Intervention de Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères - Conférence inaugurale de l’Ecole des Affaires internationales (Sciences-Po, 6 septembre 2012)



Monsieur l’Administrateur, Monsieur le Directeur,

Mesdames et Messieurs les Professeurs,

Mesdames et Messieurs les étudiantes et étudiants de l’Ecole des Affaires internationales,

Mesdames et Messieurs,

Je suis heureux de m’exprimer devant vous et de retrouver les bancs de l’amphithéâtre Emile Boutmy, sur lesquels j’étais assis il y a quelques années, à une époque où Sciences-Po, malgré ses qualités, s’occupait beaucoup de la France, un peu de l’Europe et trop peu du monde. Je remercie Monsieur Ghassan Salamé de m’avoir invité à prononcer cette conférence inaugurale de l’Ecole des Affaires internationales, école encore jeune – elle n’existe que depuis 2010 – mais déjà reconnue. Sa création, venue renforcer la présence des questions internationales au sein de Sciences-Po, était très opportune. Disant cela, j’ai comme vous une pensée pour Richard Descoings, qui avait porté ce projet.

Cette Ecole permet d’attirer en France de nombreux étudiants, notamment en programmes d’échange. Je les salue et leur souhaite chaleureusement la bienvenue en France. Je suis heureux de pouvoir leur dire, vous dire directement et fortement que votre présence est souhaitée et importante pour nous. La France veut développer l’accueil des étudiants du monde, l’attractivité de son enseignement supérieur. C’est pourquoi le gouvernement auquel j’appartiens a abrogé dès sa constitution une circulaire précédente qui visait à limiter les possibilités d’expérience professionnelle des étudiants étrangers en France.

L’Ecole des relations internationales, avec ses enseignants et ses chercheurs, permet aussi de renforcer la science politique française dans sa dimension internationale. La présence de chercheurs et d’enseignements français dans les réseaux internationaux, dans les colloques et les rencontres scientifiques est importante par elle-même, mais aussi parce qu’elle permet de porter des problématiques spécifiques, liées à notre sensibilité. On ne regarde pas le monde de la même manière depuis Sciences-Po, depuis Harvard, depuis la London School of Economics ou l’Université de Berlin. Je pense notamment à l’attention portée en France par la science politique à la profondeur historique, aux complexités des sociétés, aux aspects anthropologiques et aux enjeux sociaux. Cette attention se retrouve dans notre diplomatie : une science politique capable de peser dans les débats scientifiques est aussi un appui pour la politique étrangère.

En évoquant ces questions, j’aborde déjà le fond de mon propos. Il portera sur la place de la France dans le monde et sur quelques aspects généraux de la politique étrangère de la France. Je serai heureux de répondre ensuite à vos questions.

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Mesdames, Messieurs, Cher(e)s Ami(e)s,

Le ministère des Affaires étrangères est à la fois le ministère des crises – le ministère du temps immédiat – et le ministère du temps long, car une bonne politique étrangère se construit dans la durée. C’est toute la difficulté de notre travail – qui sera peut-être le vôtre un jour. Il faut agir au quotidien, face à des urgences quelquefois dramatiques – je pense par exemple à la tragédie syrienne – mais ne jamais perdre de vue le temps long, l’horizon, qui doit être plutôt celui du forestier. Une diplomatie qui ne ferait qu’essayer de répondre aux crises, qui fonctionnerait par à-coups, voire par coups – on pourrait en trouver des exemples, y compris en France -, serait incapable de fixer et de garder le cap : se donner les moyens de peser dans le monde afin de rester maître de son destin.

Pour cela, il faut avoir une vision claire du monde et des changements qui l’affectent. « Agir en homme de pensée et penser en homme d’action », disait Bergson dans une formule célèbre. Je ne vais pas tenter de décrire en détail les évolutions internationales : ce sera l’objet de votre année d’étude et je serai forcément trop rapide. Mais je veux partir de certaines transformations qui affectent directement notre politique étrangère.

