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Compte rendu de la troisième table ronde (énergies renouvelables et nouvelles technologies de l’information) du 12 février 2013

Cette table ronde, qui a rassemblé de très nombreux représentants des ONG, des syndicats, des collectivités locales, des entreprises, du milieu de la recherche et des administrations, était co-présidée par Jean-Marc Châtaigner, directeur adjoint de la Mondialisation, du développement et des partenariats au MAE et de Benjamin Gallezot, adjoint au directeur général de la direction générale de la compétitivité, de l’industrie et des services, pour le Ministère des PME, de l’innovation et de l’économie numérique.

Les co-présidents sont revenus sur l’importance de l’innovation pour le développement, qu’elle soit technique, sociale, financière ou organisationnelle, et ont souligné l’importance des deux domaines qui concernent plus particulièrement cette table ronde : les énergies renouvelables et les nouvelles technologies de l’information (NTIC). On touche là aux aspects les plus visibles de l’innovation : la téléphonie mobile a généré de multiples applications utiles au développement, du « mobile banking » à la télémédecine ou à l’information sur les prix. De même, l’énergie durable est un enjeu au cœur de la politique de développement durable, et fait l’objet d’un engagement résolu de la France via notamment les projets de l’Agence française de développement.

Le but des travaux n’était pas de dresser un inventaire à la Prévert des innovations, mais bien plutôt de tirer les enseignements des expériences réussies et d’identifier les obstacles à l’émergence et la diffusion de nouveaux modèles de développement.

Pour ce faire, les débats de la table ronde ont été orientés selon trois axes :

- Quelles innovations et quels modèles fonctionnent ou ne fonctionnent pas ?

- Comment gérer les aspects financiers des projets ?

- Comment créer des conditions d’appropriation et de pérennité ?

Ces questions ont été évoquées dans le cadre d’une séance introductive en plénière et de deux ateliers parallèles, dont une synthèse a été proposée en séquence conclusive.

Au préalable, un coup de projecteur a été donné sur une institution à bien des égards exemplaire : l’Institut international d’ingénierie de l’eau et de l’environnement, plus connue sous le sigle 2iE, représentée par son directeur Paul Giniès. Créée à Ouagadougou il y a quarante ans, cette école régionale a connu depuis 2005 de profondes transformations et a fait le choix stratégique de centrer sa recherche sur les piliers de la croissance verte : eau et assainissement, gestion des déchets, énergies renouvelables et économie d’énergie, éco-matériaux… Le 2iE est membre de la Conférence des grandes écoles françaises, ses diplômes d’ingénieurs sont reconnus par la commission française des titres d’ingénieurs, mais il constitue un modèle original, ancré dans le contexte régional et qui développe des méthodes d’enseignement et des technologies adaptées aux défis de l’Afrique. Il développe de nombreuses expériences de recherche et collaboration avec le secteur public (CIRAD – biocarburant/ biomasse, IRD – Aliments thérapeutiques) et privé (VERGNET – chloration et traitement de l’arsenic dans l’eau, TOTAL – transformation éthylique). Paul Giniès a insisté sur cette idée que dans une Afrique en mouvement - il y aura 330 M de diplômés africains dans 15 ans, nous sommes dans un changement de paradigme – il est nécessaire de continuer d’investir dans l’humain, l’entreprenariat social, parler à la jeunesse et aux porteurs d’avenir selon des méthodes innovantes de formation.

IRD – M. S. Raud : 7.000 chercheurs du Nord travaillent sur des problématiques « du Sud » + 7.000 chercheurs dans le Sud, soit une communauté de 14.000 chercheurs. 500 brevets ont été déposés et sont en attente de mise en œuvre. Un fossé important existe entre la recherche et l’industrie, c’est la vallée de la mort (le fonds « Valorisation Sud », par exemple, est axé sur la maturation de ces technologies pour sortir de cette vallée.

ASAH –M Knipper a indiqué que beaucoup de programmes de recherche étaient sur les mêmes thèmes sans concertation. Le besoin est là de disposer d’outils de partage et de coordination dans la recherche. De même, il est important que ces outils contribuent à la diffusion de ces innovations auprès des acteurs de la solidarité internationale.

