Entretien du ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, avec « France Info » (19 septembre 2012)



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Q - Évidemment les questions qui touchent au monde arabe. On a vu qu’il y avait des caricatures qui étaient sorties dans Charlie Hebdo, caricatures dont le CFCM dit ce matin que c’est un acte islamophobe. Est-on dans la surenchère aujourd’hui ?

R - J’étais hier, vous le savez, en Égypte pour rencontrer le président Morsi et toute une série de responsables. J’ai rencontré aussi, c’était fort intéressant, le grand Imam de l’université Al Azhar qui a donc une influence importante et très reconnue dans le monde musulman. On a parlé de tout cela.

Revenons en France un instant. En France, vous le savez, le principe c’est la liberté d’expression. Il ne faut pas porter atteinte à ce principe. S’il y a une atteinte portée à ce principe, il est possible pour une association, pour une personne, de porter plainte devant les tribunaux et c’est aux tribunaux de juger. Voilà le droit et il n’est pas question de revenir sur ce droit. Maintenant le contexte, c’est celui que vous avez dit : il y a, compte tenu du film complètement imbécile, la vidéo absurde qui a été diffusée, une émotion et même plus qu’une émotion dans beaucoup de pays musulmans…

Q - Et cela continue de poser des problèmes, y compris en France, puisqu’il y a une manifestation prévue et qui va visiblement être interdite.

R - Oui, bien sûr. Est-ce pertinent et intelligent dans ce cadre-là - nous en parlions juste avant de venir - de mettre un peu d’huile sur le feu ? La réponse est non. Mais nous ne voulons pas non plus dire à ces gens : « nous portons atteinte à la liberté d’expression ». Si vous voulez, il y a un équilibre à trouver. Je suis évidemment très préoccupé parce que je suis le chef de la diplomatie. Quand j’ai vu cela, j’ai évidemment envoyé des instructions pour que, dans tous les pays où cela peut poser des problèmes, on prenne des précautions de sécurité particulières. Il faut faire attention à tout cela, il faut être responsable.

Q - Justement, avez-vous le sentiment aujourd’hui que ce qui se passe, ce qui est en train de se passer dans le monde arabe, est le reflet d’une montée en puissance des salafistes où d’un islam beaucoup plus radical ?

R - Je ne crois pas. Je crois qu’il y a - et là, je ne parle pas du tout de Charlie Hebdo, je parle de l’histoire de la vidéo et, par ailleurs, de la présence des salafistes - une espèce d’alliance objective des extrêmes. C’est-à-dire que vous avez d’un côté, dans tel ou tel pays - là, en l’occurrence, c’étaient les États-Unis, mais le gouvernement américain n’y est pour rien -, des gens - appelons-les pour être simple d’extrême-droite - qui considèrent que tous les musulmans sont des islamistes, des terroristes, ce qui est absurde et mensonger. Et, de l’autre côté, vous avez des extrémistes salafistes qui, eux, veulent faire croire que dans les pays occidentaux tout le monde est contre l’islam, ce qui est également absurde. En fait, ils s’épaulent un petit peu les uns les autres.

Ce qu’il faut, c’est que les gens raisonnables partout, et c’est l’immense majorité, disent : « L’islam, ce n’est pas du tout cela. L’islam est une religion paisible, pacifique et, dans les pays occidentaux, l’immense majorité ne représente pas du tout la caricature qui se trouve dans le film vidéo ». Il faut donc refuser l’amalgame.

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