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Intervention à la 7th RK Mishra Memorial Lecture (organisée par l’Observer Research Foundation) : « L’Union européenne, un acteur indispensable dans un monde incertain » (11 janvier 2017)

Permettez-moi d’abord de vous remercier pour votre invitation et vous dire le plaisir participer à cette conférence tenue en mémoire de l’initiateur de votre fondation,

Monsieur le Directeur,
Mesdames et Messieurs,
Chers amis,

Permettez-moi d’abord de vous remercier pour votre invitation et vous dire le plaisir participer à cette conférence tenue en mémoire de l’initiateur de votre fondation, Monsieur Rishi Kumar Mishra. Monsieur Mishra a été une source d’inspiration en matière de politique étrangère pour plusieurs ministres successifs. Il défendait une vision généreuse et universaliste du monde – qui ne l’empêchait d’être un grand patriote indien.

Rishi Kumar Mishra voulait construire des ponts entre la philosophie indienne traditionnelle et le monde d’aujourd’hui. C’était un homme qui respectait les frontières, mais qui aimait aussi qu’on puisse les franchir. Cette synthèse me semble une juste introduction pour notre thème d’aujourd’hui : l’Union européenne.

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L’année 2016, vous le savez, a mis l’Union européenne à rude épreuve. La défiance à l’égard de son fonctionnement gagne du terrain parmi les peuples européens. Il serait réducteur de croire que seule cette défiance explique le résultat du référendum britannique, sur lequel je reviendrai. Mais il est impossible de nier que ce résultat nous dit beaucoup de l’état du projet européen et de sa perception par les citoyens.

L’Union européenne doit aussi faire face au défi de sa sécurité. Les tensions à ses portes se multiplient. Elles ont un impact direct sur les pays européens. Plusieurs régions de notre voisinage sont en proie à l’instabilité et à la guerre. Je pense évidemment à la Syrie, à l’Irak, mais aussi à la Libye, à l’Ukraine ou au Sahel en Afrique. Des millions de réfugiés quittent leurs pays pour échapper à la barbarie. L’absence de perspectives précipite de nombreux Africains sur les routes périlleuses des migrations. Les groupes terroristes, à commencer par Daech, se nourrissent de ces tensions et de ces frustrations et menacent directement l’Europe, en s’efforçant de semer au sein de nos sociétés démocratiques la division et la haine. Ces conflits dont je viens de parler, ces menaces, ces crises humanitaires, elles ne se produisent pas loin de l’Europe, à quelques centaines de kilomètres, c’est pourquoi elles impactent tant l’Europe et la bousculent.

Le fonctionnement interne de l’Union européenne est en question. Des tensions existent à l’intérieur de chaque Etat membre. Si l’on regarde la diversité du paysage politique national européen, on peut regarder du côté des derniers membres qui l’ont rejoint. A l’Est de l’Europe, ces tensions sont très fortes. C’est vrai en Pologne, c’est vrai en Hongrie. C’est vrai aussi en Autriche, qui est un membre plus ancien de l’UE, c’est vrai en Allemagne, qui est le pays qui a accueilli le plus de réfugiés, c’est vrai aux Pays-Bas, qui en accueilli peu, c’est vrai en Italie, où les tensions migratoires sont importantes ; c’est également vrai en France. Aujourd’hui, les partis populistes, qui sont en constante croissante, tirent argument des évolutions du monde, de la menace terroriste, de la peur du déclin, et en profitent pour remettre en cause le projet européen et pour contester les valeurs qui en sont le fondement. A nos yeux, c’est une évidence, ils font fausse route, ils entrainent sur le mauvais chemin, ils n’apportent pas de solution. Mais ils exploitent ces peurs et ils ont des succès. Ils ont aussi des menaces pour nos démocraties. C’est une réalité politique qu’il faut regarder en face.

