La surconsommation d’opioïdes, un fléau américain

États-Unis

Brève
États-Unis | Biologie : médecine, santé, pharmacie, biotechnologie
21 avril 2017

Si la série « Dr House », mettant en scène un médecin accro aux opioïdes à la suite d’un anévrisme de la cuisse, a pu rendre la dépendance aux opiacés cocasse, la réalité est tout autre : la sortie du récent rapport du Bureau du « Surgeon General » intitulé « Facing Addiction in America » met en lumière la véritable épidémie de dépendances résultant de la consommation de médicaments opioïdes aux Etats-Unis. La surconsommation de drogue, légale et illégale est désormais la première cause d’accidents mortels aux Etats-Unis, devant les accidents de la route et les décès par armes à feu.

L’épidémie d’addictions aux opioïdes : Une crise de santé publique

Le terme « opiacés » regroupe les substances naturelles dérivées de l’opium, les molécules synthétiques ayant des effets similaires étant identifiées par le terme « opioïdes ». Ces substances/drogues sont utilisées à des fins thérapeutiques principalement pour leurs propriétés analgésiques, mais peuvent être également prescrites pour maîtriser une toux persistante, ou une diarrhée. Leur consommation n’est pas dénuée de conséquences : ces molécules induisant une accoutumance sévère, peuvent mener à une dépendance et peuvent avoir des effets secondaires importants, dont le plus dangereux est le risque d’arrêt respiratoire, également connu sous le terme « overdose ». Moins chers et facilement accessibles aux Etats-Unis (beaucoup sont disponibles sur simple ordonnance), les médicaments opiacés peuvent faire office de drogue de substitution.
Cette facilité d’accès associée aux prescriptions abusives de ce type de médicament engendrent une surconsommation à l’origine ces dernières années, d’une véritable épidémie de dépendances aux opioïdes aux Etats-Unis. Selon l’Organe International de Contrôle des Stupéfiants (INCB), les Etats-Unis ont le taux de consommation d’opioïdes délivrés par ordonnance le plus élevé au monde - deux fois plus élevé que celui observé en France.

Entre 2000 et 2015, 500 000 Américains sont décédés d’une overdose de drogue, un nombre en augmentation de 33% depuis ces cinq dernières années, pour atteindre aujourd’hui, 78 décès par jour. Vivek H. Murphy, Surgeon General of the United States, s’est exprimé le jeudi 24 février au Center for Strategic and International Studies (CSIS) sur les différents facteurs à l’origine de ce qui constitue aujourd’hui un problème de santé publique majeur aux Etats-Unis.

La surprescription d’opioïdes : un facteur déterminant

Selon le dernier rapport des Centres américains de Contrôle et de Prévention des maladies (CDC), depuis 1999, le nombre de prescription d’opioïdes aux Etats-Unis a été multiplié par quatre. Les surprescriptions d’opioïdes sont un des facteurs déterminants dans la multiplication- d’un facteur 4- des overdoses mortelles par opioïdes ces quinze dernières années. Deux principales explications peuvent être apportées : la libéralisation de la prescription de ces médicaments pour le traitement de la douleur chronique non liée au cancer, et le lancement des campagnes de marketing des industries pharmaceutiques qui ont modifié l’attitude des médecins à l’égard des opioïdes. Nombreux sont les cas de dépendance aux opioïdes provoqués suite à des prescriptions d’analgésiques pour le traitement d’une maladie à douleur aigüe ou chronique. Ces molécules sont pourtant des médicaments reconnus pour leurs forts effets addictifs, et qui font l’objet de nombreuses recommandations des CDC auprès des médecins. Néanmoins, en 2016, plus de 240 millions de prescriptions d’opioïdes ont été délivrées, une quantité suffisante pour fournir une boîte de pilules par adulte sur le territoire américain ! La crise des opioïdes est donc en grande partie une crise iatrogène.

Une crise moderne : De la prescription à l’addiction

Le problème majeur des opioïdes est l’accoutumance que leur absorption induit chez les patients. Or, l’augmentation des prescriptions d’opioïdes, ne se traduit pas par une amélioration notoire de la prise en charge de la douleur des patients. En revanche, ces derniers développent une tolérance aux opioïdes, le soulagement de la douleur nécessitant des doses toujours croissantes d’opioïdes.
Si la première source d’opioïdes pour les personnes dépendantes provient des ordonnances prescrites par leur médecin (27%), 26% d’entre elles se procurent des opioïdes gratuitement auprès de leur parents et amis, 23% les achètent au sein de leur réseau personnel, 15% auprès d’un revendeur de drogue tandis que le vol d’ordonnances concerne 4% des personnes dépendantes.
L’augmentation du nombre de prescriptions d’opioïdes aux Etats-Unis est observée dans certains groupes de façon disproportionnée. Elle concerne principalement des adultes de milieux populaire, de plus de 40ans, avec une part plus importante de femmes et d’origine caucasienne, les médecins délivrant moins facilement des prescriptions aux minorités ethniques. L’ampleur du phénomène varie également en fonction de l’état. Les états ci-après, New Hampshire, West Virginia, Alabama, Tennessee et Ohio arrivent en tête avec un taux de prescriptions par médecin supérieur à 100, suggérant une délivrance de plus d’une prescription par an et par patient. Au total, ce sont 2.1 millions de patients qui souffrent de dépendance aux opioïdes aux Etats-Unis, celle-ci étant impliquée dans la moitié des overdoses pour l’année 2016. Ce fléau constitue actuellement l’un des problèmes majeurs de santé publique pour la population américaine.