CFSI – M. Y Le Bars a souligné que la R&D devait s’associer au monde de l’enseignement pour aller vers l’action et la mise en œuvre des solutions. Une ingénierie de réalisation est nécessaire.

CIRAD – M. E.Hainzelin a insisté sur l’idée selon laquelle il ne fallait pas saupoudrer les crédits et qu’il était nécessaire de spécialiser les travaux. Beaucoup de chercheurs travaillent sur les mêmes sujets.

Les participants ont ensuite continué leurs travaux dans deux ateliers parallèles : énergies renouvelables et NTIC

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Atelier 1 : énergies renouvelables (ENR)

L’atelier dédié à l’énergie était co-présidée par Philippe Meunier, directeur des Biens Publics Mondiaux du Ministère des Affaires étrangères et Bertrand Gallezot, adjoint au directeur général de la DGCIS.


Synthèse

En préambule, il a été rappelé que l’on considérait trois cas de production d’électricité qu’il fallait traiter séparément avec des solutions distinctes mais sous un chapeau global pour pouvoir appliquer une nécessaire péréquation tarifaire :

o Les grands projets connectés sur le réseau national principal,

o Les micro-réseaux,

o Le off-grid, déconnecté de tout réseau.

Les discussions et les réponses à la question-thème ont globalement fait apparaître un consensus sur plusieurs lignes fortes pour une mise en œuvre efficace de programme ENR pour le développement :

1. Une volonté politique forte doit donner à la fois l’impulsion, un cadre de travail et des objectifs chiffrés à l’action,

2. Un régulateur fort doit être mis en place pour être un vrai juge de paix sur la réalité des coûts,

3. Le cadre réglementaire doit être aménagé pour accueillir les spécificités des ENR,

4. La démarche doit s’inscrire dans la durée et avoir une vision long terme. Les chiffres de 15 à 25 ans ont été avancés,

5. Des institutions gouvernementales dédiées doivent être créées pour porter ce développement,

6. Les mécanismes financiers classiques doivent être adaptés et des panachages de solutions doivent être mis en œuvre (donc, prêts concessionnels, …),

7. L’intégration communautaire, la gestion et l’appropriation locale sont nécessaires et doivent se penser dans le sens d’une transition énergétique,

8. Toucher le BOP nécessite de repenser l’ingénierie sociétale et une collaboration tripartite entre Etats/ONG/ Entreprises doit être favorisée,

9. L’innovation est nécessaire car les technologies ne doivent pas être au rabais pour les pays du Sud mais au contraire être performantes et fiables,

10. Cette démarche doit commencer par des projets pilotes.

Une considération angulaire concernait la faiblesse des compagnies électriques nationales et la nécessité de contourner cette faiblesse par l’implication du privé dans les trois catégories considérées. A cet égard, le parallèle avec le secteur de la téléphonie il y a 15 ans qui était dans le même état et le rôle « salvateur » de la téléphonie mobile. Quel exemple prendre de cette réussite ?

Concernant la question de l’aide financière, un consensus sur les constats est apparu, mais peu de solutions ont été avancées. Parmi les constats partagés :

  • De nombreux outils financiers existent, même s’ils ne suffisent pas au regard des besoins immenses :
  • o le prêt concessionnel - le plus utilisé,
  • o les prêts intermédiaires sur des banques locales qui redistribuent,
  • o les prêts privés,
  • o les dons en assistance technique (mais GTZ est mieux dotée),
  • o les mix prêts / dons (type Infrastructure trust Fund de l’UE)

- La qualité et financement des études amont sont insuffisants, ce sont des frais d’approche nécessaire mais couteux dans les ENR

- Dans les budgets, la partie OM est souvent oubliée ce qui contribue à ralentir la démarche en créant des contre-références

- Problème de la qualité de l’acheteur dans beaucoup de pays et de la nécessité de mettre en place des garanties adaptées

- La France ne peut à elle seule garantir les acheteurs, il faut penser cela en collaboration européenne pour compléter l’offre de la Banque Mondiale

- L’accès à l’argent est compliqué pour de petits projets, et même si des prêts intermédiaires relayés par des banques locales existent ils ne suffisent pas

- Pour toucher le BOP, la finance solidaire et les modèles d’économie sociale et solidaire semblent reconnus.

