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Pas de développement sans recherche scientifique pour mesurer les progrès et en comprendre les facteurs (18/12/2012) - par Gilles PISON au nom du conseil scientifique de l’IRD

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La recherche scientifique n’est-elle pas un luxe s’agissant de pays en développement où les actions à mener pour améliorer la santé, l’environnement et les conditions de vie semblent aller de soi et la seule question se posant, celle de leur mise en œuvre ? Pourtant, loin d’être une option, la recherche scientifique fait partie des investissements de base pour élaborer les outils et les indicateurs d’évaluation des politiques et des programmes de développement et comprendre les processus à l’œuvre.

Nous avons besoin de recherche scientifique afin de mettre au point de nouveaux outils d’observation et améliorer ceux existants, ceci pour mieux décrire la situation, suivre son évolution, et comprendre les facteurs de progrès. La mortalité maternelle, une des préoccupations majeures d’aujourd’hui, en est un bon exemple.

La baisse de la mortalité maternelle : un constat impossible faute de mesure fiable

En 2000, 193 pays se sont fixés huit objectifs du millénaire pour le développement, dont le 5ème est de réduire la mortalité maternelle de trois quarts entre 1990 et 2015. L’objectif est louable, mais en le fixant la communauté internationale n’a pas pensé que pour beaucoup de pays du Sud le constat de sa réalisation serait sans doute impossible faute de mesure suffisamment précise.
L’indicateur utilisé habituellement est le taux de mortalité maternelle, nombre de décès maternels pour cent mille naissances vivantes. Il est calculé en rapportant le nombre de décès maternels une année donnée au nombre de naissances survenues la même année. Le premier chiffre est fourni habituellement par la statistique des causes de décès, et le second, par la statistique d’état civil. Mais beaucoup de pays du Sud ne disposent pas de statistiques suffisamment complètes et fiables pour une telle mesure : les naissances ne sont pas toutes déclarées à l’état civil, les décès sont encore moins bien déclarés, sans parler de leurs causes dont la répartition reste très mal connue. On en est réduit à apprécier le niveau de la mortalité maternelle dans ces pays au moyen d’enquêtes en population générale.

Les annuaires statistiques internationaux : des chiffres faisant illusion

La méthode consiste à interroger un échantillon de femmes en leur demandant des renseignements sur leurs sœurs. Si cette méthode, dite « des sœurs », permet de calculer le taux de mortalité maternelle, ce n’est que de façon indirecte et approximative. L’estimation qui en résulte est affectée d’erreurs de déclarations, elle repose aussi pour partie sur des modèles dont les hypothèses peuvent s’avérer très éloignées de la réalité. L’OMS et l’UNICEF n’hésitent pourtant pas à publier ces chiffres dans leurs annuaires statistiques, donnant l’impression que l’on connaît le niveau de la mortalité maternelle dans chaque pays. Pour ceux où la mortalité maternelle est la plus élevée, qui sont aussi ceux où les statistiques sont les plus défaillantes, l’estimation est cependant très incertaine. Non seulement on connaît mal leur niveau de mortalité maternelle, mais on est souvent incapable d’en mesurer les tendances, de savoir notamment si l’objectif de réduction de la mortalité maternelle de trois quart d’ici 2015 aura été ou non atteint.

De nouvelles méthodes à élaborer et des observatoires à mettre en place

Il est nécessaire de développer des recherches pour connaître les erreurs d’estimation de la méthode des sœurs, afin de les corriger, et mettre au point de nouvelles méthodes plus performantes. En attendant que les systèmes statistiques s’améliorent jusqu’à devenir complets et fiables comme dans les pays du Nord, il faut aussi pouvoir mesurer les évolutions et comprendre leurs mécanismes en étudiant des populations particulières. Quelques « observatoires de population » existent où la population est suivie grâce à une observation démographique et sanitaire de qualité et sur une longue durée, il faudrait les multiplier.

La mise au point de nouveaux outils d’études et de recherche et la constitution de séries d’observations longues et homogènes sont nécessaires dans bien d’autres domaines. En matière de pêche, les politiques de préservation de la biodiversité et des stocks de poissons, si elles veulent être efficaces, doivent pouvoir s’appuyer sur une amélioration de nos connaissances sur la biologie des différentes espèces et sur les stocks et flux affectant leurs populations. Autre exemple phare, celui du climat dont les changements rapides doivent être quantifiés à partir d’observatoires établis sur le long terme et dont les données permettent aux scientifiques d’alimenter des modèles prédictifs et de définir des scénarios utiles au développement de nouvelles politiques publiques.

Les ONG ont de plus en plus le souci d’évaluer leurs activités en consacrant une partie de leurs ressources à recueillir des informations.
Mener des recherches scientifiques n’est cependant pas leur mission principale, ayant en priorité pour vocation d’agir, et souvent dans l’urgence. En revanche c’est bien le rôle des chercheurs et des enseignants chercheurs que de monter des programmes de recherches visant à observer la réalité et son évolution et à comprendre les facteurs de changement de la façon la plus précise possible, et indépendante des autres acteurs du développement.

Investir dans la recherche scientifique pour mieux observer et mieux comprendre les évolutions n’est pas un luxe mais une nécessité.


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