Nous avons vu le futur de la santé – et c’est un Apple Store

États-Unis

Brève
États-Unis | Biologie : médecine, santé, pharmacie, biotechnologie | Sciences et technologies de l’information et de la communication : TIC, télécoms, micro-nanotechnologies, informatique
28 janvier 2017

Follow the money : une des méthodes, aussi simple qu’efficace, pour parvenir à trier le bruit du signal dans la constellation toujours plus dense de startups technologiques qui émergent dans la Baie de San Francisco consiste à en identifier les investisseurs initiaux en postulant que la probabilité d’investissements morganatiques diminue d’autant que le tour est peuplé. Autrement dit, une société émergente qui attire le CEO de Box (Aaron Levie), le Président de Google (Eric Schmidt), le CEO de Salesforce (Marc Benioff) et le fondateur d’Uber (Garrett Camp) et celui de Palantir (Joe Lonsdale) plus quelques sociétés de capital-risque de premier plan (Khosla Ventures, Founders Fund, Kleiner Perkins ou First Round Capital) présente probablement des bases solides pour émerger au-dessus de la masse. C’est bien dans ce cas de figure qu’entre Forward.

Santé artificielle

De manière croissante, le secteur de la santé est, dans l’explosion récente du nombre de startups fondées sur l’intelligence artificielle et l’apprentissage automatique, la verticale applicative qui a récemment concentré le plus d’investissements : 1 milliard et demi de dollars investis dans 188 sociétés dans le monde depuis 2012. Les Etats-Unis, qui captent plus des trois quarts de cet investissement, sont aussi le territoire sur lequel les industriels de l’apprentissage automatique et de l’intelligence artificielle (IBM Watson, Alphabet / Google, GE, Intel) s’engagent avec frénésie dans une course aux acquisitions. Le plus impressionnant reste la variété de sous-secteurs de la santé dans lequel cet écosystème de l’intelligence artificielle se plonge : on trouve aussi bien des sociétés qui travaillent sur la gestion du risque que sur la recherche génétique, la nutrition, l’imagerie médicale, le diagnostic, le monitoring individuel, la gestion des urgences hospitalières, la découverte de médicaments, l’oncologie ou la santé mentale.

Adrian Aoun est mieux placé que quiconque pour témoigner de l’exacerbation progressive de cette intrusion des industriels de l’Internet dans le champ de l’intelligence artificielle. Il a fondé en 2008 à Seattle Waavi, une startup qui utilisait le traitement automatique du langage naturel et l’apprentissage automatique pour convertir les contenus des sites web en résumés structurés et indexables, avant que Waavi ne soit racheté pour sa technologie par Google en 2013. Aoun a ensuite rejoint Sidewalk Labs, le département d’innovation de Google, qu’il a quitté en 2016 pour construire les fondations de sa nouvelle startup, Forward.

I, Doctor

L’objectif de Forward, qui vient d’ouvrir son premier bureau il y a deux jours au cœur du Financial District de San Francisco, est aussi limpide qu’il est périlleux : repenser de fond en comble l’expérience utilisateur autour du primary care [1].

Accueilli dans un cadre presque caricaturalement futuriste, le patient est immédiatement conduit au-devant d’un scanner corporel à infrarouge (technologie propriétaire) qui mesure ab initio une myriade de variables, puis un agglomérat de tests sanguins, génétiques ou autres opérés de manière minimalement invasive (à l’aide d’instruments développés en interne [2] –par exemple, un stéthoscope numérique propriétaire ou une lampe à infrarouge détectrice de veines pour les tests sanguins). L’ensemble des données recueillies en temps réel alimente ainsi une intelligence artificielle construite en interne, laquelle remplit une double fonction : une vertu prédictive, fondée sur l’accès en volume à des données médicales préexistantes –et destinée de surcroit à s’étoffer avec la croissance du taux d’adoption de la prestation, et une fonction d’assistance pré-diagnostic poussée à destination des médecins de la structure (quatre à ce stade) [3].