Enfin, Marc Vergnet a émis l’idée de mettre les outils financiers traditionnellement réservés au public à disposition du privé (prêts bonifiés)

La partie sur la durabilité et sur l’appropriation, enfin, a été écourtée par manque de temps. Néanmoins, des constats ont été partagés et des pistes de réflexion ont émergé :

- L’appropriation passe par de la formation aux acteurs locaux pour l’installation et l’exploitation des infrastructures,

- Des financements locaux doivent être mis en place pour cela,

- Le Nord et le Sud doivent travailler ensemble pour trouver de solutions (intégration culturelle)

Dans le détail, cet atelier a été rythmé par les interventions suivantes :

I - QUELS OBSTACLES RENCONTRES ? QUELLES CONDITIONS DE REUSSITES ? QUELS RETOURS D’EXPERIENCE ?

M. S. Mouline, de l’ADEREE, à Rabat a présenté le PERG (Programme d’Electrification Rurale Global), dont 3 leçons peuvent être retenues :

1 – Une volonté politique claire de l’état et des institutions, avec des objectifs chiffrés est cruciale

2 – Des institutions dédiées doivent être créées

3 – Des projets pilote doivent être mis en œuvre

Les objectifs chiffrés du Maroc sont les suivants : 42% d’ENR en 2015 (2000 MW Solaire, d’éolien et d’hydro, soit 6 GW) ; Mise en place de PPP (IPP avec PPA).

Quant aux résultats : 60.000 foyers électrifiés (connectés réseau et off grid) ; Création d’emploi de proximité pour la gestion de l’OM des systèmes isolés ; Lafarge a fait évoluer la loi et le cap à l’autoproduction a été supprimé, avec possibilité de délocaliser production et consommation

Il est nécessaire de continuer à lever les barrières réglementaires pour l’autoproduction et l’injection des ENR dans le réseau.

GERES – M. A. Guinebault a ajouté 2 éléments pour expliquer ce succès marocain : la vision dans la durée, 20/25 ans de projection lorsque le programme a été lancé ; la flexibilité des mécanismes financiers mis en œuvre (donc + prêts concessionnels, finance carbone).
Il existe des exemples de réussite similaires sur les énergies de cuisson avec 15 ans de travail entre R&D et une diffusion large.

M. Vergnet a expliqué que l’exemple du Maroc n’était pas transposable par ce que la compagnie électrique est forte, ce qui n’est pas le cas dans les autre pays d’Afrique où les utilités sont faibles. Il faut donc trouver d’autres modèles pour contourner cette réalité : mettre en place des programmes sur la longueur, des IPP et créer de la rentabilité pour le privé. Un régulateur fort est indispensable pour cadrer et donner la réalité des coûts de génération par filière.


M. Meunier
a souligné que cela rappelé le secteur de la téléphonie il y a 15 ans, qui a été « sauvé » par l’arrivée de la téléphonie mobile. Quelles leçons tirer de cela et quelle transposition ?

Pour M. Y. Le Bars CFSI, il fallait rapprocher cette discussion de celle sur la transition énergétique ; penser gestion et appropriation locale, des systèmes et intégrer que la propension à payer est plus forte dans l’énergie qu’ailleurs ; sortir du monopole ; penser les innovations dans le comptage et le paiement dans le périurbain.

Electriciens Sans Frontières – M. JP. Cerdan a expliqué qu’il ne fallait pas confondre low cost et low tech, les meilleures technologies sont nécessaires et possibles dans les ENR. Adaptation ne veut pas dire dégradation.

Pour M. Jean Bernard Damiens, vive président du conseil régional du limousin, représentant Cités Unies France, le principe de l’énergie décentralisée est intéressant, via l’intégration communautaire pour l’OM. Il faut aller dans le sens des économies, et considérer Efficacité Energétique et ENR en même temps.Les collectivités territoriales ont une expérience dans ces domaines, et ont pu développer des projets innovants en matière de coopération décentralisée.

Coordination Sud – M. C. Espinat a reproché l’excès d’autosatisfaction dans les discours. Dans les faits cela ne marche pas, l’énergie en Afrique se fait avec du bois et des lampes à pétrole. Les téléphones portables servent à l’éclairage. Le financement des programmes reste un problème majeur.

