Accès rapide :

L’accès à l’électricité des plus pauvres : quelle stratégie pour le tout-en-bas de la pyramide ? (10/02/2013) - par Jean-Pierre CERDAN, secrétaire général d’Electriciens sans frontières

Les textes publiés dans le cadre des contributions n'engagent que leurs auteurs

Cette contribution à la réflexion collective est le fruit des
25 années d’expériences et d’engagement, aux cotés des plus démunis de la planète (le milliard d’hommes et de femmes vivant avec moins de 1$/jour), pour leur permettre d’accéder à ce peu d’électricité qui change la vie.


Une approche économique en trompe l’œil…

L’électricité n’est pas un bien matériel palpable pouvant entrer dans des modes de commerce ou de distribution conventionnels (sauf à recourir à des piles jetables dont l’efficacité, le potentiel énergétique, le cout, et l’impact environnemental sont désastreux). On n’apporte pas l’électricité comme on apporterait de l’aide alimentaire ou un combustible liquide. L’électricité n’est que le produit de sortie de moyens de production qu’il s’agit au préalable de mettre en place.
L’électricité échappe donc à des modèles économiques adaptés aux biens courants de consommation. Elle est avant tout question d’investissement, et nécessite une charge capitalistique qui constitue d’ailleurs l’essentiel du prix à payer chaque fois qu’il s’agit de technologies faisant appel à des ressources renouvelables, pour lesquelles les charges d’exploitation sont quasi nulles. Ainsi pour électrifier un village isolé, le coût du premier investissement (et les charges de renouvellement ultérieures), est souvent démesuré au regard de la capacité à payer de la plupart des villageois.

Les formules habituellement proposées pour franchir cet obstacle reposent sur des mécanismes séduisants tels que microcrédits ou locations d’équipements. Mais cette offre commerciale d’équipements individuels, même à faibles couts, n’est qu’une réponse partielle, qui reste limitée aux plus fortunés parmi les pauvres. Elle ne s’adresse pas aux plus précaires, aux tout-en-bas-de-la-pyramide, qu’elle exclue, creusant ainsi inégalités et sentiment de laissés pour compte. Et elle ne répond pas, c’est pourtant essentiel, à des besoins collectifs fondamentaux (éducation, santé, communication), incontournables pour fonder les perspectives d’un développement vraiment durable.

Les équipements individuels, s’ils améliorent à court terme le confort de quelques uns, ne sont pas de nature à impulser une véritable dynamique de développement et d’accès à l’électricité pour tous.


… qui plaide pour un autre modèle d’accès à l’électricité,

Les expériences acquises, au Laos comme à Madagascar, montrent au contraire l’intérêt d’une approche collective, mutualisant les besoins, à l’échelle d’un village. La mise en place d’un outil de production partagé (panneaux solaires ou pico turbines hydrauliques par exemple), peut permettre à la fois de satisfaire des besoins individuels (éclairage, recharge de batteries), d’alimenter des activités génératrices de revenus (décortiqueuse de riz, système d’irrigation), et de répondre à des besoins collectifs non marchands (de la lumière dans une école ou une maternité). Elle induit la création d’emplois dédiés, à travers l’émergence nécessaire d’une micro-entreprise agissant comme un véritable opérateur de service public. Et elle permet surtout à la communauté de s’auto organiser et de gérer, avec ses règles propres, son parc électrique comme un bien commun. Avec une contrepartie majeure : l’engagement à ne pas exclure les plus pauvres.

La réussite durable de ce modèle suppose l’appropriation et la maitrise de l’ensemble du système par les acteurs locaux (comment ça marche, comment ça se répare). Ceci implique un réel transfert de savoir faire, allant des technologies mises en œuvre à la gestion des installations. Il n’est pas de projet d’accès à l’électricité réussi sans implication du terrain, sans cette part décisive de formation, préalable à tout passage de relais et à l’émergence d’acteurs économiques pérennes. Ce partage de compétences est à la fois indispensable et garant d’une véritable prise en charge par les acteurs locaux de leur propre développement. N’est il pas finalement l’essentiel ?

… et qui interroge sur le devoir de solidarité vis-à-vis des plus pauvres.

Pour les populations les plus précaires, pour les villages les plus démunis, l’expérience montre que l’auto financement du premier investissement, même étalé sur de longues périodes, est presque toujours hors d’atteinte. Et la mise en place d’activités d’accompagnement porteuses de perspectives de développement suffit à peine à maintenir les installations, et à assurer leur renouvellement.

Le constat est encore plus clair lorsqu’il s’agit de répondre à deux besoins collectifs primordiaux : l’accès à l’éducation et l’accès aux soins. Il est illusoire de penser que l’éclairage d’une salle de classe peut être financé par des parents d’élèves, dans des écoles déjà dépourvues de tout. Il est inutile d’imaginer que les coûts d’électrification d’un centre de santé pourront être pris en charge par des familles pour qui le prix, même jugé dérisoire, des consultations est un obstacle quotidien. Plus encore, les couts à prendre en compte pour assurer un fonctionnement durable des installations et le renouvellement inévitable d’équipements couteux, sont eux aussi hors de portée pour des communautés vivant dans une extrême précarité.
Méconnaitre cette réalité, qui est celle de plus de un milliard de personnes, c’est condamner tout projet d’accès à l’électricité à n’être, à terme, qu’un cadeau empoisonné et un cimetière d’installations à l’abandon.

Les institutions internationales, si elles veulent concrétiser l’objectif affirmé d’un accès durable à l’énergie pour tous, et les acteurs de la solidarité, rassemblés autour de ces Assises du développement, s’ils ont la volonté de s’adresser au tout-en-bas-de-la-pyramide, ne peuvent donc éluder cette réalité : pour les plus pauvres parmi les plus pauvres le prix à payer pour un premier kW durable est un mur infranchissable. Et si ce premier kW nous ne l’apportons pas, si nous ne faisons pas du droit à l’énergie un devoir partagé, qui le fera ?


PLAN DU SITE



MENTIONS LÉGALES & INFOS PRATIQUES

Tous droits réservés - Ministère des Affaires étrangères et du Développement international - 2014