Plusieurs évolutions contribuent en effet à redessiner notre environnement. La démographie : nous serons plus de 8 milliards en 2030. Certains pays vieillissent et connaissent une baisse de leur natalité alors que d’autres restent et resteront jeunes – globalement le continent américain, la plupart des pays asiatiques, l’Afrique. La France a une démographie favorable. Cela comporte des conséquences en termes de poids relatif, de financement, de migrations, etc. S’y ajoutent évidemment les bouleversements économiques, avec les effets de la mondialisation des échanges, la montée de nouvelles puissances, le rôle des nouveaux émergents, la croissance de l’Afrique et de l’Asie. De 2000 à 2010, la part des pays développés membres de l’OCDE dans l’économie mondiale a reculé de 60 à 51%. Les conséquences sont massives : basculement des centres de décision vers le Sud et l’Asie (Chine, Japon…), formation de nouvelles classes moyennes, accentuation des inégalités alors que certaines populations restent en marge de la croissance, mais aussi anxiété croissante dans les pays avancés confrontés à la crainte du déclassement. La crise européenne, dans ses dimensions économiques, financières et institutionnelles, est en partie le produit de ces bouleversements. L’Europe, la France y compris, n’a pas pour l’instant suffisamment adapté son outil productif mais, au contraire, souvent fait preuve de naïveté et d’une anticipation insuffisante face aux nouvelles concurrences. A côté de la mondialisation économique, la mondialisation de l’information emporte aussi des effets majeurs : elle stimule les aspirations à la liberté et contribue à transformer les identités. On peut aussi parler d’une mondialisation des menaces : les périls climatiques et environnementaux, encore insuffisamment pris en compte, auront demain des conséquences majeures bien qu’encore peu prévisibles dans leur détail – épuisement des ressources, difficultés d’approvisionnement en eau, impacts de dérèglements climatiques.

J’insisterai particulièrement sur une évolution notable des dernières décennies et qui est appelée à se prolonger : le partage, voire l’éclatement, de la puissance. Nous sommes en effet passés du monde bipolaire de l’affrontement des deux blocs à un monde où la puissance est doublement fragmentée. Fragmentée horizontalement, entre de nombreux Etats. Fragmentée verticalement, entre plusieurs types d’acteurs qui s’affirment dans le jeu international aux côtés des Etats : ONG, organisations régionales, organisations internationales, mais aussi sur un mode très sombre, organisations criminelles ou terroristes transnationales. Le mot de multipolaire, qui a été utilisé, décrit imparfaitement ce monde, car celui-ci n’est pas tant composé de plusieurs « pôles » que d’une diversité d’acteurs de taille et de nature différentes. Alors que la Chine s’affirme aux côtés des Etats-Unis comme une très grande puissance – au point que certains parlent de Chinamérique, le G2 –, de nombreux autres Etats contestent cette logique duale.

C’est donc un monde déséquilibré et fragmenté qui s’annonce et qui dessine un système international à la fois divers, ouvert et mal maîtrisé, où les conflits sont parfois moins entre Etats qu’à l’intérieur des Etats, et sans qu’une organisation internationale efficace vienne le réguler face à ce nouveau partage de la puissance et des risques. C’est un des grands enjeux des années à venir : réinventer une régulation politique qui corresponde à cette nouvelle réalité. La fragmentation de la puissance doit se refléter et se surmonter dans les organisations internationales. Comme vous le savez, la France est favorable à une réforme qui permette l’élargissement du Conseil de sécurité des Nations Unies. Mais il faut aussi se donner les moyens de surmonter les blocages face à des tragédies humanitaires ou à des violations massives des droits de l’homme. Faut-il réfléchir à la mise en place – la proposition a été faite – d’un « code de conduite » par lequel les membres permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies s’engageraient à ne pas exercer leur droit de veto dans les situations de crises humanitaires graves où leurs intérêts vitaux ne sont pas en jeu ? C’est une des nombreuses questions posées.