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L’épidémie aux opioïdes en marche
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Gabrielle Mérite

Nécessité d’investir dans la prévention pour tous

Si les Etats-Unis ont sous-investi dans la prévention contre les addictions, ils en paient le prix aujourd’hui. Selon Vivek Murphy, ce manque d’investissements du gouvernement pour la prévention se traduit par une perte d’environ 55 milliards de dollars cumulés pour l’économie américaine et les employeurs américains. Or, la mise en œuvre d’une politique de prévention est fondamentale pour limiter le développement des addictions, celle-ci devant s’adresser au grand public mais aussi aux personnels de santé. Beaucoup d’Américains ignorent encore que les opioïdes, même prescrits par un médecin, génèrent une dépendance. La formation des médecins sur les réels bénéfices et risques des opioïdes est également essentielle. Sans nier le besoin des malades souffrants, la prescription d’opioïdes doit faire l’objet d’études approfondies sur les besoins et le passif de chaque patient afin de minimiser les risques associés aux opioïdes. En prévention secondaire, l’identification précoce des personnes à risque de dépendance est nécessaire. Là encore, la formation des médecins est importante, mais ne doivent pas être négligées la régulation et la surveillance des prescriptions qui pourraient aussi faciliter le repérage de ceux qui font du « shopping médical ».

Prescrire autrement et développer de nouveaux traitements

Prescrire moins, moins longtemps et au cas par cas. Voici les recommandations adressées aux médecins par les CDC. La possibilité de rendre les médicaments non utilisés en pharmacie pourrait également contribuer à diminuer les usages non médicaux d’opioïdes.
En outre, les alternatives aux opioïdes sont encore trop peu proposées par les médecins. Les nouveaux médicaments comme le Buprenorphine, le Naloxone, ou les thérapies alternatives, à l’image des thérapies par rétroaction biologique ou l’acuponcture, ont pourtant montré des résultats probants.
Selon le Dr. Vivek H. Murphy, la recherche dans de nouveaux traitements doit également être soutenue par le gouvernement et les différentes agences fédérales à travers le développement d’aides et de subventions.

Garantir l’accès pour tous aux nouveaux traitements.

L’inégalité d’accès aux dispositifs de prévention et de traitement aux Etats-Unis constitue un problème supplémentaire dans la réponse à l’épidémie d’overdose par opioïdes. Seulement un dixième de la population dans le besoin reçoit un traitement. Si l’Affordable Care Act a élargi l’accès à la couverture de santé pour les plus pauvres et fut une arme majeure contre le développement de l’épidémie, le remaniement de ce dernier par la nouvelle administration est un enjeu majeur dans la durabilité et la poursuite des progrès pour enrayer cette épidémie.

L’addiction, une maladie chronique : en finir avec la stigmatisation

La dernière recommandation du Dr. Vivek H. Murphy fut celle d’avertir l’auditoire de la nécessité de reconnaître l’addiction en tant que maladie psychiatrique chronique et de la subventionner comme telle. Alors que le nombre de décès par overdose n’a cessé d’augmenter ces 20 dernières années, le gouvernement américain a augmenté les coupes budgétaires du National Institute on Drug Abuse et du bureau en charge de ces questions au sein de l’administration centrale « Substance Abuse and Mental Health Services » pour le traitement de l’addiction. Le Dr. Vivek H. Murphy a réaffirmé que l’endiguement de l’épidémie des opioïdes nécessite un engagement politique et financier de la part du gouvernement américain, espérant que ce message serait entendu par les représentants de la nouvelle administration du Président Trump.

Répondre à l’épidémie par une approche multidimensionnelle et coordonnée

En juillet dernier, le Comprehensive Addiction and Recovery Act a été ratifié par le Congrès américain. Celui-ci s’appuie sur différents volets pour coordonner la réponse face à l’épidémie aux opioïdes : la prévention, le traitement, la guérison, le respect des lois, les réformes de la justice et le renversement des effets d’une overdose. Lors de sa campagne, Donald Trump a également promis des mesures gouvernementales afin de « mettre un terme rapidement » à la crise des opioïdes.
Face à un problème plurifactoriel, la meilleure réponse se doit d’être pluridisciplinaire et multi-échelle. Les autorités nationales et fédérales ont multiplié les initiatives, à l’image du gouverneur du Maryland, Larry Hogan, qui a déclaré « l’état d’urgence » et la création d’un fond de 50 millions de dollars pour la prévention et le traitement de la crise touchant sévèrement son état. Les organisations nationales, comme les CDC et le Food and Drug Administration (FDA), ont un rôle majeur à jouer dans l’endiguement de la crise des opioïdes, tout comme la mise en place de collaborations locales entre les médecins, les industries pharmaceutiques et les autorités policières. A titre d’exemple, la mise à disposition de Naloxone, ce médicament permettant de renverser les effets d’une overdose, pour les services de secours et de police a été un franc succès. Ainsi, c’est véritablement un appel à l’unité et à l’implication de chacun que le « Surgeon General » a lancé, non seulement pour lutter contre l’épidémie croissante d’addictions aux opioïdes, mais aussi pour préserver le rôle fondamental joué par les opioïdes dans la prise en charge de la douleur des patients.


Rédactrice :

  • Marie Houdou, Stagiaire Inserm, Washington DC, stagiaire-inserm chez ambascience-usa.org

Infographie :

  • Gabrielle Mérite, Attachée adjointe pour la Science et la Technologie, Los Angeles, deputy-sdv.la chez ambascience-usa.org

Sources :

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