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Compte-rendu de la première table ronde du 5 décembre 2012

La première table ronde du chantier 5 des Assises du développement et de la solidarité internationale s’est tenue le 5 décembre 2012 au CCM en présence d’une centaine de représentants des ONG, des syndicats, notamment du CIRAD et de l’IRD, des collectivités locales et de l’Agence française de développement (AFD). Cette table ronde était co-présidée par Hélène Duchêne, Directrice des politiques de mobilité et d’attractivité, à la direction générale de la mondialisation, du développement et des partenariats du ministère des affaires étrangères, et par Didier Hoffschir, Conseiller scientifique auprès du Directeur général pour la recherche et l’innovation au ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche.

Il était proposé, pour cette première table ronde, d’analyser la nature et le rôle de la recherche pour le développement, et notamment les enjeux que constituent (i) la co-construction et la co-évaluation de programmes ; (ii) la coordination des acteurs de la recherche et du développement, en particulier dans la perspective d’une bonne adéquation entre les attentes des populations et des agences de coopération opérationnelles et les actions de la communauté scientifique œuvrant pour le développement.

Synthèse et recommandations issues du débat

Cette première table ronde était organisée autour de deux grandes séquences :

1) la co-contruction et la co-évaluation de programmes ;

2) la coordination de la recherche et du développement.

Il en est ressorti les enseignements et recommandations suivants :

- La recherche est un véritable moteur de développement.

- Le rapprochement des différents acteurs du développement et de l’innovation doit être favorisé pour une meilleure cohérence, synergie et durabilité des actions entre organismes de recherche, universités, société civile, ONG, secteur privé, collectivités locales, diasporas, etc.

- La recherche doit éclairer des situations de transformation. Son seul objectif n’est pas la conception ou le transfert de technologie. Elle doit également s’attacher à renforcer les capacités de production de connaissances au sein des sociétés en développement adaptée à leurs besoins à court, moyen et long terme. Pour analyser ces besoins, établir des priorités, une approche pluridisciplinaire est ainsi indispensable.

- Il convient de renforcer le partenariat Sud / Nord, en améliorant la co-conception, le co-financement et la co-gouvernance de programmes de recherche ;

- L’analyse de l’impact de la recherche au service du développement doit faire l’objet d’un investissement particulier qui permettra de mieux équilibrer recherche, formation, transfert ou développement conjoint de technologies.

- La formation des jeunes chercheurs et des acteurs de développement du Sud doit être renforcée et adaptée en vue d’une meilleure valorisation de la recherche pour répondre plus efficacement aux enjeux de développement de la société, tout en visant à l’établissement d’un partenariat scientifique équilibré ;

- Il convient de favoriser un environnement de soutien à la recherche et de production de connaissances au Sud, à travers notamment le développement d’outils spécifiques et l’intégration des chercheurs dans des équipes internationales ;

- L’appropriation des résultats de la recherche par les décideurs politiques doit être facilitée pour une meilleure intégration au sein des politiques publiques et la conduite d’une réflexion autour de l’innovation et de l’action publique ;

- Les expériences et les résultats obtenus en matière de recherche pour le développement devraient être davantage capitalisés ;

- La pluridisciplinarité et la transversalité des travaux réalisés par les organismes de recherche doivent être valorisées ;

- De nouvelles voies de financement de la recherche pour le développement doivent être explorées, notamment sur le plan national et auprès de l’Union européenne ou d’autres bailleurs multilatéraux ;

- Il convient d’affiner les critères d’évaluation des chercheurs, pour renforcer les échanges et la production de connaissances entre le Nord et le Sud ;

- L’offre française de recherche au service du développement doit être rendue plus accessible pour les partenaires du Sud, en renforçant notamment la coordination et la visibilité de l’ensemble des acteurs et des alliances de recherche thématiques.

- Il convient de développer et de donner davantage de visibilité à la diplomatie scientifique française, en soulignant les grandes orientations stratégiques de notre politique de recherche pour le développement mise en œuvre par les opérateurs.

Première partie : Ouverture de la table ronde et présentation de la RpD dans l’APD nationale

Hélène DUCHÊNE, directrice des politiques de mobilité et d’attractivité, Ministère des Affaires étrangères, a introduit le chantier 5 en soulignant qu’il avait pour vocation de travailler sur l’émergence et le rôle de l’innovation dans le processus de développement. Dans un contexte caractérisé par l’essor toujours plus grand de l’économie de la connaissance et de la mondialisation des échanges, l’accès au développement ne se fera pas sans accès au savoir, à l’innovation et à la recherche. Les pays du sud l’ont parfaitement compris. Ils demandent de les accompagner dans leurs efforts nationaux pour la mise en place de systèmes d’enseignement supérieur et de recherche rénovés et plus performants. Ils demandent de créer des coopérations pour un meilleur partage mondial des savoirs.
Pour réussir ce pari du développement durable, respectueux des écosystèmes, des cultures locales et des populations, il faut innover. Cette innovation viendra notamment des centres de recherche et des entreprises. Une manière de démontrer que le développement durable et le développement économique ne sont pas des objectifs antagonistes. La France, par son réseau d’assistants techniques et scientifiques et par les implantations locales de ses organismes de recherche, entretient un dispositif de recherche dans les pays du sud sans équivalent, essentiellement financé par des ressources publiques et reposant sur l’expatriation des chercheurs.

Didier HOFFSCHIR, Conseiller scientifique auprès du directeur général pour la recherche et l’innovation, Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, a poursuivi cette introduction en précisant que cette table ronde visait à favoriser les échanges et entendre les points de vue de chacun sur l’évolution de la recherche et de l’enseignement supérieur au service du développement. Cet investissement, après annulation de la dette, représente la deuxième ligne de notre aide publique au développement (environ un milliard d’euros selon que l’on compte ou non l’enseignement supérieur agricole). Un effort particulier est donc consenti par l’Etat français. Il repose sur l’appareil de l’enseignement supérieur et sur les établissements spécialisés (IRD, CIRAD) comme sur les autres établissements de recherche. Toute la communauté de l’enseignement supérieur et de la recherche conduit une réflexion sur les concepts de la recherche au service du développement et mène diverses initiatives en partenariat avec le sud et l’ensemble des parties prenantes. Cette table ronde est ainsi l’occasion de poursuivre cette concertation pour améliorer encore ce modèle original qui est le nôtre.

