Guerre de Crimée, guerre oubliée



Sébastopol, Malakoff, pont de l’Alma, … ces lieux familiers au promeneur parisien évoquent un conflit effacé aujourd’hui des mémoires. Oubli paradoxal : de cette guerre, on conserve de nombreuses images, dessins et lithographies, mais surtout, pour la première fois, des vues photographiques de champs de bataille. Des témoignages aussi, souvent douloureux, comme ces Récits de Sébastopol rédigés, dans le feu de l’action, par Tolstoï. Car menée dans les tranchées et avec des techniques modernes (communications télégraphiques, utilisation de cuirassés et d’obus explosifs), la guerre de Crimée fit aussi subir aux corps et aux esprits des souffrances préfigurant celles endurées pendant le premier conflit mondial.

« La plus redoutable flotte qu’on ait jamais vue depuis des siècles voguera sur les rives de la Crimée pour en vomir, à la barbe des Russes, 60.000 hommes et 130 pièces de canon…. Le sort en est jeté, mes ordres sont donnés, j’enfonce Agamemnon et mon siège ne durera pas aussi longtemps que celui de Troie. J’ai quelques Achille, pas mal d’Ajax et plus encore de Patrocle, tout ira bien …. ».

C’est en héros antique que se rêve le maréchal de Saint Arnaud, ministre de la Guerre, commandant en chef de l’Armée d’Orient, dans une lettre écrite à son frère, peu avant de quitter le port de Varna (septembre 1854). Napoléon III et son alliée Victoria ont déclaré la guerre à Nicolas Ier le 27 mars précédent, volant au secours de la Turquie, en guerre ouverte depuis l’invasion des principautés roumaines et la destruction de sa flotte à Sinope (30 novembre 1853). La Crimée est le bastion le plus avancé de la puissance russe en mer Noire, Sébastopol un arsenal maritime fortifié et une place stratégique essentielle.

L’opinion suit dans la presse populaire les exploits des zouaves et des turcos, le lecteur de l’Illustration découvre, sous le crayon de Moraine, les détails de l’épopée. Mais le choléra emporte Saint Arnaud dès le 29 septembre 1854 et les alliés ne viendront à bout de Sébastopol qu’après une année de combats très meurtriers et la prise du fort de Malakoff par Mac Mahon.

Au matin du 9 septembre 1855, alors que des navires flambent dans la baie, un nuage de poussière jaune recouvre la ville détruite. La France, qui a supporté la majeure partie du coût de la guerre et en a recueilli un surcroît de prestige, sera bientôt choisie comme cadre du congrès de la Paix.