Les enjeux de la régulation ne sont pas seulement politiques. Les défis considérables que j’ai mentionnés ne peuvent être traités autrement que collectivement – régulation de la finance, défis climatiques, épuisement des matières premières notamment. Inventer cette nouvelle régulation mondiale implique de nouveaux compromis avec les nouveaux acteurs, au premier rang desquels la Chine et l’Inde, mais aussi, de plus en plus les « nouveaux émergents ». Le dialogue avec eux est décisif alors qu’il y a parfois un décalage entre les responsabilités qu’ils acceptent d’endosser et leur poids économique.

Cet objectif d’une régulation mondiale redéfinie et renforcée est essentiel pour notre diplomatie. La situation de fragmentation, tout en posant de redoutables problèmes, laisse aussi des marges de manœuvre importantes. Les rapports de force et les lignes de partage ne sont en effet pas verrouillés comme ils pouvaient l’être à l’époque de la guerre froide

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Dans ce monde à la puissance éclatée, la France possède des atouts pour jouer un rôle majeur. On a parlé, à propos de divers pays, de « soft power », de « hard power », de « smart power ». Pour rendre compte de la situation singulière de la France, je parlerai volontiers d’« influential power » : notre pays est « une puissance d’influence ». La France fait partie du petit nombre de pays capables d’agir et de peser significativement sur la scène mondiale.

Si l’on examine les facteurs purement matériels, la France est une puissance de taille moyenne. Mais c’est une caractéristique des relations internationales que la capacité d’un Etat à agir, son rôle, ne se déduit pas seulement de son poids objectif. Notre influence résulte de divers éléments qui, rassemblés, définissent la singularité et l’universalité de la France : notre statut de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, notre rang de cinquième puissance économique mondiale, l’arme nucléaire que nous détenons, notre langue partagée par plus de deux cent millions de personnes, notre culture et notre recherche qui sont reconnues, nos liens particuliers avec de nombreux Etats. J’ajoute, au titre des facteurs d’influence, notre respect du droit, notre souci d’universalisme – lequel passe par la défense des droits de l’homme et la promotion de la démocratie – qui fait que nous nous exprimons le plus souvent au-delà de nos seuls intérêts, pour exprimer la voix des sans-voix. Ces dimensions rassemblées nous confèrent une indépendance dans l’analyse, dans la décision et dans l’action, instrument majeur de notre puissance : cela nous permet une capacité d’action propre et de constituer un pont, un lien entre des forces différentes. Nous sommes ainsi – ce n’est pas nouveau – des alliés solides et fidèles des Etats-Unis, grand pays et grand peuple avec lesquels nous partageons beaucoup, mais nous ne sommes pour autant pas alignés sur eux : nous revendiquons la liberté d’exprimer nos désaccords quand ils peuvent exister avec telle ou telle décision.

Ces spécificités de la France ne sont pas abstraites ou théoriques, elles renvoient à des réalités qui sont autant de leviers pour nous.

Je pense, par exemple, à une réalité à laquelle nous attachons beaucoup d’importance : la francophonie. Je sais que dans votre Ecole, 70% des enseignements sont en anglais : sans doute est-ce inévitable ! Mais, pour la France, la promotion du français constitue un objectif important, car la langue n’est pas seulement un moyen de communication, c’est aussi le véhicule de valeurs, un pont entre les sociétés, un trait d’union entre les individus. Une langue, c’est aussi une culture, un outil de saisie du monde, un mode d’expression et de pensée. Le combat pour la langue française est une bataille pour la diversité et le pluralisme, un enjeu de rayonnement, mais aussi un enjeu économique : la proximité linguistique est utile quand il s’agit de conquérir de nouveaux marchés ou d’implanter une activité. C’est pourquoi je ferai de la « diplomatie francophone » un axe important de notre action.

A côté de la francophonie, je pourrais aussi évoquer longuement l’ensemble de notre diplomatie d’influence, qui est une des premières au monde : coopérations culturelles et instituts culturels, réseau des établissements d’enseignement français dans le monde, réseau des institutions de recherche. Nous sommes présents dans 130 pays. C’est un atout considérable, dont peu de pays disposent à la même échelle.