Deuxième partie : Co-construction et co-évaluation des programmes de recherche – Conséquences et pistes d’évolution

I) Exemple : Gestion des forêts : Hervé MAIDOU, Coordonnateur du projet PARPAF (RCA)

Le projet PARPAF a été financé par l’Agence française du développement et a permis de mettre en place des concessions forestières aménagées en République Centrafricaine (RCA). La caisse française de développement a d’abord soutenu un projet pilote dans le sud du pays avant que le gouvernement ne décide de l’élargir à toute sa forêt de production. A cette date, neuf demandes d’aménagement ont été déposées sur onze concessions forestières. Des guides techniques et des normes réglementaires d’élaboration et d’approbation des scénarios d’aménagement et de gestion des exploitations forestières ont été élaborées avec l’appui de ce projet. Des études socioéconomiques ont également été définies dans ce cadre. De plus, des cadres nationaux ont été formés grâce à ce projet. PARPAF est désormais terminé et a conduit à la création d’une agence nationale qui dispose d’un financement autonome.

On peut retenir deux leçons essentielles de ce projet. Il a permis premièrement d’adapter la politique nationale de développement durable de la RCA en se basant sur les travaux de recherche conduits dans ce cadre, appui qui se poursuit encore aujourd’hui. Il a conduit à signer un accord de partenariat volontaire avec l’Union européenne en matière de légalité et permet d’analyser plus systématiquement l’impact des changements climatiques sur les forêts centrafricaines. Ce projet a permis deuxièmement de créer une agence nationale dont le financement est sacralisé. L’AFD a depuis initié un autre projet permettant de soutenir les premières initiatives conduites en matière de gestion durable et de les décliner au niveau des communes afin d’améliorer la gestion des recettes forestières au niveau local.
Le PARPAF est un modèle de projet transposable dans d’autres pays. Un modèle similaire a déjà cours au Gabon. Les mêmes normes s’appliquent aussi aujourd’hui dans les deux Congo.

Cinq défis sont à relever, il faut :
 continuer à renforcer le partenariat nord/sud ;
 poursuivre la formation des cadres nationaux pour valoriser les résultats de la recherche et les capitaliser ;
 poursuivre les travaux de recherche en cours et les adapter aux nouveaux enjeux ;
 aider à la valorisation de la recherche par les Etats ;
 développer les partenariats.

Patrick CARON, Directeur général délégué à la recherche et à la stratégie du CIRAD
Le projet PARPAF a permis de renforcer les capacités, de valoriser la recherche dans les processus de transformation et de développement et de mettre en avant le rôle de la recherche dans un projet local qui peut s’étendre sur une plus grande échelle. Ce projet particulier centré sur la forêt peut se dérouler dans d’autres domaines.
Ce projet renvoie plus globalement au statut de la recherche scientifique qui peut générer des transformations et de l’innovation. C’est même un moteur de la transformation et nous pouvons donc parler aussi de développement par la recherche plutôt que d’utiliser la seule expression de « recherche pour le développement ». En effet, la production de connaissances en un lieu donné est acte de développement. La capacité d’une société à produire les connaissances dont elle a besoin en son sein est d’autant plus essentielle que l’on constate aujourd’hui une fracture des systèmes de production de connaissances au niveau mondial.

Ce constat renvoie à trois enjeux forts pour la recherche :

- Le premier est de produire des connaissances et des techniques qui concernent les dynamiques d’évolution de la forêt, les inventaires forestiers, la nature biologique mais qui concernent aussi la dimension organisationnelle du processus d’innovation.

- Le deuxième but de la recherche est d’éclairer des situations de transformation. Son seul objectif n’est pas de produire des technologies.

- Le troisième but de la recherche doit être de renforcer les capacités de production de connaissances au sein des sociétés en fonction de leurs besoins. Alors que l’on assiste aujourd’hui à une fracture des formes de production de connaissances, notamment dans certains pays du sud qui se retrouvent exclus, on ne peut pas seulement imaginer de transférer vers eux les connaissances produites ailleurs dans les meilleurs laboratoires du monde. Pour cheminer vers un développement durable, il faut absolument favoriser la production de connaissances au niveau local.

Fort de ce constat, nous pouvons affirmer que le partenariat n’est pas uniquement un moyen. Le partenariat devient une finalité et une production. C’est la raison pour laquelle on parle de l’ingénierie du partenariat. Le CIRAD veut ainsi se doter d’outils et de moyens pour se saisir des partenariats, les poser et les évaluer. Pour cela, il faut répondre aux questions suivantes. Qu’est-ce qu’un partenariat peut produire en termes d’innovation ? Quels sont les liens entre innovation, formation et recherche ? Quel est le cycle de vie des formes partenariales ? Comment les labélise-t-on ? Comment les construit-on ? Comment les évalue-t-on ? Quels accords doit-on prévoir entre les différents établissements ?
Ces partenariats doivent se dérouler dans la durée comme dans le cas de PARPAF. Par ailleurs, l’engagement de moyens humains et financiers doit être mutuel même si cet engagement ne sera pas forcément symétrique, et cela pour établir des procédures d’évaluation conjointes. Le CIRAD utilise aujourd’hui les dispositifs en partenariat avec l’IRD pour parvenir à les mettre en cohérence au-delà de nos spécificités thématiques. Il faut donc insister sur trois termes : la co-conception des programmes, le co-investissement, et la co-gouvernance des programmes de recherche.
Cependant, l’innovation n’est pas suffisante comme source de transformation. Nous devons aussi inventer une science de la solidarité qui renvoie aux objectifs du Millénaire et à leur révision.
Il faut aussi faire en sorte de mesurer l’impact des connaissances, au regard du processus de transformation, mais aussi sur les organisations à différents pas de temps et sur des enjeux autres que locaux, de telle sorte à être outillé dans les négociations internationales.
Enfin, à partir d’une expérience locale, nous devons pouvoir déterminer les modalités et conditions qui permettront de sortir de l’expérimentation pour qu’elle puisse être réutilisée et mobilisée ailleurs dans d’autres processus de transformation.

Michel LAURENT, Président Directeur général de l’IRD
On ne peut pas restreindre les questions de recherche et de sciences au service du développement aux programmes de recherche. En fait, il n’y aura pas de recherche pour le développement, digne de ce nom et avec des impacts durables, sans une politique construite de formation avec l’ensemble des acteurs concernés. 40 % des moyens humains de l’IRD sont situés hors de France métropolitaine. Nous œuvrons ainsi à la co-conception et au co-pilotage de nos programmes. Nous devons en effet nous inscrire dans le temps long. Si nous voulons noter des effets tangibles en matière de politique publique et de développement, il faut nécessairement s’inscrire dans le moyen terme. Pour l’IRD, c’est à partir de dix années que l’on peut noter les premiers effets des politiques conjointes, car c’est aussi à partir de ce temps long que l’on peut constater les premiers effets des politiques doctorales et d’accompagnement de la formation des intervenants locaux. Par ailleurs, l’IRD et le CIRAD parviennent aujourd’hui à produire 50 % de leurs publications avec les acteurs du sud. C’est un acte essentiel qui marque notre engagement et permet d’emmener les acteurs du sud vers la communauté internationale.
En revanche, le sujet de la propriété intellectuelle reste défaillant. Malgré tous les engagements de la communauté internationale, la région Méditerranéenne et l’Afrique subsaharienne restent deux grandes régions qui présentent un fort déficit en matière de propriété intellectuelle.
Par ailleurs, en termes de formation, le continent africain reste dans un creux car les ressources intellectuelles sont souvent localisées en Europe et aux Etats-Unis voire en Chine. Il faut donc absolument conduire des politiques pour accompagner la création de réseaux dans ce continent. Les politiques des pays du Nord ont certainement renforcé un brain drain assez important des pays africains, et cela pour des raisons de compétitivité essentiellement. Par exemple, dans les laboratoires français, environ 4 000 doctorants viennent de la Méditerranée, et notamment du Maghreb, et 7 000 étudiants viennent d’Afrique subsaharienne. Sur ce constat, nous proposons que soit dégagé 1 % des moyens nationaux pour former les cadres des pays du sud sur place. Sans une action volontariste mais aussi symbolique de la sorte, il semble difficile d’inverser la tendance actuelle.

