Les trois apports de la coopération française au développement (22/11/2012) - Par Pierre JACQUEMOT, président du GRET



Le mot de « coopération » aurait-il pris une connotation péjorative ? Celle de rapports guidés par des motivations mercantiles, voire mafieuses ? Celle des « affaires » de la « France-à-fric », des « biens mal acquis » et des « mallettes » ? Serait-elle associée à une diplomatie parallèle ?

Ce réquisitoire est injuste et faux.

Injustice d’abord envers des « coopérants » - agronomes, urbanistes, vétérinaires, médecins, juristes, socio-économistes, enseignants - qui furent des dizaines de milliers dont les motivations et les pratiques étaient bien différentes, éloignées des caricatures malveillantes. Ni des baroudeurs incontrôlables, ni des boy-scouts dispendieux. Les cadres de la coopération comme les assistants techniques se distinguaient souvent par une culture spécifique, une « compétence affective » construite autour du culte du terrain, une mentalité de pionnier, une fidélité à l’Afrique, à l’Asie ou a Haïti, une certaine indocilité hiérarchique aussi, qui les distinguaient des fonctionnaires métropolitains.

Gravement erroné ensuite quant à l’interprétation de l’histoire de ce que fut vraiment la Coopération. En dépit des vicissitudes qu’elle a connues (comme la piteuse affaire Carrefour du Développement de 1986 qui lui a causé un si grand tort), la coopération française a engrangé un capital d’expériences et de connaissances qu’il serait stupide et inutilement coûteux d’ignorer.

De cette pratique inscrite dans la durée (une quarantaine d’années), on peut retenir trois grandes leçons.

La première leçon est que le développement durable nécessite des règles du jeu. D’où l’importance des approches intégrées et non sectorielles (le développement rural plutôt que le développement agricole). Du point de vue de la connaissance, la socio-anthropologie française a très tôt été d’un apport considérable. Des innovations méthodologiques importantes sont à mettre au crédit des chercheurs français, associant les dimensions non seulement économiques, mais aussi sociologiques et culturelles. Le capital de connaissances concentré à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD) ont permis de corriger les défauts de conception, en mettant à disposition un appareil analytique multidisciplinaire remarquable, impliquant de plus en plus de chercheurs africains. Encore aujourd’hui les approches françaises sont à l’œuvre. On pense aux travaux universitaires qui mettent en mouvement le jeu des acteurs et la pluralité des normes ; d’autres réhabilitent les analyses systémiques pour comprendre les itérations dans les systèmes d’information et de décision, de la base au sommet (IRD, DIAL) ; d’autres encore étudient les « apprentissages sociaux » et les approches portées par les groupements et les associations de la société civile (, CIDR, CCFD, GRET, IRAM).

La deuxième leçon porte sur la gestion des affaires publiques. La coopération française a développé une propension particulière à percevoir les enjeux politiques africains avec la conviction que l’Etat garde un rôle central à jouer, incarnant une rationalité de long terme. En dépit des problèmes de gouvernance que l’on observe en Afrique, l’Etat garde une place centrale, pesant par ses arbitrages sur l’amélioration du système économique et social. D’où l’importance des domaines de l’ingénierie institutionnelle, comme l’appui aux processus électoraux, la décentralisation la gestion publique, la formation des magistrats ou la coopération en matière de sécurité et de prévention des crises.

Enfin, vaille que vaille, la coopération française a toujours été portée par une conception de la dimension sociale et culturelle du développement africain considérant la pauvreté comme la résultante moins d’une inégalité de revenus que d’une inégalité dans l’accès aux capacités, aux actifs et aux droits qui déterminent les conditions d’existence et l’intégration sociale et donc proposant de traiter les obstacles au développement autant dans leurs dimensions institutionnelles et culturelles qu’économiques.

Observons finalement que les démarches empruntaient déjà, il y a 20 ou 30 ans la voie du développement “durable et inclusive”, même si les mots n’étaient pas exactement les mêmes. On parlait de développement endogène, de satisfaction des besoins essentiels, d’économie populaire urbaine, d’animation rurale, de soins de santé primaire, d’éducation pour tous, d’aménagement des terroirs, de préservation des milieux…

De cette histoire, on pourrait retenir des règles pratiques utiles dans la relation en coopération :

  • Proscrire en toutes les circonstances les conditionnalités, le ton pédagogique, pire la condescendance.
  • Adopter le principe selon lequel on ne peut contraindre une société à suivre un projet d’avenir qui n’est pas le sien.
  • Dans la mise en œuvre des projets, chercher à créer les conditions favorables pour “ passer la main”, en jouant, dans un dialogue décomplexé, sur les capacités autonomes du bénéficiaire.
  • Accompagner les acteurs du changement, en tenant compte de l’arrivée d’une nouvelle génération, ouverte sur le monde, ayant pris ses distances avec les élites post-indépendance.
  • S’appuyer sur de nouveaux acteurs du changement, les universitaires, les responsables d’ONG, les journalistes, les artistes…
  • Enfin, s’inscrire dans la durée, le projet c’est le temps court, le développement c’est le temps long.