Je veux aussi mentionner un aspect moins connu et pourtant important : la “coopération décentralisée”. C’est un relais d’influence important avec près de 5000 collectivités territoriales françaises qui mènent des projets de coopération avec plus de 10000 collectivités partenaires dans 141 pays. Je parle volontiers à ce propos de “diplomatie démultipliée”.

Que l’on me comprenne bien : la France ne recherche pas l’influence pour l’influence. Mais l’influence est un vecteur qui permet de faire valoir nos préoccupations et nos valeurs, dans notre intérêt et celui de la régulation mondiale. L’écart entre le poids et le rôle, entre le poids et l’influence, c’est un terrain d’action de la diplomatie.

Encore faut-il pour cela avoir des objectifs clairs et agir avec cohérence. Notre diplomatie entend répondre aux grands défis dont j’ai parlé. Pour cela, elle doit en permanence s’adapter pour amplifier sa capacité à porter notre voix, nos valeurs et nos intérêts.

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Le premier enjeu que je veux aborder est celui de la paix et de la sécurité, il est évidemment majeur. De nombreux foyers d’instabilité peuvent avoir des retombées bien au-delà des zones géographiques directement concernées et nous menacer directement. Notamment lorsque s’y développent des mouvemements et des réseaux terroristes. Avec la mort de Ben Laden, un affaiblissement relatif d’Al-Qaïda et l’espoir né des révolutions dans les pays arabes, certains ont cru que le terrorisme allait reculer. Ce n’est malheureusement pas le cas. Nous devons agir en ayant à l’esprit que la lutte contre le terrorisme, pour être efficace, passe principalement par la coopération, lorsqu’elles l’acceptent, avec les autorités nationales des pays frappés par ce fléau et le développement des régions les plus touchées.

Il existe aujourd’hui un arc de crise, qui va du Mali à l’Afghanistan, en passant par la Syrie, l’Iran et le Proche-Orient. S’y entrecroisent de nombreux enjeux, à la fois économiques, énergétiques, politiques, sécuritaires, confessionnels. L’opposition entre les sunnites et les chiites est très présente au Moyen-Orient, à la fois cause de tensions et objet de nombreuses instrumentalisations. La question israélo-palestinienne reste la matrice de nombreux conflits. D’où l’importance majeure d’une relance du processus de paix. Le but reste d’aboutir à la création d’un Etat palestinien indépendant et viable et de garantir la sécurité d’Israël.

Face à ces tensions et à ces conflits, il importe d’avoir une vision globale : développement, démocratisation et stabilité politique sont trois objectifs que l’on ne peut selon nous conduire séparément. Notre engagement pour la stabilité et la sécurité est inséparable de notre fidèlité aux principes qui constituent l’identité de la France – promotion des Droits de l’Homme, de la liberté et de la démocratie. Le respect de ces principes est à la fois une condition de notre influence et une politique qui peut être efficace parce que nous usons de notre influence. Nous portons ces messages dans toutes les enceintes multilatérales et dans nos relations bilatérales. Avec respect mais avec constance, nous portons cette préoccupation dans nos relations avec la Chine, avec la Russie et avec bien d’autres. Alors que l’on assiste au réveil de nombreuses sociétés, alors que les peuples veulent prendre en main leur destin, la France est aux côtés des démocrates et de ceux qui portent cette volonté d’émancipation collective. Nous considérons qu’à terme, la stabilité et la paix ont beaucoup à gagner de la démocratisation.

Nous espérons ainsi pouvoir regarder avec confiance les révolutions arabes, malgré les lourdes incertitudes qui existent. La France soutient les processus de transition démocratique en cours. Mais nous savons qu’une démocratie ne se bâtit pas en un jour ni sans à-coups. « Le temps seul peut rendre les peuples capables de se gouverner eux-mêmes. Leur éducation se fait par leurs révolutions », disait déjà le ministre poète Alphonse de Lamartine. Le processus sera long et probablement chaotique. Bien entendu, nous nous exprimons lorsque nous estimons que des lignes rouges menacent d’être franchies, concernant par exemple, le respect du pluralisme politique, des droits démocratiques, des droits des femmes ou des minorités.