Jean-François DELFRAISSY, Directeur de l’ANRS
La durabilité constitue en effet un point essentiel, car les Français, quelles que soient les institutions, doivent encore progresser par rapport à leurs collègues anglo-saxons dans ce domaine. Nos interventions ne doivent pas uniquement dépendre des décisions politiques ou des passages de tel ou tel ministre dans tel ou tel pays. Elles ne doivent pas non plus dépendre de lobbies ou de l’intérêt d’une équipe scientifique dans un projet donné. Un effort considérable a été fait pour s’inscrire dans la durabilité mais cette dimension n’est pas encore « dans nos gènes ». Pourtant, le retour sur investissement de cette approche est payant car la durabilité, et donc la formation et le partenariat avec les hommes et les femmes du sud, est essentielle.

Marc DUFUMIER, Professeur émérite, Agro Paris Tech
Dans le domaine du développement agricole, du développement rural, de l’aménagement du territoire voire dans le domaine de la santé, les innovations sont aujourd’hui essentiellement paysannes. Les sociétés évoluent, les modalités de mise en valeur des terroirs évoluent également mais nous en avons souvent une très forte méconnaissance.
Dans le sud Mali, en l’espace de 30 ans, les sociétés sont passées d’une agriculture sur abattis-brûlis à une agriculture qui associe étroitement un ager où on cultive sans jachère et un saltus pâturé d’où viennent les matières organiques qui vont fertiliser les zones cultivées. Ce passage a été réussi grâce à l’innovation paysanne. Parfois même les projets de développement impliqués dans ces régions ne se rendaient pas compte de la transformation en cours. Des transitions similaires ont eu lieu en Asie entre l’agriculture sur abattis-brûlis à l’agroforesterie sans savanisation.
Sur la régénération naturelle assistée dans l’Afrique sahélo-soudanienne, les publications les plus intéressantes sont nord-américaines. Ici, nous sommes sans doute passés à côté des sujets essentiels de conflits entre éleveurs et agriculteurs. Il nous faut donc absolument mesurer et évaluer les conditions dans lesquelles ces innovations paysannes émergent, au profit de qui elles s’imposent ou au détriment de qui elles s’imposent, ainsi que leurs conséquences sur les agroécosystèmes.
Des paysanneries pauvres ne devraient pas être privées d’une recherche scientifique extérieure indépendante des conflits sociaux locaux. D’ailleurs, les paysanneries acceptent qu’on les regarde et qu’on leur parle des conséquences de leurs actes. Il n’en demeure pas moins vrai qu’elles se trouvent à l’origine d’innovations qui insufflent le changement. La recherche scientifique leur vient en aide et ne vient pas leur imposer des normes.
L’agroécologie peut être une solution si elle ne devient pas une « poudre à perlimpinpin ». Il faudrait que l’agronomie cesse d’être normative pour devenir une agrologie. Dans ce domaine, des recherches doivent être conduites. Dans la co-construction des programmes de recherche, pour l’essentiel, le plus urgent est de lancer des recherches qui accompagnent les expériences de terrain et de développer la recherche fondamentale, notamment en agro-écologie dans le sens vrai du terme, c’est-à-dire celle qui peut mettre en place des modèles prédictifs, notamment face aux changements climatiques, voire celle qui permet de réhabiliter l’anthropologie économique.

Marc LEVY, Directeur scientifique, GRET
La nécessité de capitaliser les résultats de la recherche et la valorisation de la recherche par les Etats a été évoquée. Ce discours renforce la nécessité de mener des politiques publiques et de porter un regard large entre recherche et développement pour prendre en compte le passage des résultats à la mise en œuvre. Pour autant, il ne faut pas laisser penser que la question de l’innovation suit un chemin linéaire de la construction de connaissances à la mise en œuvre. En effet, ce n’est pas ainsi que les innovations fonctionnent.
Si l’on réfléchit aux politiques d’innovation, certes, la science est nécessaire tout comme les politiques de recherche mais bien d’autres éléments d’innovation le sont aussi, comme les innovations méthodologiques sur la manière d’envisager le lien entre recherche et développement, comme les innovations organisationnelles et les innovations institutionnelles. Or ces dernières ne sont pas de la responsabilité de la recherche. Aussi ne faut-il pas trop centraliser notre débat sur les politiques de recherche.
On constate par ailleurs que le monde scientifique a fait des progrès importants pour prendre en compte la valorisation de la recherche et la communication sur la recherche mais toutes ces questions ne sont pas de son ressort strict. En effet, la mise en œuvre des résultats de recherche nécessite l’intervention d’autres acteurs et d’intermédiaires entre la recherche et le développement.
Les ONG doivent être regardées comme des acteurs intermédiaires de ce lien entre recherche et développement. Aujourd’hui, elles ne sont pas suffisamment pris en considération pour définir le contenu des politiques de recherche.

