certains pays d’Asie du Nord-Est. Ainsi, la nécessité d’organiser un dialogue multilatéral entre ces deux régions apparaissait évidente. M. Gok Chok Tong suggéra que Singapour et la France, tous deux membres fondateurs de l’ASEAN et de l’Union européenne respectivement, présentent une proposition commune à cet effet à leurs partenaires régionaux.

La France devait assumer la présidence tournante de l’Union européenne pour le semestre suivant. Nous sommes convenus qu’il faudrait sonder nos partenaires sur ce projet puis rediscuter au niveau bilatéral et voir comment il serait possible d’avancer.

L’idée a séduit le président Jacques CHIRAC qui avait été élu en 1995 pour succéder à François Mitterrand. Il a décidé de la mettre en oeuvre. Il a nommé François-Xavier ORTOLI, ancien ministre et ex-président de la Commission européenne, fin connaisseur de l’Asie, en qualité d’envoyé spécial chargé de convaincre nos partenaires européens de se rallier au projet de dialogue Asie-Europe.

Il y parvint, et du côté asiatique, le Premier ministre singapourien réussit également à convaincre les pays asiatiques de la validité de ce projet. Le premier sommet fut donc convoqué à Bangkok en 1996.

Depuis lors, l’ASEM a pris de l’ampleur. Le nombre d’Etats « partenaires » a régulièrement augmenté à mesure que de nouveaux Etats rejoignaient l’Union européenne (qui comptait 15 Etats en 1995 contre 28 en 2016), le rayon d’action, d’abord limité à l’Asie du Sud-Est et à l’Asie de l’Est, s’élargissant pour inclure des pays importants d’Asie du Sud et d’Océanie. De 26 membres à l’origine, l’ASEM est passée à 53 « partenaires », l’organisation ne comptant pas de membres à proprement parler.

Cette expansion même est une confirmation éclatante de l’utilité de l’ASEM. 

Durant les vingt dernières années, le monde a énormément changé : certains pays se sont extraits de la pauvreté et du sous-développement, tandis que d’autres sont en voie d’y parvenir dans une décennie ou moins, notamment en Asie. La partie européenne, alors confinée à l’« Europe occidentale » – même si le Rideau de Fer était tombé quelques années plus tôt – inclut désormais la plupart des pays d’Europe centrale. Et la Russie a rejoint l’ASEM. Cet essor de part et d’autre atteste du fait que ce dialogue dans un format de ce type est aussi nécessaire aujourd’hui qu’il y a vingt ans. Il contribue à réduire les tensions, il promeut l’entente et oblige les deux parties à renforcer leur propre coordination interne – un succès en soi. L’Asie et l’Europe ne sont pas des blocs monolithiques : dans chacun de ces blocs, les partenaires présentent des différences. Le dialogue au sein de chaque groupement nous amène à les transcender ou du moins à tenter de le faire.

Le 20e anniversaire offre une bonne occasion d’établir un bilan et de réfléchir aux succès et aux échecs de l’ASEM, d’en tirer des leçons et de se projeter dans l’avenir. Tout cela figurera évidemment en bonne place à l’ordre du jour du prochain sommet. Les dirigeants de nos continents devront trouver de nouveaux horizons vers lesquels pourrait s’orienter l’ASEM. 

Fait intéressant, l’un des nouveaux thèmes sur lesquels l’ASEM se concentre actuellement est la connectivité. On pourrait dire que la connectivité est le principal objectif de l’ASEM depuis sa naissance. Peut-être n’était-ce pas formulé ainsi il y a vingt ans, mais tout le concept était déjà à la base du groupement informel. Rapprocher les peuples, les amener à mieux se comprendre, à accepter leurs différences et à les surmonter au besoin, tout cela à travers le dialogue. Les formidables progrès des outils technologiques en matière de connectivité au cours de ces vingt dernières années n’ont pas rendu l’ASEM obsolète. Mais il nous faut actualiser et adapter notre logiciel à ce nouvel environnement technologique.

S’agissant des principaux succès de l’ASEM, je mentionnerais la variété et la diversité des dialogues et des échanges qui se déroulent sous son égide à divers niveaux. Il existe des échanges dans presque toutes les sphères de connaissance et d’activité humaine. De la politique au réchauffement planétaire, du développement durable à la recherche scientifique, des transports à la culture, aucun thème n’échappe à son champ d’action. La Fondation Asie-Europe – l’ASEF – joue un rôle éminent à cet égard et nous devons tirer le meilleur parti de cet excellent outil pour promouvoir de nouveaux contacts entre les deux régions.

A la différence d’autres continents, l’Asie et l’Europe sont reliées par la géographie, à tel point que la frontière entre les deux n’est pas toujours clairement définie. On pourrait même dire que certains pays font partie des deux continents. Le mot « Eurasie » existe depuis longtemps et c’est un terme pertinent qui reflète une réalité. Néanmoins, durant de longues périodes de l’histoire, les deux parties de ce double continent semblent avoir grandi et mûri “dos à dos”, en se tournant le dos l’une à l’autre. La nécessité d’un face à face demeure forte. C’est notre mission commune au sein de l’ASEM.