C’est dans cet esprit que nous abordons les crises actuelles, notamment la crise syrienne. Le peuple syrien vit un martyre qui heurte les consciences. Face à l’urgence, la France se mobilise, en apportant d’abord une aide humanitaire. Nous développons notre assistance aux zones libérées, pour permettre aux résistants de renforcer leurs positions. La fin des violences passe par une solution politique – départ de Bachar el-Assad, mise en place d’un gouvernement de transition, garantie apportée à toutes les composantes de la société syrienne. C’est l’objet de nos efforts diplomatiques, même s’il n’y a malheureusement pas d’issue simple à une crise aussi complexe.

La question du nucléaire iranien est également un sujet de grande préoccupation. L’Iran a le droit, en application des traités internationaux, de se doter de capacités nucléaires civiles, mais la détention par lui de l’arme nucléaire, qui porterait le risque de la prolifération nucléaire et d’une destabilisation de toute la région, ne serait pas acceptable. Nous pratiquons à l’égard de l’Iran une double démarche de sanctions et de dialogue, pour l’instant sans grand résultat. La plus grave des incertitudes tient au risque de prolifération nucléaire et à ses conséquences.

Notre engagement en Afghanistan est en train de passer d’une présence militaire à une coopération civile, avec le départ de nos troupes combattantes et la ratification du traité d’amitié entre nos deux pays. Il est souhaitable que l’Afghanistan progresse sur la voie de la stabilité, du développement et de la démocratie, faute de quoi il pourrait redevenir un foyer pour le terrorisme et l’extrémisme. Nous y contribuons.

C’est le cas aussi dans la crise sahélo-malienne, qui voit s’installer en Afrique de l’Ouest, près de nous, un foyer majeur d’instabilité, avec des groupes terroristes qui considèrent la France et l’Europe comme leur ennemi. Ni les Etats africains ni nous-mêmes ne devons prendre le risque que s’installe durablement un chaos dans cette région. La France se mobilise aux côtés des Africains sans se substituer à eux. C’est à eux, notamment à travers les organisations régionales, de favoriser une perspective politique, d’assurer le respect de l’intégrité du Mali et, le moment venu, d’apporter une solution sécuritaire au problème du terrorisme.

L’inclusion politique, la prise en compte des aspirations populaires et le développement sont des paramètres qui doivent permettre à terme de stabiliser cet arc de crise.

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Un deuxième grand enjeu que je veux aborder ce soir concerne l’économie et plus largement le développement. Les impasses d’une économie dérégulée et sur-financiarisée ne peuvent plus être ignorées, de même que les limites écologiques, énergétiques, sociales, de notre modèle de développement. Le déplacement du barycentre économique du monde vers l’Asie et le Sud impose de revoir la manière dont nous nous insérons dans les échanges mondiaux. Il s’agit d’éviter que la mondialisation des échanges continue sur le mode non-coopératif qui prévaut aujourd’hui, souvent destructeur pour les pays développés, et à terme dangereux pour tous.

La France défend une certaine conception du développement au XXIème siècle. Nous pensons que pour être durable, la croissance, en France comme dans l’ensemble du monde, ne peut pas être la simple répétition du passé. Inégalités massives, destruction de l’environnement, crises financières récurrentes : n’oublions pas que les périodes de prospérité passées se fondaient sur un modèle qui n’était pas viable à long terme.

L’enjeu pour nous et pour les nouvelles générations est de construire ce nouveau modèle de développement qui permette de retrouver le chemin de la prospérité et du progrès, de réduire les inégalités et d’améliorer les outils de régulation afin notamment de prendre en compte les enjeux climatiques et environnementaux. Nous voulons agir pour cela dans plusieurs directions.

La France conduit ce que j’appelle une “diplomatie du développement”, qui implique le maintien de son aide au développement, démultipliée par l’engagement des collectivités locales, l’implication dans les enceintes internationales pour faire progresser les normes sociales et l’exigence de justice sociale et le soutien à la croissance durable, dans le cadre notamment des objectifs du millénaire pour le développement.