Yves LEBARS, Comité français pour la solidarité internationale (CFSI)
L’innovation a plusieurs sources. Elle doit donc être retranscrite en connaissances pour changer d’échelle et avancer. Pour cela, un lien fort entre les organismes de recherche et la société civile est indispensable en y associant les ONG voire les organisations syndicales, les entreprises et les collectivités territoriales.
Un programme du ministère de l’Ecologie et du Développement durable appelé « Repères » vise justement à rapprocher les structures de recherche et la société civile pour mieux affronter les questions du développement durable. Un dialogue entre le nord et le sud est aussi essentiel pour inventer ces nouvelles pratiques. Cette démarche est notamment appelée « user driven open innovation ». Ceci suppose que davantage de projets soient conduits en commun entre les instituts de recherche et les ONG. A cet égard, il convient de souligner que le GRET et le CIRAD mènent un projet commun dans le cadre du programme « Repères ».
Les enjeux du développement sont de plus en plus communs au nord et au sud. C’est une banalité de le dire mais encore faut-il le traduire dans les programmes et dans les stratégies de recherche. Il existe un groupe-recherche « Ville et Territoire » afin d’aborder la question urbaine, beaucoup délaissée par le système de recherche. Cette question est aussi très éclatée et trop tournée sur l’analyse et trop peu sur l’ingénierie.
Il faudrait lier enseignement supérieur, recherche et expertise. Un colloque s’est tenu récemment à Port au Prince sur la manière d’organiser l’université pour bien répondre aux enjeux de la transformation urbaine. Il faut fabriquer des écosystèmes créatifs au sud, ce qui suppose de faire des choix et de mobiliser les enseignants chercheurs comme les chercheurs statutaires.
La France a besoin enfin de renforcer sa compétence : la fonction d’agence de recherche est un moteur pour détenir une vision de long terme et dresser des prospectives stratégiques.

Jean-Charles AHOMADEGBE, FORIM
La recherche des pays développés repose sur deux piliers : l’Etat et le secteur privé. Ce n’est pas le cas dans les pays du sud où le secteur privé est presque inexistant et tandis que les Etats ont d’autres impératifs que de financer la recherche. Aussi la plupart des enseignants-chercheurs font plus d’enseignement que de recherche.
Dans ce contexte, il faut se focaliser sur des projets innovants qui sont aussi des projets de recherche appliquée. Il faut éviter les projets de recherche fondamentale qui sont plutôt des programmes de recherche de « riches ».
Il faut aussi apporter une aide aux Etats du sud et les aider à mobiliser des financements. La commission d’évaluation du programme Corus avait constaté que la recherche s’arrêtait lorsque les financements prenaient fin. Il faut donc absolument aider les équipes de recherche et cibler les bons domaines de recherche.

Jacques VARET, 4D
La recherche française pour le développement présente des lacunes car les liens entre les instituts de recherche et les ONG sont trop peu nourris mais aussi parce que l’ingénierie, y compris celle de l’entreprise, y est manquante. En France, l’Agence de développement en charge de ces affaires ne travaille pas avec les établissements publics concernés car elle se fixe des règles d’appels d’offres internationaux qui favorisent en fait d’autres établissements qui bénéficient pourtant et directement de leur propre aide publique au développement. Nous sommes donc dans une situation dans laquelle le lien qui devrait exister entre la recherche, les acteurs associatifs et le monde de l’ingénierie n’est pas engagé dans un dispositif qui leur permet de travailler avec des agences de développement. Dans d’autres pays, notamment dans le domaine de la géothermie, il existe un lien direct entre la recherche, les acteurs associatifs et le développement. C’est en conséquence une lacune à combler.

Marie Paule JAMMET, Fédération Artisans du monde
Le réseau Artisans du Monde pratique l’innovation depuis plus de 30 ans. Des citoyens ont souhaité ainsi proposer une initiative d’échanges avec les pays du sud via le commerce équitable plutôt que de passer par l’aide. Il faudrait aujourd’hui sortir de l’expérimentation de l’économie solidaire pour progresser de manière plus efficace. Les chercheurs qui nous observent sont des sociologues, des agronomes ou des économistes. Nous sommes aussi en lien avec les groupes du sud, notamment dans le domaine de l’agroécologie. Nous leur offrons des opportunités pour accéder au commerce international.
Les acteurs du commerce équitable pratiquent le développement durable dans tous ses aspects. Les chercheurs ont d’ailleurs pu démontrer et évaluer les impacts du commerce équitable sur les communautés du sud.

Stéphane GUILBERT, Agreenium
Les étudiants du nord comme du sud sont de vrais acteurs de l’innovation et de la recherche. Il faut donc valoriser l’ensemble de la chaîne (formation initiale et formation continue). Ces étudiants peuvent intervenir aux côtés des organismes de recherche spécialisés comme avec les ONG et divers acteurs de terrain. Les étudiants sont aussi des capteurs des formes non conventionnelles de l’innovation qui sont souvent situées à l’écart des grands projets et programmes de recherche menés au sud. Ils constituent aussi des relais vers les programmes de recherche et vers les organismes de recherche.
Les établissements français sont parties prenantes et incontournables dans le développement. Les écoles d’agronomie sont souvent considérées comme des précurseurs et des modèles. Il convient aussi d’insister sur le nécessaire soutien aux établissements d’enseignement dans les pays du sud car ils ont été souvent écartés ou ignorés des programmes de développement. Notamment, l’AfD ne peut pas soutenir des établissements d’enseignement situés dans le sud. Pourtant, de telles initiatives ont été prises récemment et des réseaux se construisent souvent aidés par des pays du nord de l’Europe et par la Banque Mondiale. A regret, il convient de noter que la France est singulièrement absente de ces programmes de soutien à l’enseignement supérieur au sud.
Par ailleurs, des thèmes de recherche non spécifiquement dédiés au développement concernent le nord comme le sud. Aussi les organismes de recherche non spécifiquement dédiés au développement, comme l’INRA, doivent aussi être considérés comme des partenaires des politiques de coopération et de solidarité internationale. Les sujets de recherche sont d’ailleurs aujourd’hui très imbriqués.
Il faut résolument dégager des priorités, qu’elles soient thématiques ou géographiques, qu’elles impliquent la mobilité des étudiants ou les systèmes d’enseignement dans les pays du sud. Pour cela, il faut favoriser la coordination entre les ministères (Agriculture, Affaires étrangères, Enseignement supérieur et Recherche) voire désigner un pilote unique. Il faut enfin trouver des moyens et donc trouver des relais pour appliquer ces politiques.

Ninon DUVAL, incubateur Bond’innov, IRD
Bond’innov est une structure d’accueil de projets innovants et accompagne les concepts de création d’entreprises. Structure associative qui réunit six acteurs académiques et institutionnels du département, Bond’innov est un incubateur situé en Seine-Saint-Denis qui accompagne des projets innovants au nord comme au sud. La présidence de Bond’innov est assurée par l’IRD. Depuis sa création en 2012, Bond’innov a accueilli 5 entreprises (3 entreprises au nord et 2 entreprises implantées dans le sud). Sa mission est de participer à la valorisation des résultats de la recherche au Sud et d’aider à la diffusion d’innovations au nord qui peuvent aussi intéresser les pays du sud. Environ 500 projets innovants sont suivis par les incubateurs souvent sur des technologies qui intéressent le sud notamment dans le secteur des nouvelles technologies et de la téléphonie. Les incubateurs nés en France dans les années 2000 ont développé de bonnes pratiques de structuration des projets innovants. Ces bonnes pratiques doivent être transmises dans les pays du sud pour développer un centre de ressources et de coopération avec les incubateurs du sud.