C’est pourquoi l’Europe a un devoir de lucidité et doit s’adapter pour répondre concrètement aux inquiétudes qui traversent tous les peuples européens. Mais elle n’est pas la seule en cause. Il faut être honnête et le rappeler, car ce serait limiter les questions qui se posent aujourd’hui, à la seule Europe, alors qu’elles se posent ailleurs aussi. La crise financière de 2008 a laissé des traces profondes. Les mutations qui sont à l’œuvre dans le monde créent de nombreuses opportunités mais davantage de risques pour les plus vulnérables, les plus modestes. Ceux qui ont le sentiment que la globalisation du monde ne leur bénéficie pas. Les inégalités croissent. La préférence accordée à la rémunération du capital sur celle du travail contribue à creuser les écarts. Conjuguée à une révolution du numérique faiblement créatrice d’emplois, même si elle crée de la valeur, cette évolution pèse particulièrement sur les classes moyennes et populaires, laissés à la tentation des extrêmes.

Les tensions qui en découlent sont perceptibles partout, y compris aux Etats-Unis. Les électeurs américains ont choisi une personnalité qui incarne une rupture ; mais pour quoi faire ? Pour l’instant, ce sont surtout les interrogations qui dominent sur le cours que souhaitera donner cette nouvelle administration à sa diplomatie après le 20 janvier. Je vais être clair : l’Union européenne et la France en particulier ont une histoire commune, ancienne, avec les Etats-Unis, des valeurs partagées. Ces intérêts communs continueront à régir, j’en suis sûr, nos relations avec ce pays dans le long terme. Et nous trouverons un terrain d’entente sur les enjeux les plus centraux du moment, notamment la lutte contre le terrorisme à laquelle les Etats-Unis comme l’Union européenne contribuent à l’échelle mondiale.

La France et les Etats-Unis sont alliés, les plus anciens alliés, cela ne changera pas. La France développera rapidement avec la nouvelle administration des relations étroites. Aucun effort ne sera épargné pour convaincre que l’intérêt des Etats-Unis est mieux protégé lorsque nous luttons ensemble contre le changement climatique, dans le cadre d’une approche collective. Ou lorsque le commerce international se développe sur la base de règles acceptées par tous, dans le respect de la réciprocité et de l’équité. Il y a une tentation unilatérale, c’est vrai, elle existe. Mais face à cette tentation, ou à l’idée que des « deals » peuvent suffire à régler les affaires du monde, la France, en toute indépendance, comme elle l’a toujours fait, fera entendre sa voix. Elle dira sa conviction. Et elle pourra, par exemple, faire en sorte que l’Europe incarne, avec beaucoup plus de force, une vision du commerce international qui soit bénéfique au plus grand nombre. Ce n’est donc pas la fermeture qui est la voie, mais c’est l’exigence, la réciprocité, le respect d’un certain nombre de règles fondamentales, de normes aussi, qu’elles soient sociales, qu’elles soient environnementales, en tout cas qu’elles donnent des perspectives positives. C’est possible, à condition d’être clair et d’être ferme sur les principes de base, qui seront justement la clef d’une bonne négociation.

Ma conviction, c’est que, face aux défis globaux, la seule réponse possible, c’est une réponse portée par une volonté politique collective. Si on regarde l’histoire de l’Union Européenne, depuis le début, la fondation de l’Union européenne est un des exemples les plus beaux et les plus pérennes de cette approche pour régler les problèmes politiques.