Selon l’AFD – C. De Gromard, il faut considérer de manière différenciée le centralisé et le décentralisé, soit sur le grand réseau national, soit sur des petits réseaux, soit en off grid. Pour les 3 cas il y a des solutions :

- Les micros réseaux en ENR sont possibles, mais la gestion doit en être professionnalisée.

- L’off-grid reste à inventer, Grameen Shakti n’est pas transposable en Afrique (densité de population trop faible, Grameen Bank non existante)

- Les IPP sur grands réseaux : "on sait faire".

Une considération globale des trois cas est nécessaire pour une bonne péréquation tarifaire.

M. Vergnet a répondu qu’il fallait cibler les pôles secondaires : en effet, il n’est pas possible de tout traiter, il y aura des sacrifiés.

GDF Suez – M. B. Saincy a expliqué que, en ce qui concernait l’accès à l’énergie pour le BOP, GDF proposait des soutiens aux entrepreneurs sociaux à travers trois vecteurs constitutifs : 1/ des dons – 2/ de l’assistance technique - 3/de l’investissement. L’ingénierie sociétale est une pierre angulaire à inventer, que les grandes entreprises ne peuvent pas faire seules mais avec les communautés. Il faut des initiatives tripartites Etat/ONG/Entreprises. Les 3 obstacles majeurs rencontrés sont : 1/l’importance de l’investissement initial - 2/ la difficulté de mise en œuvre – 3/ la très difficile construction d’un business plan. Les grandes entreprises sont intéressées par la redéfinition d’une nouvelle ingénierie entrepreneuriale.


II. QUELLE AIDE FINANCIERE AU DEVELOPPEMENT ? QUELLE TARIFICATION DE L’ELECTRICITE ? QUELLES SUBVENTIONS ?

C. De Gromard, de l’AFD, a montré qu’il existait beaucoup d’outils à disposition pour le financement des projets énergétiques, et l’AFD à investi 3,5 MM€ depuis 5 ans dans EE et ENR, dont 40% en Afrique.
Ces outils sont :

  • le prêt concessionnel - le plus utilisé,
  • les prêts intermédiaires sur des banques locales qui redistribuent,
  • les prêts privés,
  • les dons en assistance technique (mais GTZ est mieux dotée),
  • les mix prêts / dons (type Infrastructure trust Fund de l’UE)
    La difficulté des ENR réside dans l’importance des frais d’approche (études amont). Un mélange de prêt / dons est certainement une solution possible pour financer des projets novateurs et permettre l’évolution des cadres et des mentalités.

Selon M. Vergnet, l’arsenal existe mais il n’est pas utilisé et ne déclenche pas de massification des projets. Il faut détourner les prêts concessionnels à destination du public vers le privé :
Le privé à besoin des garanties et de visibilité :
Un fonds de garanties publiques ?
Les procédures d’accès à l’argent sont compliquées :
Quelles procédures simplifiées pour des projets plus petits ?

M. Mustapha Kleiche, de l’AFD, a mis en garde : Dans le cas du Maroc, la signature de l’acheteur était bancable ! Ce n’est pas le cas ailleurs.  Comment renforcer l’acheteur ? Le secteur privé peut et veut faire, mais comment le déclencher ? Comment créer la demande des privés pour de l’argent ? Comment gérer le capital faible des entreprises locales ?

CCFD Terre Solidaire – M. X. Ricard a expliqué que le secteur privé s’était imposé beaucoup trop de contraintes pour agir librement. Il faut s’appuyer sur et s’inspirer de la société civile pour une démarche de finance solidaire, notamment dans le milieu rural. Ex. de Kayer au Sénégal.

GERES – M. A Guinebault a indiqué que les solutions ENR en milieu rural étaient peu accessibles. Il faut créer un contexte de rentabilité de micro structures d’investissement locale en agglomérant des sources de rentabilité autour de l’énergie, dans l’agriculture par exemple.

PROPARCO, Jean-Pierre Barral a expliqué qu’il n’y avait pas de développeurs de projets en Afrique parce qu’il n’y avait pas de cadre. Quand il y en a un, comme en Afrique du Sud, il y a une situation concurrentielle qui se créée et la finance n’est plus un avantage déterminant. Des prêts bonifiés pourquoi pas mais quand il s’agit d’un premier projet pionnier.

