Entretien de Michèle Alliot-Marie avec "Le Journal du Dimanche" (16 janvier 2011)



Q - Il semble qu’il y ait aujourd’hui une certaine gêne de la part de la France à avoir soutenu le régime dictatorial du président Ben Ali ?

R - Les principes constants de notre politique internationale sont la non-ingérence, le soutien à la démocratie et à la liberté, l’application de l’Etat de droit. S’agissant d’un ancien protectorat, nous sommes encore plus tenus à une certaine réserve. Nous ne voulons pas mettre de l’huile sur le feu, mais au contraire aider dans toute la mesure du possible un peuple ami, mais sans interférer. Il y a des élections qui s’organisent, faudrait-il un "candidat de la France" ? Evidemment pas.

Q - Que pensez-vous de la polémique autour de votre intervention à l’Assemblée au cours de laquelle vous proposiez une aide policière au régime tunisien ?

R - Je suis consternée quand je vois des morts ou des blessés dans des manifestations, où que ce soit. Les forces de l’ordre françaises ont un savoir-faire reconnu pour gérer des mouvements de foule sans usage disproportionné de la force. Il y avait en Tunisie des tirs à balles réelles, des morts. Pour que de telles situations ne se reproduisent pas dans l’avenir, j’ai donc dit que nous étions prêts à aider à former les forces de l’ordre tunisiennes, comme nous le faisons pour d’autres pays, au maintien de l’ordre en veillant à la préservation des vies.

Q - Croyez-vous réellement à la menace islamiste en Tunisie ? Et est-ce la raison pour laquelle la France a toujours soutenu le président Ben Ali ?

R - Dans tout le Maghreb il y a depuis des années des mouvements extrémistes qui se développent. Nous coopérons avec ces pays en matière de lutte contre le terrorisme, mais ce n’est pas ce qui guide au premier chef notre politique étrangère. Celle-ci repose de façon constante sur nos principes : la non-ingérence, le soutien constant à la démocratie et à la liberté et le respect du droit.

"Nous soutenons toujours la démocratie." Mais le régime tunisien avait cessé d’être considéré comme démocratique depuis de longues années

Ne pas faire d’ingérence ne nous empêche pas d’appeler partout dans le monde au respect de la démocratie et à un exercice démocratique des institutions.

Q - La secrétaire d’Etat Hillary Clinton a réagi, dès jeudi, par des propos très durs envers la Tunisie. Barack Obama a salué le courage du peuple tunisien. La France est restée un ton très en dessous et a réagi très lentement ?

R - Je ne pense pas que la France ait réagi lentement. La France réagit toujours en fonction des principes que je viens de vous énoncer. Nous avons dit ce que nous avions à dire, sans ingérence. Nous prenons acte de la situation nouvelle, et nous disons très fermement que l’aspiration des Tunisiens à plus de démocratie et à plus de liberté ne pourra être satisfaite que si des élections libres sont organisées dans les meilleurs délais. Par ailleurs, nous avons pris des dispositions pour bloquer tout mouvement suspect sur des avoirs tunisiens en France.

Q - A-t-il jamais été question que la France accueille le président tunisien en fuite ?

R - Nous n’avons jamais eu aucune demande de sa part pour venir en France. Si une telle demande avait été formulée, elle aurait été refusée. Je sais qu’il y a eu beaucoup de rumeurs. Elles étaient sans fondement.

Q - Croyez-vous que c’est le premier dégât collatéral de WikiLeaks ?

R - Je pense qu’il y en a eu d’autres, moins spectaculaires. Il est indéniable que la blogosphère s’est emballée à partir de l’immolation de Mohamed Bouazizi et des fuites de WikiLeaks.

Q - Va-t-on assister à un effet domino dans tout le monde arabe ?

R - Nous allons suivre la situation avec beaucoup d’attention, mais dans chaque pays le contexte est différent.

Q - Vous pensez à l’Algérie, à l’Egypte ?

R - En Algérie, vous avez des mouvements de contestation liés au contraste entre une grande pauvreté et le sentiment qu’il existe une richesse potentielle du pays. En Egypte, il y a des mouvements islamistes anciens et structurés. Il peut y avoir des effets d’imitation, mais chaque situation est différente. Il faut donc être attentif.