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Depuis soixante ans, l’Union européenne a été suffisamment forte pour nous faire émerger du pire, c’est-à-dire de cette guerre fratricide qui a endeuillé, qui a meurtri notre continent. Et les horreurs que notre continent a été capable d’engendrer, jusqu’à la négation même de l’humanité. Des hommes qui sont nés au 19ème siècle, c’est-à-dire des hommes comme Robert Schuman, Ministre des Affaires étrangères français, ou Jean Monnet, donc des hommes qui ont été marqués par le siècle suivant, c’est-à-dire par cette tragédie de la première moitié du XXème siècle avec la Première guerre mondiale, la seconde guerre mondiale, le fascisme, le nazisme, l’horreur de la Shoah, ces hommes, avec conscience de leurs responsabilités, ont été capables, en dépassant les différences entre les pays de mettre en avant l’essentiel : c’est à dire protéger et renforcer les valeurs et les objectifs que nous avons en commun. Ces valeurs et ces objectifs sont restés les mêmes : la démocratie, le respect de l’Etat de droit, l’égalité de tous, la capacité à réunir les peuples de l’Union Européenne grâce à des réalisations concrètes, permettant la naissance d’une solidarité commune. Ce que nous avons fait en Europe depuis soixante ans, c’est un bien précieux, même s’il est fragilisé aujourd’hui. Mais je dirais un bien qu’il faut à tout prix préserver, si on a bien conscience que l’histoire s’inscrit dans le long terme et qu’il peut y avoir des périodes de dépression, mais qu’il ne faut pas perdre le cap, parce que l’Europe c’est une réussite.

L’Europe est un succès collectif. Elle donne à chacun de nos Etats membres une voix plus forte et un rayonnement plus grand dans le monde du 21ème siècle.

Si on regarde la réalité économique et la réalité commerciale à l’échelle du monde, des grands équilibres, l’Europe est la première puissance économique et commerciale du monde. On n’en a pas toujours conscience. Mais c’est la réalité. Et elle défend les intérêts de ses Etats membres tout en agissant pour le bien commun en contribuant à faire progresser les normes sociales, les normes environnementales, en favorisant le développement durable dont dépend l’avenir de notre planète. C’est vrai que le continent européen, c’est l’histoire politique, c’est l’histoire sociale et sans le doute le continent où les normes sociales, environnementales, les normes de solidarité, les normes politiques, sont les plus élevées au monde du point de vue des standards. C’est un acquis extraordinaire, c’est une force extraordinaire. Et encore une fois, dans cette période de la montée des populismes, malheureusement, les peuples ont en partie perdu la confiance et la conscience de réalité qui est une force et qui est une protection pour eux.

Car je crois aussi que l’Europe est l’un des plus grand espaces démocratiques dans le monde, l’un des plus grands espaces de liberté, pour la circulation des biens, pour la circulation des capitaux, pour la circulation des services, mais aussi et surtout pour la circulation des hommes. Elle est la région du globe où les richesses sont les mieux réparties, où l’égalité des chances est la mieux garantie. L’Union et ses Etats membres contribuent en outre à plus de la moitié de l’aide au développement dans le monde. Donc c’est sûr que cet acquis-là est extraordinaire, cette intégration européenne a permis de construire un espace de stabilité, un espace de paix et de démocratie.

Nous défendons ensemble des valeurs universelles, et je salue les ambassadeurs de l’Union Européenne qui sont présents, qui ont bien voulu venir répondre à votre invitation. Ils sont parfaitement conscients et représentatifs de cela, de défendre ensemble ces valeurs universelles que sont les droits de l’homme, les libertés, l’égalité entre les femmes et les hommes, la lutte contre la peine de mort. Ils agissent en faveur du règlement pacifique des conflits, au Moyen-Orient, en Afrique et ailleurs. Ils font en sorte que le multilatéralisme l’emporte sur la tentation unilatérale et les dangers d’une dérive progressive vers la confrontation des nationalismes. Car nous qui avons connu en Europe les nationalismes et ce qu’ils ont produit, nous devons à tout prix veiller à ce que nous n’assistions pas aujourd’hui, non seulement au retour des courants populistes dans nos démocraties, mais au retour des nationalismes, c’est ça qui est à l’œuvre aujourd’hui.