Notre diplomatie écologique est aussi une diplomatie économique. Elle a été un des objets de la conférence des ambassadeurs que j’ai présidée la semaine dernière. J’ai demandé à notre diplomatie de développer ce que j’appelle le “réflexe économique”. Cela fait partie des mutations de notre appareil diplomatique nécessaires pour mieux nous adapter à la réalité du monde, qui est celle d’un déficit massif de notre commerce extérieur. Celui-ci s’explique à la fois par des facteurs internes, liées à notre compétitivité. Mais dans un contexte d’hyperconcurrence, nous devons aussi améliorer l’ensemble de nos dispositifs qui concourent à l’exportation et à l’attractivité de notre territoire. Cela passe par une mobilisation plus forte de notre appareil diplomatique au service de nos entreprises et notamment de nos PME. Cela passe aussi par la promotion de la France auprès des investisseurs.

Cette diplomatie économique doit tenir compte de la nouvelle carte économique du monde : le poids des nouvelles puissances – les BRICS notamment, à commencer par la Chine –, le rôle croissant des nouveaux émergents sur tous les continents – par exemple, et sans établir de palmarès l’Indonésie, le Viêt-Nam, l’Afrique du Sud, le Mexique, la Turquie. Ils sont en train de rejoindre « la classe moyenne mondiale » et constituent autant de marchés nouveaux. Je pense aussi à l’Afrique, qui, malgré ses difficultés, est un continent d’avenir. La croissance y est soutenue. Je dis volontiers qu’avec l’Afrique, nous sommes mutuellement notre avenir. L’Afrique a besoin de la mondialisation mieux régulée que nous promouvons pour se développer de manière durable.

Ce nouveau réflexe économique implique un plus grand réalisme sur le terrain commercial et la prise en compte de l’exigence de réciprocité. Nous avons été – nous, c’est-à-dire l’Union européenne – trop naïfs par le passé. Il faut savoir que la valeur des marchés publics octroyés à des entreprises de pays tiers est de 312 milliards d’euros en Europe, mais de 34 milliards seulement aux Etats-Unis. L’Europe doit être ouverte mais pas “offerte”. Il faut proposer la réciprocité, dans le cadre de ce que nous appelons le “juste échange”. Cette question de la réciprocité touche l’essentiel : nous sommes trop dépendants les uns des autres pour que la croissance légitime des émergents puisse s’accompagner d’un véritable tsunami économique dans les pays développés.

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Face aux enjeux de la sécurité ou de la prospérité, nous mettons en oeuvre nos priorités. Nous ne voulons ni ne pouvons le faire seuls. Notre action s’inscrit évidemment dans le cadre européen. L’Europe, troisième enjeu que j’aborde, est notre destin commun.

Elle est pourtant mise à rude épreuve par la crise. L’Europe a incarné une promesse de paix et de prospérité. Cette promesse est aujourd’hui malheureusement en question. Les difficultés que nous connaissons sont pour l’essentiel l’héritage de trop d’années d’imprévoyance. Elles ont laissé s’affaiblir nos économies et accumulé dettes et déficits. Elles ont laissé s’installer les fragilités et les incohérences d’une intégration européenne déséquilibrée, souffrant d’un “vice de construction” : d’un côté une monnaie unique – l’euro – et, de l’autre, des structures financières, budgétaires, économiques, politiques inadaptées pour gérer en commun nos économies. L’impossibilité d’avoir durablement une monnaie commune sans un véritable gouvernement économique était reconnue depuis longtemps par certains ! Mais les conséquences n’en ont pas été tirées.

C’est pourquoi la réorientation et la relance de l’Europe sont une nécessité. Nous avons obtenu lors du sommet de Bruxelles fin juin qu’enfin l’objectif de croissance soit placé au cœur de la stratégie européenne de sortie de crise. Cette réorientation en appelle d’autres. L’enjeu est de construire véritablement une « Europe solidaire » qui nous permette d’agir en commun pour la croissance, d’assurer le désendettement du continent de manière ordonnée et solidaire et de mettre fin aux déséquilibres qui handicapent la zone euro et l’Union dans la mondialisation.