Pour ESF – M. JP. Cerdan, la remarque sur les sacrifiés n’est pas acceptable, il faut de la solidarité.

GRET – M. Levy a indiqué quatre pistes pour compléter ce qui a été dit :

- des problèmes de la qualité des études amont qui sont mal financées et mal ficelées,

- un surdimensionnement des installations suite à une mauvaise analyse des besoins,

- l’outre-mer est toujours oubliée, quel financement pour cela ?

- enfin, la rentabilité des installations n’est pas au rendez-vous parce que la consommation électrique n’est pas là.

III. DURABILITE ? APPROPRIATION ? QUE FAIRE DANS L’APPUI AUX PROJETS ?

Schneider Electric – M. André, à travers le programme BIP BOP, a montré comment ce type de programme tentait de palier le manque de compétences locales dans l’OM (technique et gestion)

M. S. Mouline, de l’ADEREE, a souligné que dans l’exemple marocain, il y avait les éléments suivants :

- Possibilité de canaliser les financements concessionnels vers les projets privés à travers des structures ad-hoc (Mazen),

- Formation pour le secteur privé local à l’installation, l’OM, ce qui est capital pour l’appropriation,

- Etudes : il a fallu 10 ans d’études et de tâtonnements pour mettre en place le PERG.

CFSI – M. Yves LeBar a exprimé que l’’enjeu restait la mobilisation de financements locaux pour la partie exploitation

M. Stéphane Raud, IRD, a expliqué qu’il fallait mettre en place de la recherche en co-construction Nord-Sud pour la formation et l’appropriation

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Atelier 2 : les NTIC au cœur de modèles économiques de développement

L’atelier dédié aux NTIC était co-présidée par Jean-Marc Châtaigner, directeur général adjoint de la mondialisation du Ministère des Affaires étrangères, et Daniel Kaplan, délégué général de la Fondation internet nouvelle génération.

Jean-Marc Châtaigner a introduit l’atelier en rappelant leur impact sur les transformations économiques et sociales des pays développés et des pays en développement. Les milieux ruraux demeurent souvent moins bien servis mais la téléphonie mobile se diffuse aujourd’hui très largement. A Madagascar, la banque sur téléphone mobile offre une gamme de services plus large qu’en France. La gestion des déchets électroniques pose cependant problème, en particulier dans les pays du Sud. L’atelier doit s’interroger sur les leçons à tirer des expériences réussies dans ce domaine et sur la nécessité ou non d’un soutien des pouvoirs publics à la diffusion des TIC.

1/ QUELS ENSEIGNEMENTS TIRER DES EXPERIENCES REUSSIES ?

Le délégué général de la fondation Internet Nouvelle génération, Daniel Kaplan, a indiqué que la diffusion des TIC ne suffisait pas à créer à elle seule les conditions d’un développement pérenne et endogène. Le numérique ne sert pas à résoudre des problèmes ; il est un facteur de transformation. En bousculant les structures établies et en faisant émerger de nouveaux enjeux, il pose la question d’un changement de paradigme : ainsi, dans le domaine de l’éducation et de la formation, les Sud pourraient bel et bien montrer la voie à un Nord sclérosé. Des équilibres restent toutefois à trouver :

- entre la diffusion des TIC et le développement des capacités : les politiques d’inclusion numérique ont obéi à des logiques de marché, ciblant la classe moyenne, et non à une philosophie citoyenne cherchant à associer les démunis ;

- entre les innovations technologiques et les innovations d’usage ;

- entre les innovations ouvertes et celles protégées par la propriété intellectuelle.

Le développement du numérique comporte également des effets de domination et d’accaparement, notamment dans les domaines de la fiscalité et de la tarification : dans les faits, le Sud subventionne souvent le Nord.

Lucie Klarsfeld, chef de projet chez Hystra a présenté l’étude intitulée les technologies de l’information et de la communication au service de la base de la pyramide dans les domaines des services financiers, de l’agriculture, de la santé et de l’éducation. Sur 280 projets étudiés, moins de la moitié avaient un modèle économique viable. Le niveau de maturité des marchés différait fortement d’un secteur à l’autre : il était bon pour les services financiers et l’agriculture car les TIC permettaient d’y faire des économies, voire de gagner de l’argent (retombées financières immédiates). Il y avait en revanche beaucoup moins de modèles pérennes dans le secteur de la santé et moins encore dans celui de l’éducation. Un projet ne peut réussir que s’il est développé ou adapté localement, d’où l’importance d’encourager l’entreprenariat.