En même temps quand on regarde la réalité économique et sociale, l’Union fait beaucoup. Elle soutient la croissance et favorise l’investissement. Elle agit de manière concrète et déterminée pour la sécurité de ses citoyens et au-delà. Elle construit une stratégie ambitieuse en matière de défense et de sécurité. Elle forme un espace de recherche dense, attractif et favorable à l’innovation. Enfin pour les accords de libre-échange, c’est l’UE, au nom de tous ses membres, qui reçoit mandat de négocier, et ce qui bien sûr dans les négociations nous rend plus forts et plus cohérents. Car, je le dis, si un pays décide de sortir de l’Union Européenne, quand il sera sorti, ce qui demande du temps, alors il sera tout seul pour négocier ses accords de libre-échange, un par un, et les anciens accords devront tous être renégociés. On repartira à zéro. Et vous voyez à quoi je fais allusion, c’est une évidence. Ce n’est pas rien, de prendre la décision de sortir. Et comme je vais y revenir, je vous l’ai dit, je préciserai un peu les choses.

En tout cas, notre responsabilité à nous, d’Européens aujourd’hui, c’est d’agir pour amplifier ces résultats que je viens de vous décrire. Et récemment, en septembre, à Bratislava, une feuille de route a été adoptée par les chefs d’Etat et de gouvernements, et notre responsabilité c’est désormais de mettre en œuvre les engagements qui ont été pris pour consolider l’Europe, et en particulier l’Europe à 27, pour que l’Europe à 27 ne soit pas moins forte que l’Europe à 28, mais qu’elle le soit davantage.

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C’est pourquoi je veux vous parler maintenant de cette décision qui a été prise par le peuple britannique en 2016, de ne plus contribuer à ce grand projet lancé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Peu imaginaient ce résultat du Brexit, à vrai dire. C’est un résultat inattendu, mais je pense qu’il faut parler franchement, et dire que c’est le résultat d’une tactique politique hasardeuse, qui a été prise par le Premier ministre en place, David Cameron. C’est aussi l’expression d’un particularisme insulaire, c’est aussi sans doute la volonté assumée de répondre à des défis migratoires, par ailleurs largement instrumentalisés pendant la campagne : je sais que beaucoup a été dit sur les motivations de ce vote.
En tout cas aujourd’hui ce sont les conséquences qu’il faut regarder en face. Les conséquences de ce que j’appellerais un « coup politique », un « coup tactique », seront encore longues à se manifester comme le montrent les difficultés rencontrées par le gouvernement de Theresa May à mettre en œuvre la volonté exprimée par son peuple et à éviter de mettre en péril la cohésion même du Royaume-Uni. C’est une responsabilité lourde qui a été prise.

Il y a un cadre qui permet d’y faire face : le cadre des traités européens qui ont prévu un calendrier de négociations, un cadre avec une procédure, transparente, démocratique et respectueuse de chacune des institutions de l’Union européenne : la Commission, le Conseil – et donc les Etats membres –, le Parlement européen – et donc les citoyens européens qui votent directement pour leurs représentants. Donc, l’Union européenne, sur la base des traités, est prête à entamer les négociations avec le Royaume-Uni. Mais pour cela, il faut que le Royaume-Uni notifie officiellement son intention de se retirer de l’Union européenne. Ce qui permettrait d’activer l’article 50 du Traité qui précise les conditions dans lesquelles cette négociation doit se faire.

Ce qui est important c’est de préserver l’unité des Européens, de ceux qui n’ont pas décidé de sortir, les vingt-sept.

Aujourd’hui, je suis heureux de constater que les Européens sont unis dans ce processus et qu’ils ont fixé plusieurs principes qui guideront la négociation à venir. Le choix du Royaume-Uni de quitter l’UE soulève bien sûr des interrogations quant à l’avenir de l’Union européenne sans le Royaume-Uni. Ma conviction, c’est que l’Europe saura surmonter ces difficultés passagères tant la construction européenne offre des avantages et des perspectives. Nous avons constaté que, juste après le Brexit, lorsque le vote est intervenu, il a provoqué un tel choc, tout d’abord en Grande-Bretagne et dans le reste de l’Europe mais aussi dans le monde, qu’on aurait pu craindre une contagion dans les autres pays européens. Certes des partis populistes, c’est le cas en France, ont demandé un référendum mais les opinions publiques ont plutôt réagi positivement, et, on l’a vu dans les sondages d’opinion, le souhait de se maintenir dans l’UE est resté majoritaire et a même augmenté.

Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas prendre en compte les questions qui se posent sur le fonctionnement de l’Union européenne et de l’améliorer encore.

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L’Europe a changé beaucoup et vite, certains disent trop vite. En 1957, nous étions 6. Aujourd’hui nous sommes 28. Nous serons 27 demain. Nous formons un ensemble politique unique qui a été capable d’abord de préserver la paix en Europe, ensuite de traverser des crises profondes et d’adapter son fonctionnement.

Je rappelle que parmi les crises, il y a eu une rupture positive, qui pouvait soulever bien des incertitudes. Ce fut la chute du mur de Berlin, qui a symbolisé aussi la fin de la guerre froide et la chute de l’Union soviétique. Cela aurait pu se passer dans la difficulté, dans la confrontation. Ce ne fut pas le cas. Cela a été abordé avec responsabilité, avec intelligence. Il fallait régler la question des frontières entre la Pologne et l’Allemagne. Les dirigeants européens, comme le dirigeant soviétique de l’époque, M. Gorbatchev, mais aussi les dirigeants de la communauté internationale, dont le Président américain, ont fait face avec lucidité, esprit de responsabilité, sans provocation. Ainsi, cette réunification de l’Europe, cette fin de l’Union soviétique, cette chute du mur de Berlin, cette fixation définitive des frontières de l’Europe s’est faite pacifiquement. Cela ne veut pas dire que toutes les autres questions ont été traitées pacifiquement. Nous avons été capables de traiter pacifiquement la question de la réunification allemande et de la réunification de l’Europe, ce qui a permis à la Pologne, à la Hongrie, à d’autres pays baltes de rejoindre l’Europe. Mais ce n’a pas été le cas pour l’ex-Yougoslavie, où les dirigeants du monde et en particulier européens n’ont pas su faire preuve de la même sagesse. Rien n’est jamais écrit à l’avance, faire preuve de courage, de lucidité de sagesse ne permet pas toujours de régler les conflits. Rien n’est jamais acquis, il y a toujours des menaces, il y a toujours des risques.

Nous avons un devoir de lucidité face aux interrogations de nos populations. Celles-ci ne veulent pas « moins d’Europe ». Elles veulent une Europe qui réponde vraiment à leurs préoccupations, à leurs attentes. Qui défende nos valeurs, mais qui assure la prospérité économique et le progrès social, qui offre à chacun davantage d’opportunités au sein de sociétés libres, ouvertes au monde et tournées vers l’avenir.

Des projets européens ambitieux sont en cours notamment pour mieux assurer la sécurité de ses citoyens, pour lutter contre le terrorisme et son financement, comme contre tous les trafics. L’Union européenne est une puissance clé pour son voisinage, mais aussi une force de paix à l’échelle mondiale. Elle entend, dans les années à venir, apporter des réponses décisives aux enjeux globaux et continuer à soutenir un ordre international reposant sur la primauté du droit, sur le règlement pacifique des différends et sur le multilatéralisme.