Clairement, le créneau ici visé est celui d’un primary care prédictif plutôt que réactif, d’autant que le patient est à la suite de la consultation équipé de capteurs adéquats si besoin est –là encore développés en interne et approuvés par la FDA [4], et peut consulter en permanence ses variables critiques et, le cas échéant, le suivi de son traitement sur l’application mobile dédiée.

Ce qu’innover veut dire

Si on accepte la définition canonique d’une startup (‘organisation formée dans le but de chercher un modèle économique répétable et démultipliable’) [5], on voit bien à quel point la dimension technologique, pour fascinante qu’elle soit dans son utilisation pour l’optimisation de l’expérience utilisateur, n’est qu’une des composantes qui permet l’innovation du modèle économique de Forward.

Le pari de Forward est de pouvoir lever les barrières traditionnelles de l’accès au primary care, rendu de plus en plus ardu par une baisse accélérée de l’offre [6] sous la pression double d’un fossé croissant dans les revenus comparés et d’une complexification de l’intrication entre dispense du soin et couverture assurantielle [7], et d’en généraliser l’usage.

C’est la raison pour laquelle Forward a construit sa stratégie d’acquisition et de rétention client sur un modèle de souscription de type Netflix [8] : le service est consommable à l’infini pour un abonnement mensuel de 149$ (en réalité, un abonnement annuel de 1 788$), sans intervention (ni interférence) de l’assurance, modèle qui pose trois séries de problèmes :

  • un prix relativement élevé, rendu nécessaire par les contraintes d’amortissement de la recherche et développement initiale, en particulier au regard de la concurrence potentielle, et du fait de la culture de la prise en charge habituelle des soins médicaux par les assurances via les employeurs ou les dispositifs d’appui de type Medicaid ou Affordable Care Act [9].
  • la nécessité, classique dans ce modèle de souscription, d’équilibrer le volume des patients peu consommateurs de prestations avec ceux qui nécessitent un suivi plus intensif.
  • la capacité à toucher les patients atteints de conditions chroniques et à faibles revenus, lesquels constituent 86% des coûts du système de santé américain – et donc potentiellement une partie importante des revenus potentiels.

Rédacteur :

[1Il n’existe pas, faute de parallélisme entre les systèmes de soins français et américain, de traduction satisfaisante de primary care. La traduction littérale tend à offrir ‘premiers soins’ comme alternative, mais ne recouvre que la dimension réactive d’un acte médical, alors que le primary care, et singulièrement dans le cas qui nous occupe, se focalise avant tout sur des questions de gestion prévisionnelle. Par ailleurs, elle occulte la contrainte, beaucoup moins structurante en France, liée aux systèmes de remboursement des actes médicaux.

[2sur lesquels, à ce stade précoce, il n’est évidemment pas encore possible d’obtenir d’autres informations.

[3pour prendre la mesure de l’intérêt de ce travail préliminaire pour le médecin immédiatement mobilisable, il est nécessaire de se remémorer que le temps de consultation moyen en primary care est de 12 minutes –certains hôpitaux réclament à leur médecin des créneaux de 10.

[4Food and Drug Administration, qui, entre autres fonctions, régule l’instrumentation médicale.

[5d’après Steve Blank, il y a sept ans déjà : https://steveblank.com/2010/01/25/whats-a-startup-first-principles/

[6en 2008, 35% des médecins généralistes étaient recensés comme dispensateurs de primary care ; en 2015, la proportion est tombée à moins d’un quart

[7pour une discussion récente et approfondie de l’évolution du primary care aux USA, cf. http://www.paulkeckley.com/report/2016/8/15/direct-primary-care-back-to-the-future-or-disruptive-innovation

[8accès permanent à la prestation contre règlement d’une redevance mensuelle.

[9en particulier dans une logique d’expansion hors de la Baie de San Francisco.

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