19ème conférence des ambassadeurs - Rio+20, gouvernance internationale du développement durable et de l’environnement - Entretien de l’ambassadeur chargé de l’Environnement, Jean-Pierre Thébault, avec l’"Agence environnement et développement durable" (Paris, 2 septembre 2011)
Q - Quels ont été les grands messages de la France en matière d’environnement, lors de la 19è Conférence des ambassadeurs qui s’est achevée ce jour ?
R - La conférence des ambassadeurs, intitulée « La diplomatie dans un monde en mouvement », a été marquée cette année par la volonté de la France, fortement exprimée par le président de la République, d’agir, pour ne pas subir les mutations du monde. Elle a notamment porté sur le renouvellement de la gouvernance internationale dans toutes ses composantes et les propositions de la France portées aussi bien dans le cadre du G8 et du G20, en matière économique, que pour la Conférence Rio+20, sur la gouvernance internationale du développement durable et de l’environnement.
Un des points forts a été le déjeuner-débat qui a réuni une centaine d’ambassadeurs autour de la ministre de l’Écologie, Nathalie Kosciusko-Morizet, et du directeur général du PNUE, Achim Steiner, portant notamment sur la création d’une OME (Organisation mondiale de l’environnement).
Sur ces sujets la force des messages d’Alain Juppé, dans ses discours d’ouverture et de clôture, et de la ministre de l’Environnement, s’inscrivait dans la foulée de la communication présentée le 1er août au Conseil des ministres sur la préparation de Rio+20 et témoignaient de l’engagement français. Mais il reste un travail de conviction à mener au niveau international, pour gagner la bataille des idées et aboutir à un consensus. Dans ce contexte nos ambassadeurs auront un rôle essentiel à jouer.
Q - Quels sont les arguments avancés par la France pour gagner la « bataille des idées » ?
R - Le constat est unanime. Avec la forte croissance de la population mondiale et l’aspiration, légitime, de tous à sortir de la pauvreté la pression sur toutes les ressources naturelles atteint un point de non retour. Une partie de la réponse est l’engagement résolu dans l’économie verte, pour trouver un relais de croissance compatible avec l’état et les limites de la planète. C’est l’un des sujets de Rio+20. Il faut en même temps instaurer une véritable gouvernance internationale du développement durable, qui intègre les préoccupations économiques, sociales et environnementales. Et pour ce faire disposer enfin d’un vrai pilier environnemental du système international. Or nous en sommes loin. Avec plus de 500conventions et accords éclatés, souvent en compétition entre eux, un PNUE faible, le système est même devenu contreproductif. C’est tout l’enjeu de la réforme que nous portons avec le projet de création d’une OME : redonner de la légitimité à l’action menée en faisant en sorte que tous les pays soient associés aux décisions, et non seulement une soixantaine comme aujourd’hui au sein du PNUE, mettre l’accent sur la lisibilité de l’action menée, la cohérence des initiatives, grâce à l’élaboration chaque année d’un programme d’action mondial ; focaliser les moyens sur l’action de terrain, au profit notamment des pays en développement. Ce serait aussi un geste politique fort : créée sur la base du PNUE, réaffirmant ainsi notre confiance dans le système des Nations unies, l’OME, qui serait ainsi à Nairobi, serait la première organisation internationale de plein exercice créée dans un pays en développement, consacrant aussi une place spécifique pour l’Afrique. Ce doit enfin être l’occasion de créer un nouveau type de gouvernance. Nous proposons qu’une OME soit l’occasion de faire entrer de plein droit la société civile à la table des délibérations.
Q - Quels moyens souhaiteriez-vous donner à l’OME ?
R - Créer une OME ne veut pas dire créer une nouvelle bureaucratie. Nous souhaitons mettre en place une structure légère, fonctionnant en réseau, en transformant le statut et le mode de fonctionnement du PNUE. Une approche « 2.0 », adaptée naturellement au fait que les 500 accords internationaux existants, qui ont chacun leur intérêt, leurs acquis, doivent surtout être encouragés à converger, collaborer. Il faut faire fonctionner les synergies inutilisées, éviter les duplications couteuses. Il n’existe ainsi pas de lien transversal, de coordination organisée entre les trois grandes conventions sur le changement climatique, la biodiversité et la désertification, ce qui défie non seulement le sens commun mais abouti a ce paradoxe où par exemple la forêt est d’abord traité sous l’angle climat, en oubliant sa dimension biodiversité ; où l’impact climat de la dégradation des sols est par contre largement ignorée ; où les océans ne sont traités nulle part. Et ce n’est pas au hasard des réunions sectorielles actuelles, même à haut niveau, qu’une approche mondiale, des priorités, peuvent être élaborées. Il faut une autorité politique mondiale pour réussir cette coordination, mais faire aussi que des sujets essentiels comme les transferts de technologies ou le renforcement des capacités, la mobilisation de nouvelles ressources financières, publiques comme privées, aujourd’hui laissés en jachère soient enfin traitées. De nombreux pays sont déjà sensibles à ces arguments.