L’indépendance stratégique de l’Union européenne, grâce à celle d’Etats membres comme la France, est à cet égard son meilleur atout. Je rappelle que, avec 16 opérations de gestion de crise, dont 6 opérations militaires menées dans plusieurs régions du monde, parfois en soutien aux opérations onusiennes, l’UE est un acteur incontournable. Elle est pour l’Inde un partenaire fiable. C’est le cas notamment dans l’Océan indien, où l’Union européenne mène l’opération Atalante contre la piraterie en s’appuyant sur les capacités navales de ceux de ses Etats membres qui en disposent, au premier rang desquels la France. Cette opération a considérablement réduit ce fléau et renforcé la sécurité des voies de navigation stratégiques pour la communauté internationale en général et l’Inde en particulier. Une collaboration fructueuse s’est engagée en ce sens avec la marine indienne. D’autres coopérations peuvent être envisagées – je pense par exemple au maintien de la paix en Afrique, où l’Inde comme l’Europe sont particulièrement actives. Je pense également à l’Afghanistan, où l’Inde et l’Union jouent un rôle crucial pour la reconstruction, le développement et la stabilité.

L’Union européenne poursuit son ambition de bâtir une économie de la connaissance, en déployant des capacités d’investissements considérables, en faisant le choix de la recherche et du développement. Les capacités d’investissement de l’UE sont une ressource pour le financement des programmes lancés par l’Inde pour assurer la modernisation et le développement économique du pays. Nous pouvons renforcer nos coopérations dans ces domaines. Je veux ici rendre hommage à l’initiative prise par le Premier ministre Modi d’une Alliance Solaire Internationale, que nous avons pu ensemble lancer à Paris en marge de la COP21 et qui va demain contribuer au développement de l’énergie solaire partout dans le monde.

Les Etats membres de l’Union européenne s’engagent aujourd’hui dans une nouvelle voie en faveur du renouveau de leur projet. Au mois de mars prochain, la construction européenne fêtera ses 60 ans. C’est l’anniversaire du Traité de Rome, le 25 mars, qui donnera le signal d’un nouveau départ, de l’affirmation de notre volonté commune de résister au fatalisme et au défaitisme. Il marquera une étape déterminante dans la relance nécessaire du projet européen. Les Nations européennes existent et vont subsister. Nous n’avons pas la prétention de les effacer, ce serait une erreur. L’Europe est une communauté d’Etats-Nations, chaque Nation avec son histoire, ses traditions propres. Elles demeureront, mais l’originalité de la construction européenne est justement que ces Nations, qui se sont affrontés, ont décidé librement de mettre en commun ce qui les rend plus fortes. Dans le monde incertain dans lequel nous sommes désormais, cette Union originale et unique est plus nécessaire que jamais. Pour les peuples européens mais aussi pour les peuples du monde.

Dans ce contexte, la France et l’Allemagne jouent un rôle essentiel. Elles ont joué un rôle dès l’origine dans la construction de l’Europe. Lorsque Robert Schuman, Ministre des affaires étrangères, lance son appel pour la construction d’une Europe, par des étapes modestes, en 1950, dans le Salon de l’Horloge, il lance une main tendue à l’Allemagne. C’est un acte essentiel. C’est la conviction que c’est dans une alliance, même modeste au départ, que l’on va construire l’avenir de l’Europe, pour bannir à jamais le risque d’affrontement. L’Allemagne comprend ce message et c’est de là qu’est né le projet européen. C’est cette relation singulière entre l’Allemagne et la France, même s’il nous arrive d’avoir des divergences, lorsque nous apportons ensemble des solutions aux problèmes, alors l’Europe avance. Récemment encore, lorsque nous avons fait des progrès pour mettre en place les principes du renforcement de l’Europe de la défense, les Ministres français et allemand ont travaillé ensemble, ont fait des propositions communes, qui nous ont permis d’entraîner les autres européens. Il est important que la singularité de cette relation se poursuive. Vous-même en Inde n’y êtes pas indifférents.

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Mesdames et Messieurs,

Je reviens à la relation entre l’Inde et l’UE. Nous sommes unis par des valeurs communes. Nous partageons une vision des relations internationales fondée sur le multilatéralisme et le dialogue plutôt que sur les rapports de force.

