Colloque "Les écrivains - diplomates " : mots de bienvenue du secrétaire général, Pierre Sellal (13 mai 2011)



Mesdames et Messieurs,

Je me permets de vous exprimer le salut et les regrets du ministre d’Etat, M. Alain Juppé, en ce moment même en vol vers Haïti, où il représentera la France aux cérémonies d’investiture du président Martelli.

Je crois pouvoir dire que les regrets que j’évoque sont tout sauf diplomatiques, car alors que je l’informais, lors de sa prise de fonctions, des activités programmées avant son retour dans ce ministère, ce colloque avait imméditament retenu son attention et il se réjouissait de l’accueillir dans ces salons. Sans doute parce qu’il s’inscrit lui-même avec éclat dans la lignée des ministres des affaires étrangères-écrivains.

Le samedi 2 février 2002, un colloque intitulé "Romain Gary écrivain-diplomate" se tenait en ces mêmes lieux.

Directeur de cabinet du ministre, j’en avais alors pris l’initiative, avec le plein appui d’Hubert Védrine qui dirigeait alors cette maison, pour une double raison.

C’était d’abord, pour le ministère des affaires étrangères, l’occasion d’un hommage à Gary de la part de l’institution, fut il tardif. Pas d’une réparation, parce que sa gloire littéraire la rendait sans objet. Mais je pensais tout de même, à l’époque, que le ministère devait une manière de reconnaissance spéciale à l’un de ses "agents", comme on dit dans cette maison, que celui-ci n’avait pas toujours bien traité du temps de ses activités diplomatiques.

Cette manifestation se voulait aussi le lancement d’une campagne par le Quai d’Orsay, qui devait, pensais-je, réintégrer dans sa propre mémoire tous ceux qui lui firent honneur par leur plume. Romain Gary devait ouvrir une série de rendez vous annuels autour des grandes figures d’écrivains-diplomates, de Du Bellay à Stendhal, de Saint-Simon à Claudel, avec force débats à l’époque sur la place de Paul Morand dans une telle suite, à l’ombre un peu scélérate du Journal, formidable et consternant à la fois, qui venait tout juste d’être publié.

Cette série a un peu marqué le pas, mais le colloque consacré cette année aux écrivans diplomates donne en réalité à l’esquissse d’il y a 10 ans une toute autre ampleur.

Vous lui avez en effet conféré, Madame et Messieurs les professeurs, la caution scientifique, la dimension de recherche et de réflexion historique, le prolongement international, la rigueur d’analyse qui nous font définivement échapper au caractère un peu complaisant des exercices antérieurs.

Complaisance, en effet, parce que si le ministère se targue volontiers d’avoir compté dans ses rangs quelques unes des plus grandes figures de notre littérature, c’est d’abord pour flatter les diplomates écrivains ou les écrivains diplomates vivants, que leur modestie m’interdit de citer, mais qui se reconnaissent volontiers en héritiers de cette tradition.

Bien plus, c’est cette tradition qui permet aux diplomates pur sucre de flatter leur propre vanité en évoquant leurs collègues illustres : l’ambassadeur à Rome parle de Chateaubriand comme de son prédecesseur, son collègue à Bruxelles ou à Tokyo évoque Claudel, et j’avoue qu’il ne me déplait pas d’occuper le bureau qui fut celui de Philippe Berthelot et d’Alexis Léger.

Rares furent cependant les carrières d’un égal éclat dans les deux métiers.

Alain Juppé s’était étonné que la carrière de Jean Giraudoux n’ait pas été absolument éclatante. Pour un Saint John Perse, prix Nobel de littérature et secrétaire général du Quai d’Orsay , un Claudel, grand ambassadeur et immense écrivain, plus près de nous un Jean-Pierre Angremy, directeur général de la coopération culturelle et romancier couvert de prix, beaucoup de carrières diplomatiques moyennes ou médiocres, de Stendhal à Gary, quand elles ne sont pas brutalement interrompues, comme celle de Morand..

Je serai encore plus circonspect et taiseux sur la minceur des mérites littéraires de beaucoup de grands diplomates, à qui l’envie est venue un jour de publier.

Et pourtant, à toutes époques, les connivences entre les deux métiers, diplomatie et littérature, sont profondes. Car l’expression juste est le ressort de l’un, et la nécessité de l’autre. Le travail de polissage d’un texte, l’adéquation d’un mot, la création d’un monde par l’écriture ou la tentative de peser sur son évolution par le verbe, sont tous de la même essence. Ils mettent en relation la langue et le réél.