Achille MASSOUGBODJI, Directeur du master international d’entomologie médicale et vétérinaire, Bénin
Le partenariat nord/sud a évolué au cours des dernières années. Autrefois le développement se pensait dans le nord pour être appliqué dans le sud. Aujourd’hui, il existe un partenariat qui permet d’impliquer les acteurs du sud aux travaux conduits dans le nord.
En Afrique de l’Ouest, beaucoup de chercheurs de l’IRD vivent avec les équipes locales et travaillent avec elles, ce qui permet d’initier une meilleure réflexion commune pour dégager les thèmes de recherche sur lesquels agir et d’intégrer les parties prenantes. La co-définition des thèmes de recherche permet de mieux répondre aux besoins des acteurs et de favoriser l’appropriation des résultats.
Il faut par ailleurs aussi aider les acteurs du sud à valoriser l’idée que la recherche peut être un facteur de développement. En Afrique de l’Ouest, les autorités ont pris conscience qu’il n’y avait plus de spécialistes de la lutte antibactérienne. Face à ce constat, certains acteurs dont l’IRD et la faculté des sciences de la santé du Bénin ont réfléchi et estimé souhaitable qu’une telle formation se mette en place. L’université de Montpellier 2, le CREG de Cotonou au Bénin, la faculté des sciences de la santé du Bénin et le programme national de lutte contre le paludisme du Bénin ont mené ensemble ce projet. Cette formation a été conçue via le partenariat. Aujourd’hui, ce master forme des étudiants béninois mais aussi des étudiants africains, des étudiants français et des étudiants d’Amérique du Sud. En outre, les anciens étudiants sont tous aujourd’hui acteurs de la lutte contre les maladies à transmission vectorielle et souvent décideurs dans leurs pays. Ceci démontre qu’un partenariat bien réfléchi, qui responsabilise les acteurs du sud comme les acteurs du nord, peut être porteur d’avenir.


Jean-Bernard DAMIENS
, Cités Unies France
Les institutions doivent être encouragées à valoriser les recherches sur le terrain d’autant que la majorité des innovations viennent du terrain. Or les collectivités territoriales sont très impliquées au niveau local et apparaissent donc comme un maillon indispensable. Dans ce cadre, la coopération décentralisée prend toute sa place.
Les enjeux sont aujourd’hui mondiaux. Les problématiques rencontrées dans les pays du sud se retrouvent aussi dans les pays du nord, c’est-à-dire que les élus de tous les continents font face aux mêmes problématiques (pauvreté, accès à l’énergie, banlieue). Dans ce contexte, les régions peuvent intervenir à différents niveaux. Notamment beaucoup de régions accompagnent les universités pour conduire des partenariats avec le sud. Par exemple, la région Limousin a initié un partenariat entre l’université de Limoges et celle de Ouagadougou pour mettre en place un SIG. Les collectivités territoriales peuvent aussi financer des projets. Elles se situent également à l’interface entre les innovations et leur concrétisation sur le terrain. Par exemple, la région Limousin a accompagné la mise en place d’un plan climat régional au Burkina Faso qui se décline désormais dans le domaine de l’énergie et des pratiques agricoles à partir d’expériences de terrain et de coopérations avec des paysans.
Si l’on veut accompagner les processus de changement et les processus d’innovation, il faut absolument mobiliser les acteurs de terrain. Or les meilleurs acteurs de terrain sont aujourd’hui les élus locaux : ils sont reconnus, peuvent faire remonter les besoins et peuvent accompagner les changements culturels.
Le projet Agora, mené en co-construction avec des collectivités françaises, un laboratoire de recherche de Ouagadougou et le GRET, vise à renforcer les pratiques et les capacités.

Patrice DEBRE, PU PH
Des réflexions ont été conduites dans les directions internationales de l’UPMC et dans les directions internationales de l’AP-HP. Portant sur les politiques internationales à mener dans ces deux grands établissements elles rencontrent des difficultés à mûrir pour définir l’offre potentielle et jauger l’état de la demande. Il manque un outil de partage d’analyse qui permettrait de mieux connaître les nécessités de développement et les partenaires potentiels sachant qu’il n’existe pas un sud mais des pays du sud. Le partage de l’analyse via un haut comité, par exemple, permettrait sans doute de fixer un cadre dans lequel des opérateurs pourraient partager avec d’autres au sein d’une politique.

Michel BOUVET, AIRD
Les experts du sud ont exprimé des attentes vis-à-vis de l’AIRD, notamment poursuivre les partenariats de long terme avec les pays du sud ; aider à développer des capacités scientifiques et de gouvernance de la science ; soutenir la recherche et la formation ; favoriser la prise en compte des résultats de la recherche dans la définition des politiques publiques des pays du sud. Les acteurs attendent aussi une meilleure coordination entre la formation, la recherche et l’innovation et que soient développées des synergies entre les différentes disciplines scientifiques.

Alain HENRY, Directeur des études et recherche de l’AFD
L’AFD souhaite résolument que le partenariat s’inscrive dans la durée. C’est un axe fondamental de nos actions mais la pérennité demeure un exercice difficile.
Certains intervenants ont évoqué les règles d’appels d’offres de l’AFD. La situation actuelle est insatisfaisante mais il faut apporter des nuances à ce diagnostic pessimiste. L’AFD n’a pas pour rôle de financer l’enseignement supérieur. Dans certains cas, elle est en soutien des projets via le partenariat sans passer par la procédure d’appel d’offres. Par ailleurs, la recherche est plus facile à mobiliser en partenariat de gré à gré alors que l’ingénierie est régie par les règles des appels d’offre.
Plusieurs intervenants ont invité à mettre en œuvre davantage de pluridisciplinarité. L’AFD partage cette volonté. Ce mouvement doit s’initier pour que les sciences sociales et humaines prennent enfin toute leur place aux côtés de l’économie.

Jean-Pierre CERDAN, Electriciens sans frontières
Il faut réfléchir à la mise en œuvre simultanée des innovations dans le nord et dans le sud. Par exemple, il est tout aussi sensé, si ce n’est plus, de mettre en place des panneaux photovoltaïques sur une école en Afrique plutôt qu’en Californie. Cependant, encore faut-il réfléchir à la manière d’accompagner ces innovations sur le terrain pour les faire vivre. Toutefois, ce rôle d’accompagnement n’incombe pas aux chercheurs mais aux intermédiaires présents sur le terrain et qui doivent adapter et faire vivre ces innovations pour leur donner du sens.
La question est aussi de déterminer la manière de mobiliser des équipes de recherche au nord comme au sud sur des problématiques propres aux pays du sud. Les pays du sud ne doivent pas être vus comme un mode dégradé des pays du nord : il faut s’adapter à des modèles en rupture totale avec notre vision des pays du nord.