L’illettrisme est un autre obstacle. Le changement d’échelle du projet suppose un recours à des experts du secteur, à des technologies complémentaires et le maintien du contact avec le terrain. La mise en place de partenariats entre administration et entreprise est nécessaire mais soulève de nombreuses difficultés. De nombreux projets naissent sur le continent africain mais peu aboutissent car les agences de coopération ne s’orientent pas vers la création de modèles pérennes une fois les financements initiaux taris. En outre, une collaboration suffisante entre les différents acteurs (ONG, Etat) fait défaut.

Le directeur des relations institutionnelles de SAP France, Frédéric Massé, a présenté les enjeux de la mise en relation des producteurs et des grandes entreprises dans les chaînes de valeur agricoles en prenant l’exemple de la production de karité au Ghana. La valorisation de l’activité de cueillette passe par le contournement des intermédiaires et donc la centralisation de l’information. Le téléphone mobile permet de fixer des objectifs de cueillette et des prix garantis. La pérennisation du modèle dépend du passage réussi d’une logique de charité à une logique de social business.

Bernard Yvetot d’Orange a présenté des projets pilotes en Afrique dans les domaines des services financiers, de l’agriculture, de la santé et de l’éducation : paiements de salaires et de subvention (Orange money), collecte de données médicales, enregistrement des naissances, etc. par téléphonie mobile. Les aspects techniques posent peu de problèmes, Mais la mise en œuvre du projet notamment les réseaux de distribution ou les relais sur le terrain qui sont le plus difficiles à mettre en place. Laccès à internet . est facilitée par le déploiement de la 3G la connexion à l’Afrique par des câbles sous-marins et un effort particulier est conduit pour améliorer La couverture des zones rurales à travers un ensemble de solutions technologiques et économiques variées comme par exemple le concept de village phone.

Le PDG de Linagora, Alexandre Zapolsky, a mis en avant la facilité de la jeunesse à s’approprier les logiciels libres. Le projet Sankoré permettait par exemple de diffuser des ressources numériques d’enseignement libre dans 23 langues et dans 50 pays à faible prix.

2/ QUELS DEFIS POUR LA PROMOTION DES TIC DANS LES PED ET COMMENT LES SURMONTER ?

Karim Sy, fondateur de Jokkolabs, a rappelé les trois enjeux de la nouvelle économie. D’abord, un enjeu politique, constitué par le besoin de repenser l’administration publique en intégrant les notions d’e-gouvernement et d’e-citoyen. Ensuite, les TIC ont la capacité de renforcer la compétitivité des autres secteurs, et constituent en cela un enjeu économique majeur. Enfin, la nouvelle économie représente également une opportunité relever les défis sociaux tels que l’accès à la santé ou à l’éducation.

K. Sy a ensuite insisté sur le changement de paradigme de l’économie mondiale. Cependant, très peu d’expériences ont été recensées dans les pays africains francophones, où la culture de l’entrepreneuriat semble être moins répandue. Ces pays traversent une crise de confiance évidente entre acteurs publics, secteur privé, et population jeune.

Malgré cela, la culture de l’entreprenariat émerge sur le continent africain. K. Sy a souligné la nécessité d’opérer un changement d’échelle, en impliquant toutes les parties prenantes dans ce changement de paradigme. Les communautés open source, travaillant de manière coordonnée au niveau mondial, constituent une riche source d’inspiration pour la définition de nouveaux modèles. Il est nécessaire que cet engagement envers l’économie numérique soit être portée par une vision stratégique forte. Les gouvernements africains doivent intervenir en tant que facilitateur et ainsi créer les capacités de l’émergence de ces nouveaux modèles économiques.

A ce sujet, le retard de l’Afrique deviendrait un avantage : il faciliterait la création de nouveaux modèles, sans que cela soit entravé par de potentiels lobbies. La plateforme Jokkolabs, qui promeut l’open-innovation, illustre bien le potentiel créateur des NTIC. Cette plateforme, qui accueille 65 entrepreneurs et auto-entrepreneurs, propose à ses membres un espace virtuel et de clusters de co-working, favorisant ainsi la co-création.

