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La vision du développement dominant dans les sciences humaines dans l’espace francophone (12/02/2013) - par Etienne LE ROY, Académie des sciences d’outre-mer

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A la différence des sciences sociales, en particulier de l’économie, les sciences humaines dans l’espace francophone (impliquant en particulier la Wallonie, la Suisse romande et le Québec) n’ont pas privilégié « le développement » comme un objet central des recherches tout en ayant un vision le plus souvent distanciée, voire critique, des transformations connues par les sociétés humaines sous ce label.

Toute synthèse des recherches entreprises durant la seconde moitié du XX° siècle s’avère évidemment périlleuse mais si on devait résumer en une expression la vision majoritaire qui se dégage des travaux on parlerait, plutôt que de « développement », d’un « enveloppement ».
Par ce terme, on traduit le passage d’une conception originelle de l’organisation sociale et de la vie en société à un nouveau type de rapports sociaux au moyen d’un ensemble coordonné de restructurations des dispositifs locaux au nom des trois grandes révolutions qui ont façonné la modernité occidentale, l’État, le marché capitaliste et l’individualisme. Après avoir été « enveloppées », selon un « effet pieuvre », les institutions locales auraient été apparemment « digérées » pour donner naissance à la société moderne. On a d’abord parlé d’occidentalisation du monde puis, à partir de la décennie 1990, et c’est bien connu, de mondialisation ou plus exactement, de globalisation en entendant par là les procédés et procédures d’extension à l’ensemble de la planète des modes de vie des pays se présentant comme « développés ».

Reprenant l’ancienne distinction évolutionniste entre sauvages, barbares et civilisés, on considère alors que les sociétés sont sous développées, en voie de développement ou développées selon leur niveau de produit intérieur brut, tardivement corrigé en indice du développement humain. Or toutes les sociétés, au moins passées et présentes, sont, pour les sciences humaines, également complexes, chacune se différenciant des autres par des traits de structure et une dynamique de changements et d’adaptations.

Ainsi, les sociétés aborigènes d’Australie ont développé des systèmes de parenté que même de réputés anthropologues ont eu quelque peine à comprendre et leurs modes d’adaptation à un environnement aride étaient d’une extrême ingéniosité.

A quoi tient ce présupposé de supériorité qui peut être un préjugé, voire plus gravement, un ethnocentrisme conduisant au racisme ?
Certains travaux ont, en effet, observé que ce que la littérature dénomme « le développement » est fondé sur une croyance liée à l’idée prométhéenne de progrès et qui n’est ni universelle ni universalisable. Les origines en sont nombreuses mais un moment clef est celui où, selon une expression de René Descartes, l’homme se prétend « maître et possesseur de la nature », l’autorisant ainsi à la soumettre à son entière discrétion. Cette idée nous est devenue si familière que nous ne l’interrogeons plus alors qu’elle continue à scandaliser deux à trois milliards d’habitants de notre planète et semble conduire celle-ci à sa perte si nous n’y prenons pas garde.
Sensibles à ce risque, ces trente dernières années ont vu apparaître une notion corrective sous l’intitulé de développement soutenable ou durable, elle aussi devenue familière à beaucoup, mais comme un slogan plutôt que comme un principe de révision et de refondation des modes de production et de vie en société.

Les sciences humaines, et l’anthropologie au premier chef, mettent en effet en évidence dans leurs travaux que tout le dispositif notionnel et institutionnel associé à cette grande aventure du développement est en train de se lézarder, de s’effriter et de révéler un profond besoin de refondation, comme relevé ci-dessus, des principes de vie en société.

Evoquons rapidement les trois piliers de la modernité L’État-Léviathan tel que dessiné par Hobbes au milieu du XVII° siècle est sans doute une des plus belles inventions de la modernité mais a été conçu, dans des sociétés chrétiennes, comme un avatar de Dieu que le livre de la Genèse de la Bible présente comme « extérieur, supérieur, omnipotent et omniscient ». Quel usage des sociétés et des hommes qui n’adhèrent pas à cette vision du monde ont-ils pu faire d’une institution étrangère à leurs aspirations et modes de vie ? On parle actuellement d’États « faillis », en particulier pour l’Afrique francophone sans accepter l’idée que c’est le modèle qui est en faillite et non les hommes qui se débattent avec ses contradictions.
Le marché généralisé et le capitalisme ont permis une multiplication de « La richesse des nations » pour reprendre Adam Smith mais qui ne voit pas que ses dysfonctionnements sont capables d’entrainer non seulement les économies mais les sociétés dans la ruine et le drame, ainsi à la suite de l’éclatement de la bulle immobilière aux USA révélant la finitude du modèle de la propriété exclusive et absolue ?
Enfin, l’individualisme devenu débridé, lié au consumérisme, entraine une destruction des liens sociaux, voire l’idée même de société, ne laissant plus qu’à toutes les formes de violences un cadre où l’individu peut exprimer ses pulsions.

Le seul espoir réside dans la capacité de résilience des sociétés civiles car c’est là où pourrait apparaître un paradigme du partage, alternatif à celui de l’échange généralisé et du développement.


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