Pour y parvenir, nous travaillons avec l’Allemagne, mais aussi avec l’Italie, l’Espagne et l’ensemble de nos partenaires : le partenariat franco-allemand est décisif, nous y sommes profondément attachés et nous souhaitons le renforcer, il ne doit pas être exclusif ou déséquilibré.

Nous entendons agir dans plusieurs domaines : surmonter la crise des dettes souveraines, retrouver une croissance durable, améliorer la gouvernance de l’Union. Nous souhaitons l’introduction d’une véritable union bancaire, avec un fonds de garantie des dépôts et des mécanismes de résolutions des crises. De même, avancer vers une véritable cohésion financière pour permettre, en échange d’une coordination accrue des budgets nationaux, de renforcer la solidarité avec l’introduction à terme d’Eurobonds. Il nous faut aussi nous donner les moyens de lancer en commun des projets capables de soutenir notre croissance – dans le domaine de la recherche, de l’innovation, de l’énergie, de la croissance durable, des infrastructures. La France proposera – le Ministère des Affaires étrangères y travaille – une coopération européenne plus étroite dans le domaine de l’énergie. L’UE doit également se doter de ressources propres par le moyen notamment de la taxe sur les transactions financières.

Ces différentes avancées, dont nous espérons la mise en application dans les prochains mois, impliquent un contrôle démocratique renforcé, notamment pour que le pouvoir des parlements soit garanti. Des innovations seront nécessaires pour prendre en compte les coopérations à géométrie variable qui vont se mettre en place.

L’Europe devra notamment développer ses coopérations dans le domaine de la défense. La mutualisation de certaines de nos capacités est à terme incontournable. Nous y travaillons notamment avec l’Allemagne, la Pologne, l’Italie et l’Espagne dans le cadre de Weimar+ et avec les Britanniques.

Dans le monde en recomposition que j’ai décrit, la question du voisinage de l’Europe est l’objet d’une attention soutenue de notre part. Il est de notre intérêt et de celui de l’Europe de développer des relations étroites sur les plans politique, économique, culturel, éducatif, sociétal. Nous avons ainsi normalisé nos rapports avec la Turquie et nous souhaitons rendre nos relations avec la Russie plus constructives, sans naïveté. En direction du Sud, l’Euroméditerranée est une de nos priorités. Politiquement, dans le cadre des bouleversements qui affectent le monde arabe, il est indispensable de maintenir un dialogue étroit entre les gouvernements de deux rives de la Méditerranée. Economiquement, nous avons tout à gagner au développement de nos échanges et de la structuration de chaînes de valeurs, dans le cadre par exemple de ce que l’on appelle la « colocalisation ».

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Voilà, Mesdames et Messieurs, quelques éléments pour indiquer comment la France entend agir face aux changements du monde. Accompagnant cette politique étrangère, le métier de diplomate évolue. Parmi ces changements, je citerai le fait que la diplomatie privilégiait traditionnellement les relations politiques d’Etat à Etat alors qu’elle développe désormais et devra développer encore plus à l’avenir les relations avec les sociétés civiles. Nos diplomates devront également accentuer, comme je l’ai dit, le « réflexe économique », ce qui implique de renforcer leur formation, d’intensifier leurs relations avec les milieux économiques et d’agir en véritable représentants de la « maison France ». Le nouveau métier de diplomate – celui qui sera peut-être le vôtre demain – sera aussi un métier de communication et d’économie.

A côté de ces transformations, il y a aussi – je l’ai souligné – des permanences. L’identité de la France sur la scène internationale – indépendance, capacité à parler à chacun, promotion de la liberté et des Droits de l’Homme, francophonie – à laquelle il est de notre responsabilité et de notre intérêt de rester fidèles, car c’est le socle de notre influence et une dimension importante de notre rayonnement. Je connais les incertitudes et les dangers de notre monde, mais je pense qu’en ayant la volonté de faire progresser la paix, le droit, le développement et la solidarité, il existe un chemin pour les surmonter. La France a pour cela – j’espère vous en avoir convaincu – des atouts importants, elle en a la détermination et la volonté.

Merci.