Les organes scientifiques du protectorat



La Mission scientifique du Maroc devenue la Section sociologique

d’après la lettre du 12 août 1919 du général Maurial, directeur des Affaires indigènes et du Service des renseignements, au commissaire résident général, portant sur des projets d’arrêtés créant une Section historique et une Section sociologique [carton 229, inventaire n°8]

La Mission scientifique du Maroc a été fondée en 1904 par M. A. Le Chatelier, professeur au Collège de France, d’abord à ses frais, puis avec une subvention du ministère de l’Instruction publique. La Mission produisait, à son origine, une seule publication : Les Archives marocaines [1]. En 1906, M. Le Chatelier y ajouta la Revue du monde musulman. En 1914, d’accord avec le gouvernement du protectorat, une troisième publication fut entreprise en collaboration avec la direction des Affaires indigènes et du Service des renseignements, sous le nom de Villes et tribus du Maroc. Il s’agissait de grouper, dans une publication spéciale, des monographies de villes et de tribus analogues à celles qui avaient déjà paru dans les Archives marocaines. Pour cette nouvelle publication, le travail de la Mission est largement facilité par les rapports et les documents communiqués par le Service des renseignements et par la possibilité accordée aux membres de la Mission d’aller recueillir sur place des compléments de documentation.

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Mais la suppression de la subvention du ministère de l’Instruction publique mit en jeu l’existence même de cette Mission, si le protectorat ne venait prendre en charge la partie qui l’intéressait au plus haut degré et qui correspondait à la publication des Archives marocaines et de Villes et tribus du Maroc. Selon le général Maurial, « les propositions d’abandon du titre de Mission scientifique du Maroc pour celui de Section sociologique répond à deux considérations. En premier lieu, elle consacre un nouvel ordre des choses et écarte les confusions possibles ; en second lieu, elle lui donne un titre analogue à celui de la Section historique. Ces deux sections formeront ainsi les deux premières alvéoles d’un organisme appelé dans l’avenir à en comprendre d’autres, telles la Section archéologique et peut-être les Sections géologiques et géographiques. L’organisme général ainsi envisagé, embrassant toutes ces sections, présentes ou futures, pourrait recevoir le titre d’"Institut scientifique du Maroc" ». On peut supposer que cet organisme prit finalement le nom d’Institut des hautes études marocaines. En 1919, la Mission avait publié 24 volumes des Archives marocaines, 35 volumes de la Revue du monde musulman, qui se perpétua jusqu’en 1923, à l’instigation d’A. Le Chatelier, et 6 volumes de Villes et tribus du Maroc sur Casablanca et la Chaouïa, sur Rabat et sa région.

La Section historique

L’arrêté viziriel du 13 septembre 1919 proclame que « la Section historique a pour mission de rechercher dans les archives et bibliothèques de France et de l’Etranger, tous documents intéressant l’histoire du Maroc, de les transmettre et de les publier » (art. 2) et que « le lieutenant-colonel de Castries, conseiller historique du gouvernement chérifien, est chargé de la direction de la section » (art. 4). Ainsi la Section historique s’occupe-t-elle plus particulièrement des archives européennnes, tandis que "la Mission scientifique cherche au Maroc même les matériaux de ses études de politique indigène", remarque le général Maurial. Toutefois ces deux organes participent de concert, selon le lieutenant-colonel de Castries, dans une lettre du 22 avril 1918, au travail historique sur le Maroc, qui recourt à une triple documentation. La première, la documentation fournie par les historiens arabes, incombe à la Mission scientifique sous la forme de publication de traductions des ouvrages arabes. La Section historique, quant à elle, s’attache à la seconde, la documentation des pièces d’archives. Le lieutenant-colonel de Castries s’y est employé dans son ouvrage, les Souces inédites de l’histoire du Maroc.