Jean Joinville Vacher, IRD, a rappelé que les TIC avait permis l’optimisation des programmes en matière de contrôle des trois principales pandémies infectieuses. Des rappels reçus sur leur téléphone portables ont permis à des patients ne possédant pas de montre de prendre leur traitement à heure fixe. Ce type d’initiative est cependant bridé par la faiblesse des liens institutionnels entre le monde de la recherche et la coopération internationale

Alexandre Morel, CARE France, a soulevé le fait que les indicateurs pris en compte pour mesurer le succès potentiel d’un projet TIC ne devaient pas se limiter aux seuls critères de rentabilité et de taux d’usage mais également intégrer l’impact social. Cela permettrait de rééquilibrer l’arbitrage entre les projets, notamment entre ceux de secteurs porteurs comme la finance, et ceux à moindre rentabilité mais à fort impact social, comme dans le secteur de l’éducation ou de la santé.

Paul Giniès, Directeur Général de 2iE Ouagadougou, a indiqué qu’il était nécessaire d’alimenter les contenus des formations à distance par un service d’accompagnement pédagogique. Il a également attiré l’attention des participants sur le champ d’investissement considérable constitué par l’acquisition de données par micro-capteurs.

Etienne Hainzelin, Cirad, a également évoqué la carence de contenus en matière de technologies agricoles, due au faible nombre de chercheurs (1 chercheur pour 100.000 producteurs). La question du financement du contenu se pose également, le service devant être maintenu dans le long terme.

Stéphane Raud, IRD, a rappelé que la diffusion des innovations reposait en grande partie sur l’économie informelle. Il faudrait donc pouvoir mettre en place les instruments et les structures de diffusion pour faciliter les transferts de technologies et les financements.

Fadila Belmounes, des relations extérieures de l’AFD, a précisé que l’étude menée par Hystra avait visé à identifier des modèles entrepreneuriaux combinant pérennité économique et impact social.

François Hirsch, Aviesan/Inserm rappelle qu’un des défis de l’utilisation des TIC reste la gestion des très nombreuses données générées souvent confidentielles, qui doivent être stockées de telle manière qu’elles ne soient pas piratées et puissent, si nécessaire, être réutilisables. De nombreuses recherches sont entreprises dans le monde et en France pour la sauvegarde des Grandes Bases de Données, enjeu considérable pour nos sociétés. Il suggère de prévoir un financement particulier pour la bonne gestion de données personnelles lors de la mise en place de projet TIC dans les PED.


3/ COMMENT RENFORCER LES SYNERGIES ENTRE LES DIFFERENTS ACTEURS IMPLIQUES ?

Denis Guibard, Directeur du Développement Durable du groupe Orange, a rappelé qu’au-delà des infrastructures, Orange s’intéressait aussi à la question des supports et des usages numériques comme leviers de développement. L’étude du cabinet Hystra (voir supra), qu’Orange a contribué à financer, a adopté un angle systémique dans l’analyse des business modèles sélectionnés, prenant en compte l’ensemble de ces dimensions. L’action d’Orange s’articule en trois phases :

- le métier de base de fournisseur/exploitant d’infrastructures, intégrant des solutions comme les village phone pour augmenter l’accès,

- apporter des services et passer par des partenaires locaux pour diffuser les contenus, ces intermédiaires permettant de dépasser les différentes barrières d’accès,

- contribuer à l’écosystème d’innovation et à l’économie numérique dans son ensemble, par exemple via le soutien aux incubateurs (Ctic à Dakar) ou la remise du Prix Orange de l’Entrepreneur Social en Afrique.

Daniel Kaplan (FING) a souligné l’importance d’élargir la réflexion aux usages ludiques des NTIC, dans les sphères du loisir ou des réseaux sociaux. A ce titre, Orange a rappelé son statut de sponsor phare de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN).


Jean-Noël Capdevielle, CNRS-IN2P3 et Académie des Sciences d’outre Mer
a souligné le potentiel non exploité en raison du fossé entre les innovations et/ou les contenus et les utilisateurs finaux, sur lequel il convient de travailler dans de nombreux domaines. C’est ainsi le cas dans l’éducation, où des outils simples comme des clés USB pourraient être davantage utilisés comme vecteur de diffusion de programmes clé en main ou dans des champs scientifiques variés appliqués à l’agriculture ou la santé (hydrographie, étude de la composition des sols dans le secteur agricole, neutralisation des moustiques par rayonnement…).