Q - Quels sont les pays qui soutiennent la création d’une OME ?
R - La décision finale de créer une OME nécessitera le consensus de la communauté internationale. Et son succès dépendra de la capacité de pays représentatifs de toute la planète à s’engager sur un projet commun. Les évolutions sont encourageantes. Grâce à l’action conjointe de la France et de l’Allemagne, l’Union européenne est un soutien de la première heure. Le Conseil européen, dans ses conclusions de 2005, appui clairement l’idée d’une OME. Les ministres de l’Environnement réaffirmeront fortement ce message dans la perspective de Rio+20 lors du Conseil du 10 octobre. Mais tout aussi importante est la position des 52 pays de l’Union africaine, qui ont affiché, lors du sommet de Malabo en juin, leur soutien de principe et la volonté de l’Afrique de parler d’une seule voix. L’unité et la force du continent africain sur ce sujet où les intérêts africains sont forts sera décisive. Plusieurs pays asiatiques se sont déjà prononcés favorablement (la Corée du Sud) ou ont exprimés leur intérêt (la Malaisie, l’Indonésie). La Chine a exprimé son intérêt et son ouverture et souhaite approfondir les discussions. L’Australie également. En Amérique Latine des discussions approfondies ont lieu notamment avec le Mexique, le Brésil, la Colombie, dans un esprit positif.
Q - Le Brésil portait pourtant jusqu’à présent l’idée d’une « organisation parapluie », à savoir une organisation capable d’assurer la cohérence de toutes les politiques de développement durable, autour des trois piliers, économique, social et environnemental.
R - Mais les deux idées sont complémentaires, et non opposées, et leur adoption simultanée à Rio+20 est bien notre ambition. La gouvernance globale du développement durable, un des grands acquis de Rio1992 est essentielle, et la France soutient l’ambition du Brésil en la matière et a même fait des propositions ambitieuses. Mais c’est le « toit commun » d’un édifice qui, pour être stable, nécessite de reposer sur trois piliers solides. L’enjeu de l’OME aujourd’hui est de créer, à côté du pilier économique, que constitue l’OMC, du pilier social, autour de l’OIT, un pilier environnemental cohérent.
Q - Au mois de mars, le collectif français Rio+20 qualifiait de « moribonde » l’idée d’une OME. Où en est « la bataille des idées » à quelques mois de la conférence ?
R - On ne risque pas de se tromper quand on renonce. Mais comme le rappelait Maurice Strong, l’âme de Rio1992, personne, début 1992, n’aurait parié un kopeck sur le succès de la conférence. Oser et agir était sa maxime. Ce n’est pas une recette infaillible pour le succès. La situation économique et financière internationale est un défi, qui n’existait pas en 1992. Mais s’il y a bien un moment ou l’idée d’OME, créée et portée en France par les ONG, a le maximum de chances de se voir réaliser, c’est bien maintenant. Le Brésil est intéressé par tout ce qui peut « marcher » et faire le succès de la conférence qu’il présidera. Seul le Canada s’oppose à ce stade frontalement à l’OME, mais sa position définitive se fera après la consultation en cours des provinces. Bien sûr les États-Unis ne sont pas enthousiastes. Mais ils sont attentifs à la recherche d’une plus grande efficacité qui est au cœur du projet et à notre approche « en réseau ». Ils reconnaissent aussi qu’il y a un défi collectif lorsque les textes ambitieux que nous signons ne sont pas mis en œuvre, faute d’attention portée à leur mise en œuvre, ce qui pose le problème du renforcement des capacités. Et puis ne rien faire en matière d’environnement pose de plus en plus de questions de sécurité. Autant de raisons pour eux de regarder attentivement les propositions sur la table. Ce qu’ils font. Il y a aussi les réticences des pays émergents, surtout, qui estiment que l’on porte une trop grande attention aux questions d’environnement, au détriment du développement. Voire qui s’inquiètent de l’apparition d’un possible « protectionnisme vert ». Il faut dialoguer, désarmer les craintes, souligner les avantages. C’est ce que nous faisons, avec nos partenaires européens. En mobilisant notamment nos ambassadeurs.
Q - Des rumeurs ont évoqué récemment la nomination de Nicolas Hulot comme coordinateur français pour Rio+20. Un nouveau poste va-t-il être crée en vue de la conférence ?
R - Rio+20 est un défi pour notre génération, et pour la planète, qui justifie la mobilisation de tous les talents.
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