Olivier NOYELLE, GERES
GERES est une ONG de développement axée sur l’accès à l’énergie. La question des partenariats public/privé avec les TPE et les PME est peu abordée dans nos discussions. GERES est souvent en contact avec des PME en Europe et dans le sud mais le passage de l’innovation à la pratique reste difficile. De même, l’urbain semble peu traité alors qu’il s’agit d’une thématique d’avenir.

Adeline LESCANNE, Directrice générale de Nutriset
Les acteurs du privé peuvent être aussi un réel vecteur de diffusion de l’innovation. Nutriset a développé l’outil Plumpy’Nut avec l’IRD pour traiter les enfants victimes de malnutrition sévère. Nutriset a mis une dizaine d’années à diffuser ce produit au niveau mondial et à le faire accepter. Le secteur privé en la personne morale de la société Nutriset a été acteur de développement. Aujourd’hui, Nutriset compte plusieurs dizaines de partenaires en Haïti, au Burkina-Faso, etc. et travaille aussi sur un transfert de compétences multisectorielles basé sur l’amélioration des filières pour valoriser au mieux les matières premières locales.
Par ailleurs, s’agissant des entreprises, un modèle de management du nord est malheureusement calqué dans les entreprises du sud alors que tous les autres thèmes de recherche prennent en compte l’environnement. Il conviendrait au contraire de réfléchir au management des entreprises privées dans les pays du sud.

Le directeur du laboratoire (en direct de Lomé)
Le laboratoire est né de la volonté d’un groupe de chercheurs travaillant sur l’assainissement de la ville de Lomé. Le projet Corus a soutenu notre initiative. Depuis, trouver des partenaires a été nécessaire (collectivités locales, associations, ONG). Ce partenariat a pour objectif de transférer les résultats de la recherche vers les acteurs locaux pour amplifier nos actions universitaires. Cette action a été rendue possible grâce à la formation des jeunes doctorants qui ont conduit leurs travaux de thèse sur la gestion et la valorisation des déchets. Par ailleurs, à la faveur de ce projet, c’est la première fois que les universitaires et les chercheurs sont allés vers la société civile et vers les collectivités locales. Ce projet a donc démontré que l’université pouvait s’intéresser à des sujets touchant directement au quotidien des populations.
Les objectifs ont été atteints, à savoir mener des recherches et les transférer au niveau des acteurs du développement et former des jeunes docteurs mais aussi des acteurs des collectivités locales et des ONG.
Le laboratoire souhaite continuer dans cette voie en insistant sur la formation des jeunes car une formation adéquate des jeunes cadres est absolument essentielle.et renforcer ses capacités techniques. Il possède une certaine réputation grâce à ce projet Corus. Consacrer 1 % du PNB à la formation des équipes est une proposition qui doit être étudiée. Au-delà de la ville de Lomé, le laboratoire souhaite étendre son champ d’action aux autres villes du pays du Togo.

Un intervenant représentant d’une ONG (en direct de Lomé)
L’ONG ENPro Ecosystèmes naturels propres, a été créée en 1999 par six étudiants qui voulaient s’investir dans la valorisation et le traitement des déchets. Ils avaient commencé par une activité de pré-collecte. C’est début 2009 qu’un projet de valorisation des déchets par compostage a pu être monté et financé par le fonds français pour l’environnement mondial. 15 tonnes de déchets sont aujourd’hui traitées par jour. Ce projet ne repose pas sur un transfert de technologies. Plusieurs jeunes sont désormais recrutés, près d’une trentaine.
Fort de cette expérience, il convient de recommander que les projets de développement de recherche ne soient pas uniquement des projets de transfert de technologies. Au contraire, il faut favoriser la veille technologique sur place. D’ailleurs, les résultats que nous avons obtenus sont assis sur les résultats de notre recherche.

Troisième partie : La coordination des acteurs de la recherche et du développement

Jean-François DELFRAISSY
Depuis trois ans, un mouvement de regroupement des acteurs dans la recherche est en cours, en particulier dans le domaine de la biologie-santé sous la forme d’alliances. Aviesan, dans le domaine des sciences de la vie, regroupe l’Inserm, l’INRS, le CEA, l’INRA et bien d’autres. Elle a été créée en 2009. Ces alliances ont une connaissance de leur milieu et peuvent coordonner les actions. Elles doivent faciliter la création de consortiums de grands opérateurs et leur donner une meilleure visibilité internationale. L’objectif poursuivi avec les alliances est de transposer le modèle mis en place aux Etats-Unis tout en l’adaptant à notre culture.
Plusieurs organismes du nord, comme l’Inserm et le CNRS, ne sont pas dédiés à la recherche au sud mais il faut reconnaître que les grandes thématiques scientifiques existent en tant que tel et ne sont pas propres au nord ou au sud. C’est le cas notamment des maladies infectieuses.
Le réseau de recherche français présente des faiblesses, notamment en raison de l’absence de financements dédiés. Pour avancer, des financements spécifiques sont nécessaires. On note aussi une absence de grandes fondations privées en France.
Concernant le rôle des universités, en dehors de la formation, le rôle des universités peut être amélioré. Les universités sont fortement sollicitées, notamment en ce qui concerne l’organisation de la recherche en France. Il ne semble pas envisageable de leur demander de faire plus en termes de coordination et de coopération avec le sud. En effet, si elles en ont la volonté, elles n’en auront peut-être pas la capacité.
La multidisciplinarité est essentielle et les sciences sociales doivent être présentes dans les grands projets cette pluridisciplinarité ne doit pas aller à l’encontre de l’excellence scientifique.
Par ailleurs, une réflexion doit être menée pour introduire le milieu associatif dans la gouvernance de la construction de la recherche. A l’ANRS, la participation citoyenne même si elle a été imposée, est par l’association des parties prenantes très enrichissante.
Les chercheurs doivent rester indépendants et le transfert des résultats doit être confié à d’autres acteurs pour que les scientifiques gardent leur positionnement.
Enfin, l’ANR ne fait qu’une partie du travail en finançant seulement des partenariats sur de grands sujets. En revanche, le financement des équipes du sud n’est pas une réalité pour l’ANR même si nous l’avons demandé dans le cadre des alliances.