Enfin, la documentation fournie par la tradition orale est la tâche des officiers de renseignements et des fonctionnaires du contrôle, en établissant des monographies de tribu, des biographies de famille. Le lieutenant-colonel de Castries consacre alors le lien qui unit étroitement les organes scientifiques du protectorat et les notices de tribu produites par les agents de contrôle. C’est d’ailleurs sur eux qu’il entend s’appuyer pour la recherche des documents au Maroc. Il joignit à leur attention une annexe pour la recherche des documents à caractère historique au Maroc à son rapport de mission de 1921, qui précise les instructions fournies dans la lettre circulaire n°723 DR2 du 9 mai 1918 du commissaire résident général Lyautey. Il distingue en 1921 huit types de documents : les beïa, actes d’intronisation des sultans ; les fetoua, qui témoignent des consultations du sultan auprès des ulema de Fès dans les grandes vicissitudes de leur règne ; les rissalat, lettres-circulaires émanant du sultan lues dans les mosquées à destination des sujets ; les dahirs, lettres patentes accordées aux descendants de personnages réputée pour leur sainteté ; les lettres missives envoyées à des personnages notoires ; les haoualas ou sommiers des habous ; enfin les monnaies et les sceaux.

Les Sources inédites de l’histoire du Maroc, publication de la Section historique, comprennent 24 volumes répartis en trois séries chronologiques : la première couvre la période de règne de la dynastie saadienne (1530-1660), les deux dernières séries celle de la dynastie filalienne (1660-1757 ; 1757-1845). En outre, chaque série est subdivisée en six sous-séries : la France, les Pays-Bas, l’Angleterre, l’Espagne, le Portugal, fonds divers (Italie, Autriche, Belgique, Allemagne, Russie…). Ces volumes sont illustrés de plans, cartes, tableaux généalogiques et dynastiques, de facs-similés. Cet instrument de recherche est d’autant plus précieux que, comme il est indiqué dans le premier volume, « chaque pièce est publiée dans son texte original ; les textes arabes et néerlandais sont accompagnés d’une traduction française. Tous les documents sont précédés de sommaires et d’analyses en français qui donnent à l’ouvrage une forme plus cohérente, et munis de notes critiques et explicatives identifiant les événements ainsi que les noms de personnes et de lieux ».

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Monnaie saadienne.
Rapport de mission, 1922.
(carton 229, inv. 8)

L’Institut des hautes études marocaines

L’Institut des hautes études marocaines, à Rabat, selon l’arrêté viziriel du 11 février 1920, a « pour objet de provoquer et d’encourager les recherches scientifiques relatives au Maroc, de les coordonner et d’en centraliser les résultats ». G. Hardy, alors directeur de l’enseignement, précise, dans son discours d’inauguration du premier congrès de l’IHEM, son rôle : « mettre en relation tous ceux qui s’occupent de science marocaine, éclairer par tous les moyens possibles les différentes voies qui conduisent à la connaissance du pays et de ses habitants, encourager les initiatives intéressantes, coordonner les efforts et donner, sans les imposer le moins du monde,des indications de méthode qui permettront d’obtenir des résultats plus fructueux et plus rapides ». Mais avant d’éclairer les voies futures de la connaissance, il convient de projeter quelque lumière sur les chemins parcourus jusqu’alors. C’est pourquoi ce premier congrès consiste en un bilan des connaissances accumulées sur le Maroc dans tous les domaines. Les membres de l’IHEM sont groupés en sections d’études selon leur spécialité. Des cours publics, comme le cours de perfectionnement des officiers de renseignements et des contrôleurs civils, des conférences peuvent être organisés sous le patronage de l’Institut.

Cette fonction d’enseignement, loin d’être première à l’origine, prend cependant de l’ampleur à partir de 1921, lorsque lui est confiée la préparation des examens qu’assurait auparavant l’Ecole supérieure de langue arabe et de dialectes berbères. L’Institut publie le Bulletin de l’Institut des hautes études marocaines, regroupé au sein de la revue Hespéris avec les Archives berbères, ainsi que des ouvrages scientifiques. L’article 12 de l’arrêté viziriel stipule en outre que chaque année, l’Institut organisera un congrès de travaux scientifiques relatifs au Maroc, dont les actes seront publiés dans le Bulletin. Par exemple, pour le IXè congrès de l’IHEM consacré à la montagne marocaine, qui s’est déroulé en mai 1937, le CADN possède le programme général des recherches effectuées à cette occasion sous forme de questionnaires (carton 90, inv. n°15) ; ceux-ci ne concernent pas moins de treize sections : la géodésie et la cartographie, la géologie et la morphologie, la météorologie, la biogéographie, l’hydrologie, la linguistique, l’histoire et l’archéologie préislamiques, l’histoire, l’art et l’ethnographie, la sociologie, le droit coutumier et la procédure, l’économie montagnarde, l’hygiène.



[1] L’ensemble des périodiques cités dans cet article est conservé en collection complète ou partielle au CADN.