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Les fausses solutions face au double défi du climat et de la sécurité alimentaire (12/10/2013) - par Maureen JORAND, chargée de plaidoyer Souveraineté Alimentaire / CCFD-Terre Solidaire

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La dix-huitième conférence des parties (COP 18) de la Convention des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC), qui s’est tenue à Doha fin 2012, n’a pas permis d’avancer sur le sujet agriculture/climat. Les discussions de l’organe scientifique de la Convention (SBSTA), pendant la première semaine, n’ont ainsi pas abouti à un accord sur les priorités à établir (adaptation, atténuation, adaptation et atténuation ?), ni sur la manière d’aborder le cas échéant l’enjeu d’atténuation (synergies ou co-bénéfices adaptation/atténuation, mention du principe de responsabilité commune mais différenciée des pays Parties…). Le débat sur agriculture a donc été reporté à la prochaine session du SBSTA, en juin 2013, sans passer par les éventuels arbitrages politiques des ministres pendant le segment de haut niveau de la 2ème semaine.

On peut regretter que l’enjeu clef d’adaptation des petites agricultures familiales aux changements climatiques, particulièrement vulnérables alors que faiblement émettrices en GES, ne soit pas pris à sa juste mesure dans le cadre de ces négociations climatiques internationales.

Cependant, ne rien voir sortir de la COP sur le sujet agriculture/climat ne serait-il pas un moindre mal, face aux risques de « fausses solutions » (agriculture dans les marchés carbone) ou d’une approche biaisée (ignorant la différence d’impact des agricultures industrielles et familiales sur la sécurité alimentaire et l’environnement), telles qu’observées dans plusieurs événements informels parallèles à la COP ?

Comment garantir le droit à l’alimentation dans un monde de contraintes climatiques ? Face à ce défi, nous souhaitons attirer l’attention sur les « fausses solutions » qui sont mises en avant, et sur la nécessaire cohérence entre les actions engagées au titre de la lutte contre le changement climatique, les enjeux de développement des agricultures familiales des pays du Sud et le respect du droit à l’alimentation des
populations :

→ La « climate-smart agriculture » : ce concept, qui mise prioritairement sur l’augmentation « durable » des rendements et qui monte en puissance dans les enceintes internationales, néglige l’impact différencié des agricultures industrielles et familiales sur la sécurité alimentaire locale et l’environnement. Le rapport 2008 de l’Évaluation internationale des connaissances, des sciences et des technologies agricoles pour le développement (EICSTAD) rappelle ainsi que « bien que les systèmes agricoles spécialisés, à grande échelle et à forte intensité d’intrants, puissent donner lieu à des augmentations plus rapides de la productivité, les systèmes de production diversifiés, à petite échelle, des pays en développement offrent les meilleures
perspectives d’amélioration des moyens de subsistance ». De plus,
l’agriculture industrielle à grande échelle, avec un fort apport d’intrants externes, génère d’importants niveaux d’émissions et peut participer à la réduction du couvert forestier et, par là, aux émissions issues de la déforestation.

→ L’intégration de l’agriculture aux marchés carbone, portée par certains comme solution pour garantir l’atténuation de l’agriculture tout en mobilisant des ressources financières pour l’adaptation, est discutable tout d’abord d’un point de vue environnemental. En effet, il est très difficile de mesurer le carbone contenu dans les sols agricoles, et il est impossible de garantir que le carbone y soit stocké durablement.

De plus, les grandes exploitations agricoles seront les plus susceptibles d’attirer les investissements du fait de la complexité et des coûts de développement des projets de compensation carbone. Ce type de projets ne bénéficiera en aucun cas aux petites exploitations familiales, pourtant les plus vulnérables face aux changements climatiques. Enfin, cette solution risque d’encourager l’accaparement des terres via l’expansion de l’agriculture à grande échelle et la privatisation d’espaces naturels.

Au-delà de la question spécifique de l’intégration de l’agriculture, les marchés carbone portent déjà atteinte à la sécurité alimentaire des populations en privatisant des espaces naturels préalablement utilisés par des populations locales pour leurs ressources alimentaires et énergétiques. C’est à ces dérives qu’il faut aujourd’hui s’attaquer avant même la perspective de l’inclusion de nouveaux secteurs.

Face aux crises alimentaire et climatique, il faut se concentrer sur les besoins d’adaptation et de sécurisation des petits producteurs. Le potentiel de l’agro-écologie doit également être valorisé, en rappelant que les petits producteurs sont les mieux placés pour mettre en œuvre les techniques de conservation des ressources naturelles qui respectent les conditions locales, créant ainsi des systèmes plus résilients et durables. A cet égard, il convient de clarifier l’objectif et la valeur ajoutée d’un nouveau programme de travail sur l’agriculture dans le cadre de la CCNUCC, et de se montrer le cas échéant vigilants sur ses orientations. S’il faut privilégier une approche intégrée des enjeux d’adaptation et d’atténuation, celle-ci doit nécessairement être différenciée selon les modèles de production agricole, leur vulnérabilité et leur responsabilité en termes d’émissions : un accent spécifique doit être mis sur les besoins en termes d’adaptation des petits producteurs et sur la responsabilité principale de l’agriculture industrielle dans les émissions de GES du secteur agricole.


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