Morand, encore lui, avait déploré l’installation du téléphone au Quai d’Orsay et à l’ambassade à Londres où il était attaché : "avec le téléphone, on parle plus, et on écrit moins".

Internet, et les messageries électroniques, ont renversé ce basculement : on écrit infiniment plus aujourd’hui qu’il y a 10 ou 20 ans, dans la vie quotidienne du ministère, les relations entre Paris et les postes. Je me garderai de surestimer la qualité littéraire de ces correspondances. Mais souvent, le besoin de concision, la pression de l’urgence, la nécessité d’aller au plus court, ressuscitent dans ces échanges des saveurs de petits billets à la mode du 18ème siècle, avec ellipses et vacheries sur les collègues.

C’est un drame pour nos Archives, car seul Google a la capacité de stocker ces données.

Je souhaiterais évoquer devant vous, mesdames et messieurs, un autre paradoxe et rendre un hommage supplémentaire.

Le diplomate, lorsqu’il écrit dans le cadre de ses fonctions, vit une tension permanente entre l’engagement personnel et l’anonymat. Il doit communiquer sa vision, son évaluation, son analyse, ses recommandations. Mais il doit aussi s’affranchir de ses humeurs et de ses passions et, lorsqu’il propose une position, un langage comme on le dit horriblement ici, ce doit être au nom du pays et de l’Etat.

D’où ce recours habituel au quai d’Orsay à l’anonymat. Ce peut être un confort, une facilité, parfois même une lâcheté.

Mais cette désincarnation est aussi une hygiène salubre, lorsqu’ elle oblige à se situer à hauteur d’Etat, et à mettre sa personne entre parenthèses.

Il est un de mes prédécesseurs qui s’était imposé avec rigueur cette discipline, Philippe Berthelot, et c’est à lui que je voudrais modestement rendre hommage ce soir.

Comme l’a fort justement relevé son biographe, Jean-Luc Barré, on ne peut qu’être étonné devant l’aura et le magistère que le Seigneur Chat exerça pendant plus de 20 ans, non seulement sur le Quai d’Orsay dont il fut le directeur de cabinet puis le secrétaire général pendant une quinzaine d’années, mais aussi sur la République des Lettres de son temps.

Il fut le plus actif, avec Valéry et Proust, des membres de cet Oulipo fin de siècle qu’était l’Académie canaque, fondée par Marie de Heredia.

"Vous êtes des nôtres " lui lançait Cocteau.

Claudel entretînt avec lui une correspondance de 30 ans.

Il frappa d’admiration le jeune attaché d’ambassade qu’était Morand en 1916.

Et il partagea beaucoup plus que la passion des chats avec la grande Colette.

Pourtant, aucun écrit de lui un peu développé, encore moins de récits, même pas de souvenirs retrouvés.

C’est que Philippe Berthelot se voulait l’homme masqué, le puissant des coulisses, l’homme de la salle des machines, qui dirige et inspire, sans jamais apparaitre au grand jour.

C’est aussi parce qu’il considérait qu’il n’y a rien au dessus de l’Etat. Et que dès lors parler en son nom a quelque chose d’insurpassable. C’est de Berthelot que venait cete tradition, malheureusement engloutie par les messageries modernes et Internet, qui voulait que tout télégramme de Paris adressé aux postes soit signé d’une abstraction : Diplomatie, et non d’une personne.

Manière de s’effacer, ou plutôt de se cacher, d’avancer masqué.

Goût de l’ironie, de l’ambiguité parfois, de la distance toujours, qui sont nécessaires à la diplomatie, et qui sont aussi l’essence d’un style que Philippe Berthelot affectionnait entre tous, celui du 18 ème siècle français.

Rien au dessus de l’Etat, sauf peut-être la littérature.

Et s’il ne publia point, alors qu’il écrivit sans doute beaucoup au quotidien, comme presque tous les diplomates, c’est par orgueil de l’ombre et hantise de se démasquer.

Peut être cependant a t-il dissimulé quelque part, dans un carton improbable que l’on retrouvera un jour dans un compactus de La Courneuve, des carnets anonymes, des "mémoires secrets pour servir à l ’histoire de ce siècle".

Leur découverte et leur mise en scène seront alors le prétexte d’un nouveau colloque sur les écrivains diplomates.