Jean-Pierre GESSON, CPU
L’évaluation des politiques de recherche en vigueur en France n’est pas transposable au sud. En fait, les enseignants chercheurs ne s’impliquent pas suffisamment dans l’aide au développement du fait de leur évaluation, notamment les jeunes enseignants chercheurs. En effet, leurs évaluations sont surtout fonction de la qualité de leurs publications. Ils rechercheront donc plutôt des coopérations avec les grands pays plutôt qu’avec les pays du sud. Il faut donc repenser absolument la politique d’évaluation de la recherche en France.
Par exemple, il existe aujourd’hui de bonnes universités en Colombie mais seuls 5 % des enseignants-chercheurs en Colombie sont titulaires d’un doctorat. Nous devons donc réfléchir à la manière de leur proposer un doctorat à temps partiel. 42 % des doctorants en France sont des doctorants internationaux. Il faut s’assurer que ces doctorants, une fois de retour dans leur pays, pourront continuer à mener des travaux de recherche. Il faut penser aux accompagnements à proposer aux doctorants qui retourneront dans leur pays d’origine. Dans beaucoup de pays, les enseignants-chercheurs qui sont recrutés consacrent trop de temps à l’enseignement.
Pour aller dans le sens de la pérennité dans la coopération, il faut aussi favoriser les liens durables entre les équipes de recherche entre le nord et le sud. Or, la partie internationale du projet d’établissement des universités est aujourd’hui sous-estimée alors qu’il faut absolument valoriser cet aspect. Il faudrait sans doute associer le MAE et les collectivités dans ces conventions. Sinon, le risque sera de démotiver les enseignants-chercheurs qui ne seront pas incités à s’investir dans ces travaux.

Un intervenant (en direct du Togo)
Il ne semble pas exact que les recherches conduites dans le sud ne donnent pas lieu à des publications reconnues. La science est universelle. Le sud a aussi besoin de publications de qualité pour se hisser vers le haut. Il appartient donc à tous d’investiguer les bons thèmes de recherche et de conduire une politique gagnant/gagnant.

Un intervenant, CARE, Coordination Sud
Il serait souhaitable que l’on introduise le domaine de la recherche dans le milieu associatif plutôt que l’inverse. Le formuler ainsi reviendrait à replacer au centre du débat le développement et la solidarité internationale.
La multidisciplinarité ne peut se faire au détriment de l’excellence scientifique. Cependant, l’excellence scientifique ne doit pas être atteinte non plus au détriment des bénéficiaires de la solidarité internationale et du développement, c’est-à-dire au détriment des acteurs du sud qui sont eux-mêmes porteurs de l’innovation.
Le transfert de la recherche doit passer par les ONG qui sont des facteurs de diffusion de cette innovation et de cette recherche.
Il faut réfléchir aux modes de financement français qui peuvent favoriser l’approche multidisciplinaire ou multi-acteurs via des mécanismes de financement ou des niveaux de financement sur une durée suffisante pour constater un impact pour les populations visées.

Laurent VIDAL, Département Société de l’IRD
Bien évidemment, il faut conduire une recherche fondamentale pour conduire une recherche appliquée. Inversement, la recherche appliquée peut parfois alimenter la recherche fondamentale. De même, les recherches menées au sud peuvent irriguer les réflexions et problématiques comme les recherches menées au Nord. Les deux sujets doivent être pensés simultanément.
Il existe une communauté d’intérêt. Penser séparément est donc vain et inutile voire contreproductif car nous sommes dans une nécessité de dialogue avec les autorités. Les recherches conduites pour le Sida sont d’ailleurs un bon exemple de recherche communautaire avec des projets de recherche menés conjointement par des acteurs de la société civile et des acteurs du monde de la recherche.
Enfin, concernant la multidisciplinarité, le moment de l’incantation a été dépassé pour entrer dans l’action, même si tout n’est pas parfait et à condition de respecter plusieurs pré-requis. Par exemple, la pluridisciplinarité n’a de sens que si les socles disciplinaires des chercheurs ne sont pas remis en cause. Par ailleurs, il ne faut pas que la pluridisciplinarité soit source d’instrumentalisation.

Achille MASSOUGBODJI
Les exemples de coopération entre les ONG et les acteurs institutionnels restent relativement rares. Il est donc important de formaliser les liens et les échanges entre les acteurs de la société civile et les institutionnels pour améliorer la cohérence des actions et créer une vraie interaction.

Yves LEBARS
Il faut que les ONG apprennent à « faire leur marché » dans la recherche. Or, peu de structures associatives ont des directeurs scientifiques.
Par ailleurs, il existe un besoin des ONG pour qu’’il y ait de la pluridisciplinarité. Il faut qu’il existe ce champ de force pour rapprocher les cerveaux. Il faut aussi des financements adaptés.

Hervé MAIDOU
Déjà de nombreux efforts ont été fournis par la France pour impliquer la société civile dans la recherche et inversement. Des liens se tissent aussi entre les structures de recherche du nord et celles du sud. En revanche, on ne note pas ce même mouvement au niveau ministériel. Pourquoi ne pourrait-on pas envisager de tisser la même relation avec les différents ministères du sud concernant l’élaboration de leur stratégie de recherche ?

Patrick CARON
Deux recommandations seraient à retenir, à savoir l’intégration et la meilleure contribution des équipes du CIRAD à l’ingénierie de l’innovation.

Cinq propositions pourraient aussi être formulées :
 mieux tirer parti de la complémentarité entre les acteurs en valorisant et organisant mieux les compétences ;
 mobiliser au-delà des outils dédiés à l’aide publique au développement (Agreenium, AIRD, rôle des alliances) sans se restreindre aux outils de la recherche et de l’enseignement supérieur ;
 mener une réflexion collective sur le lien entre innovation et action publique pour repenser le développement sachant que nous sortons d’une période de désengagement de l’Etat et que nous avons besoin de nouveaux processus de régulation et de réhabilitation de l’action publique ;
 mettre en actions et mettre en politiques les connaissances scientifiques (comme dans l’exemple du groupe interministériel sur la sécurité alimentaire qui a donné lieu à la naissance du partenariat mondial pour la sécurité alimentaire) ;
 organiser une diplomatie scientifique.

Erika Campelo, Ritimo
Entre 2006 et 2009 , dans le cadre du programme Partenariats Institutions-Citoyens pour la Recherche et l’Innovation (PICRI), soutenus par la région Ile De France., Ritimo a travaillé avec des chercheurs de l’EHESS sur la place que les acteurs de la solidarité internationale occupent dans le territoire informationnel du web :
http://www.rinoceros.org/article819…. Dans ce cadre, les chercheurs ont pu bénéficier d’une expertise citoyenne dans leurs travaux. Depuis 2009, il existe un lieu où scientifiques et ONG peuvent réfléchir ensemble sur la science de demain : le forum Science Démocratie qui se rencontre tous les deux ans à l’occasion de chaque forum mondial.