Denis Pansu, coordinateur du réseau des Carrefours des Possibles au sein de la FING, s’est interrogé sur la façon de créer une synergie entre les incubateurs du Nord et ceux du Sud possédant en commun la culture du numérique. En effet, ils rencontrent des problèmes communs et peuvent arriver aux mêmes performances, selon plusieurs acteurs présents. Dans cet esprit de partage Nord-Sud, Linagora a mis en place des oasis numériques, espaces d’échanges entre des écoles télécom française et tunisienne. Cette logique de coworking est cohérente avec la genèse des incubateurs, qui, comme le rappelle Karim Sy, sont des lieux abandonnés récupérés de façon pragmatique pendant la crise.

Daniel Kaplan a approfondi ces réflexions en insistant sur le potentiel « iconoclaste » des entrepreneurs numériques, qui ont vocation à sortir des modèles économiques classiques pour apporter des solutions à bas coût inspirées d’innovations high tech, en évitant de sacrifier la qualité. Ces acteurs évoluent à travers l’infrastructure des réseaux réels et virtuels qui composent une « infostructure ». Il a également souligné pour conclure que les témoignages entendus rappelaient les expériences et les difficultés rencontrés par les entrepreneurs du nord – et y voyait un signe encourageant pour leur développement

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Enfin, une séance de synthèse a permis de restituer les travaux des deux ateliers.

1/ Atelier Energie.

M.Bal, rapporteur de l’atelier, est parti d’un cas d’école, celui du programme marocain, pour montrer que la volonté politique était décisive. Pour donner accès à l’électricité à tous, il faut contribuer à mettre en place les conditions de cette extension : cadre réglementaire permettant aux acteurs privés d’investir dans la production d’électricité et l’extension de réseaux en zones rurales, durée des prêts, etc.. un problème réside dans le faible pouvoir d’achat des populations et les limites à la compétitivité des entreprises engagées sur les EnR. etc.. Le principe de solidarité doit primer, il ne faut pas se cantonner aux populations pour lesquelles il existe une rentabilité. Il faut se pencher sur la question de l’accompagnement. Dernier point, il est important d’accompagner la formation de capital humain dans ce domaine.

M. Kleiche, de l’AFD a souhaité préciser que l’AFD faisait déjà beaucoup choses dans ce secteur difficile.

Yves Le Bars a souligné qu’un thème très important qui avait émergé durant ces Assises était celui de l’approche territoriale, dans le domaine de l’électrification, mais aussi de manière plus générale, à travers les opportunités qu’elle offre de mieux comprendre, de mieux agir, en lien avec les populations et les territoires du nord.


JM Châtaigner
a conclu en confirmant que l’approche territoriale était effectivement apparue incontournable dans de nombreuses tables rondes, pour mieux appréhender les dynamiques de développement et mieux les renforcer, en lien avec les territoires du nord. Pour répondre à cette demande d’approfondir cette approche, un groupe de travail sur le développement urbain durable sera bientôt lancé.

2/ Atelier NTIC

M. Pansu , rapporteur de l’atelier, a rappelé les conclusions de l’étude Hystra, et s’est interrogé sur les modèles économiques qui assurent la durabilité de ce type de projet et sur la capacité des projets émergents à passer à l’échelle. Le logiciel libre est un exemple intéressant, non seulement comme technologie mais aussi comme modèle de développement, de co-création ou de gestion de projet. Enfin, l’une des conclusions a été qu’il fallait casser les silos, l’économie numérique ayant un rôle transformateur sur les différents secteurs.

D.Kaplan a ajouté que, au regard de l’enjeu de l’existence d’un entrepreneuriat, et avec le fait que le numérique jouait le rôle d’accélérateur de l’innovation, il était important de souligner que le langage et les problèmes étaient les mêmes au sud et au nord, que les besoins d’appui étaient les mêmes. Il y a un écosystème d’entrepreneuriat et d’innovation, avec l’émergence d’une classe d’entrepreneurs africains qu’il faut soutenir.


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