L’Union européenne a la volonté et la capacité d’apporter des réponses collectives aux défis du monde. Cette volonté est précieuse, tout comme l’est l’implication des grands pays émergents sur la scène internationale, à l’heure où le niveau d’engagement des Etats-Unis dans le monde devient plus incertain et alors que l’inaction, l’indécision ou le repli sur soi nous exposent encore plus aux menaces.

L’Europe est le premier partenaire commercial de l’Inde et l’un des premiers investisseurs dans le pays. Avec un marché unique de 500 millions de personnes, elle offre aux entreprises indiennes des opportunités économiques sans équivalent. Je leur encore dit hier à Vibrant Gujarat, à Ahmedabad : j’invite vos entreprises à choisir la France pour accéder à ce marché. La France, première destination des investissements industriels étrangers en Europe, dispose des atouts pour être, permettez-moi d’emprunter une expression anglaise : India’s gateway to Europe.

C’est ensemble que l’Inde et l’Union européenne trouveront les moyens de répondre efficacement aux défis communs qu’elles doivent affronter. C’est ainsi qu’elles trouveront la voie d’un développement économique porteur d’une croissance durable et inclusive. Cette croissance devra reposer sur la recherche, l’innovation, la formation. Elle devra se faire au bénéfice de tous, y compris des plus vulnérables. C’est ensemble que nous répondrons au défi énergétique et climatique. Nous l’avons évoqué depuis le début de notre séjour ici et je suis heureux de constater combien nous partageons ces objectifs et combien le partenariat stratégique entre l’Inde et la France est une réalité.

C’est ensemble, enfin, que nous répondrons à la menace du terrorisme international. L’Inde et l’Europe sont deux territoires menacés, précisément en raison de ce qui les rassemble et que les terroristes cherchent à fragiliser : la démocratie et la liberté. Nous répondrons à ce défi conjointement, en coopérant plus étroitement, dans la surveillance des groupes terroristes, dans la lutte contre la radicalisation au sein de nos sociétés ou contre les réseaux de financement du terrorisme, dans le respect de ces valeurs fondamentales que nous avons en partage, mais qui ne sont malheureusement pas partagées par tous. Voilà l’un des grands défis.

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Mesdames et Messieurs,

Ce qui est important c’est d’être lucide, d’être conscient. C’est important également de ne pas se décourager, de ne pas baisser les bras. Car l’Histoire est faite par les femmes et les hommes qui décident que le destin est le résultat d’une volonté collective. Forts de cette ambition, nous allons construire une Europe de paix, de démocratie et de prospérité durable et partagée.

C’est aussi une question de volonté politique. J’ai commencé hier ma journée à Ahmedabad par une visite à l’Ashram du Mahatma Gandhi. Ce fut pour moi l’occasion de me recueillir devant la mémoire de l’homme, qui un jour quitta son pays pour travailler dans un autre comme avocat. C’est en Afrique du Sud qu’il découvre un monde qu’il ignorait, celui de l’apartheid. J’ai eu l’occasion à Durban de visiter la maison où il a vécu. L’un de ses premiers chocs, voyageant en première classe habillé comme un avocat, pensant qu’il avait les mêmes droits que les autres, fut lorsqu’on lui a dit qu’il n’avait pas sa place ici. Il y a eu comme une prise de conscience, comme une révolte, le début d’une histoire : celle de la conquête de la dignité, de la liberté. Une conquête par la voie pacifique, de la non-violence. Une leçon extraordinaire.

C’est ce message d’espoir que je voudrais vous dire en conclusion. Si nous gardons le cap, cette référence aux valeurs les plus profondes, les plus humanistes, alors tout est possible. C’est pourquoi je suis heureux de me trouver devant vous pour vous dire qu’en Europe nous avons été capables de surmonter la violence, par la voie pacifique. Nous sommes capables de continuer à le faire à l’échelle du monde et je crois qu’avec l’Inde, nous partageons cet objectif.

C’est pourquoi, malgré les difficultés, malgré les incertitudes, nous pouvons rester confiants et optimiste.

Merci encore de votre invitation.

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