Michel Laurent
, IRD
Il semblerait que deux thèmes émergent plus particulièrement de nos débats.
Premièrement, la nécessaire coordination entre les acteurs du monde académique et de la recherche a été mise en avant. L’exposé de Jean-François Delfraissy démontre la coordination en œuvre des acteurs via les alliances autour de grandes thématiques (santé, environnement, énergie, etc.). Il existe aussi le besoin de créer des liens sachant que les thématiques particulières au sud peuvent donner lieu aussi à des applications dans le nord dès lors que les articulations entre le domaine de la santé et le domaine de l’environnement seront facilitées, mais également celles entre l’environnement et l’énergie. Il faut donc assurer aussi la transversalité des travaux réalisés. Dans ce contexte, l’AIRD peut sans doute jouer un rôle.
Deuxièmement, il faut distinguer la coordination à des fins stratégiques et les instruments qui servent au financement. Aujourd’hui, l’agence nationale de la recherche n’a pas pour objet de financer les équipes du sud, c’est-à-dire qu’elle ne répond pas directement aux besoins des communautés du sud.
Il faut encore améliorer l’organisation du système français de recherche pour le développement et la clarifier. La France paie d’ailleurs très cher en Afrique et en Amérique latine l’insuffisance de coordination pour porter les actions menées.
Enfin, il est important de favoriser une meilleure intégration de la société civile dans la recherche. En 2013, un calendrier de rencontres pourrait être fixé pour favoriser les synergies. L’aide publique au développement de la France ne peut se trouver que renforcée par une meilleure coordination entre des acteurs de cultures différentes mais dont les actions convergent sur le terrain.

Alain HENRY
On ne peut pas compter sur des financements supplémentaires dans le contexte actuel. Il faut donc aller chercher des financements auprès de l’Union européenne. A titre d’exemple, l’école française d’Extrême-Orient a constitué une plate-forme de laboratoires européens et a obtenu un financement de l’Union européenne. Dans ce sens, l’AfD pourra venir en aide aux acteurs qui veulent défendre leur projet à Bruxelles.
Par ailleurs, la pluridisciplinarité doit être de qualité, ce qui n’est pas simple. Elle a réalisé des progrès sous la pression de la société civile. Cependant, la majorité des dossiers que l’on soumet à l’AfD sont encore des études économiques. Il serait donc intéressant que des comités scientifiques pluridisciplinaires soient constitués pour garantir la qualité de l’approche.

Xavier RICARD, CCFD Terre solidaire
Le succès de la table ronde n°5 est étroitement lié à la première table ronde qui portait sur le modèle de développement voulu. En effet, en fonction du modèle de développement que nous promouvrons, les politiques de recherche seront différentes. Si le développement est vu comme une recherche de croissance, alors la recherche doit viser le rattrapage des pays du sud. Si le développement est défini comme une transition écologique et sociale, alors il faut mener une recherche de viabilité. Cette recherche de la viabilité n’est pas spécifique au sud mais s’applique à toutes les régions du monde. Dans cette conception du développement, il faut absolument articuler pratique et théorie, sciences expérimentales et sciences sociales mais aussi favoriser une recherche systémique et embrasser l’ensemble des relations homme/environnement. Cependant, cette recherche engage des refondations de paradigmes que nous devons appeler de nos vœux qui dessineront les orientations à suivre.

Pierre FABRE, directeur scientifique du département Environnement et Société, CIRAD
Il faut réaffirmer la nécessité du long terme et saluer la présence de la France sur la durée via sa présence institutionnelle sur le terrain. Cependant, il reste encore des progrès à réaliser. Il existe aujourd’hui de multiples mécanismes (PPR, UAI, UMRI, etc.) qui brouillent la coordination des acteurs français tant en interne que vis-à-vis de des partenaires.
La France a aussi une responsabilité dans l’insertion des acteurs du sud dans les dispositifs multilatéraux. L’association des pays émergents ou à revenus intermédiaires dans ces dispositifs peut les aider à devenir partie prenante de ces démarches.

Jean-François DELFRAISSY
La particularité de la recherche au sud est que les enjeux sociétaux sont au cœur du débat, ce qui implique un partenariat particulier nord/sud et une association de la société civile.
A partir des financements français, il faut sans doute fonder des consortiums, en particulier nord/sud, pour aller à la conquête de financements européens. Il n’est plus possible de se reposer sur les budgets disponibles à l’échelle nationale pour aller à l’international comme le font les start-up.
Enfin, la diplomatie scientifique intéresse sans doute plus les Français que les partenaires du sud. En l’occurrence, la question est de savoir qui est le pilote de la diplomatie scientifique ou sanitaire. Alors que la France est un pays de taille moyenne avec des moyens contraints, il s’avère sans doute nécessaire de faire des choix en sélectionnant les thématiques et les zones géographiques d’intervention. Il faudrait donc arrêter quelques grandes orientations stratégiques à confier ensuite aux opérateurs, ce qui permettrait d’être plus visibles avec les partenaires du sud. Ces orientations stratégiques permettraient d’argumenter sur l’absence d’intervention française dans certaines thématiques ou régions du monde et permettraient de clarifier la présence de la recherche française dans des secteurs et zones prioritaires.

Conclusions

Achille MASSOUGBODJI
Directeur du Master International d’Entomologie Médicale et Vétérinaire, Professeur de parasitologie à l’Université d’Abomey Calavi, Cotonou, Bénin

En synthèse, il est indéniable que la recherche constitue un moteur de développement. Il apparaît nécessaire de renforcer les partenariats entre le nord et le sud. Au sud, le partenariat doit concerner aussi bien les acteurs de terrain, les universités et les ONG. Il faut que tous ces acteurs soient impliqués dans les processus de développement de la recherche tant pour définir les thèmes et domaines de recherche que pour conduire la recherche, l’évaluer et favoriser l’appropriation des résultats. Au nord, il faut que le partenariat soit multidisciplinaire, qu’il implique les institutionnels, les ONG mais aussi la diaspora qualifiée. Pour favoriser la responsabilisation des acteurs, une coparticipation financière semble nécessaire. En termes de formation, il peut être suggéré de créer des parcours de formation au sud ou de structurer des formations au nord permettant de faciliter le retour des doctorants vers leur pays d’origine. Il faut aussi construire un environnement favorable à la recherche et améliorer sa gouvernance. Il convient également de construire des outils d’évaluation des chercheurs qui tiennent compte des contraintes du sud sans pour autant sacrifier l’excellence. Enfin, la simplification du paysage de la recherche en France semble nécessaire pour privilégier sa lisibilité.

Hélène DUCHENE

En résumé, il s’avère important de souligner la nécessaire mobilisation pour aller chercher des financements européens, l’impérieuse nécessité de travailler sur des partenariats de long terme et le développement de la multidisciplinarité. Concernant enfin la coordination à mettre en œuvre, il conviendrait de travailler ensemble sur une charte de la recherche pour le développement que nous porterions tous (instituts de recherche, universités, pays du sud, ONG, etc.). Cette charte évoquerait l’évaluation de la recherche, la formation, l’innovation, etc. L’AIRD sera sollicitée pour proposer un texte avant de l’affiner ensemble.


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