Accès rapide :

Faut-il coordonner les « politiques migratoires » et les politiques d’aide au développement ? (04/01/2013) - par Michel AGIER, pour le conseil scientifique de l’IRD

Les textes publiés dans le cadre des contributions n'engagent que leurs auteurs

La question a fait débat en France ces dernières années, avec la forme conditionnelle donnée par le gouvernement précédent à l’aide publique au développement, considérée comme monnaie d’échange contre la collaboration des pays d’émigration (notamment africains) à la réduction de la « pression migratoire » sur l’Europe. Il est cependant possible d’aborder la question différemment.

Aujourd’hui, on estime à 214 millions le nombre de migrants internationaux (soit 3% de la population mondiale), un nombre qui a triplé entre 1970 et 2010. Le tiers de ces migrations est orienté du Sud vers le Nord, et un autre tiers Sud-Sud. C’est la seconde grande vague migratoire de la période contemporaine après celle de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, qui fut marquée par des mouvements importants de l’Europe vers les Amériques. L’Europe, l’Amérique du Nord et les pays du Golfe sont aujourd’hui les trois principales régions d’immigration même si presque toutes les régions du monde sont concernées. En outre, 740 millions de personnes se déplacent à l’intérieur de leur propre pays.

Toutes les enquêtes soulignent l’aspect multidirectionnel et diversifié des déplacements actuels. La référence à la planète dans sa globalité prend de plus en plus le relais d’une conception post-coloniale des espaces de la migration internationale (quand les migrants du Sud se dirigeaient vers leurs anciennes métropoles), et les migrants n’envisagent plus le pays d’accueil comme un pays unique d’installation.

D’une manière générale, les migrants des pays du Sud ont plus de difficulté à migrer que ceux des pays du Nord. Ils se déplacent plus facilement à l’intérieur de leur pays ou de leur région que d’un continent à l’autre. Considérant la région d’Afrique de l’Ouest, Ndiaye et Robin (CEPED) observent une articulation des cadres de déplacements locaux, régionaux et internationaux. Cette articulation prévaut aujourd’hui grâce à la combinaison de trois facteurs : l’évolution de la trame urbaine ; l’émergence d’un réseau de transports plus structuré ; le développement d’un réseau de nouvelles technologies de l’information. À cela s’ajoutent les effets d’entraînement d’un type de migration sur l’autre, comme le montre l’expérience des migrants burkinabés retournés de Côte d’Ivoire et premiers candidats à la migration vers l’UE (principalement vers l’Espagne). En outre, le déploiement des moyens répressifs contre la migration (au niveau européen avec la création en 2005 de l’agence Frontex et son déploiement sur les frontières méditerranéennes et orientales) a eu pour effet, non de réduire les flux mais de réorienter les routes migratoires, notamment par les voies sahariennes, et de les rendre plus dangereuses ("boat people" en Méditerranée), tout en maintenant les personnes en déplacement dans des situations d’entre-deux plus longtemps.

Deux constats permettent de repenser la convergence possible des mouvements migratoires et de l’aide au développement.
En premier lieu, la place sociale et économique des migrants au sein des zones de départ donne un fort avantage local à la mobilité internationale. Partout, les transferts d’argent des migrants internationaux vers leurs pays de départ sont en volume beaucoup plus importants que les aides publiques (de trois à cinq fois supérieurs selon les régions et les modes de calcul). Dans certains villages du Mali ou du Sénégal, les envois d’argent des migrants peuvent former jusqu’à 80% voire 90% des revenus du village.
En second lieu, les migrations dites des « élites », et des étudiants dans les formations supérieures, en Europe ou aux États-Unis ont pu d’abord favoriser le « brain drain » mais elles sont aujourd’hui reconsidérées. Dans le cas des étudiants et chercheurs du Sud, elles participent à la mondialisation des savoirs et à la formation des communautés scientifiques multilocalisées. Dans ce cadre, les « diasporas scientifiques » permettent de donner une place stratégique aux migrants chercheurs et étudiants du Sud, à la fois globale (sur les lieux de leur circulation) et locale (dans leur pays de départ).

Cette approche nouvelle peut être généralisée à toutes les catégories de migrants internationaux (travailleurs, étudiants, réfugiés ou autres). La « diaspora » est en train d’être considérée, non pas comme l’émanation d’une identité traditionnelle délocalisée et tournée vers le passé, mais comme une émergence stratégique depuis les lieux de la migration. L’intégration individuelle sur les lieux de la migration n’est donc pas un obstacle, bien au contraire, aux liens avec le pays d’origine, liens dont l’efficacité est renforcée par la mobilisation de la diaspora sous des formes associatives, coopératives, etc. ancrées dans les pays d’accueil.

C’est cette nouvelle dynamique des mobilités que peuvent accompagner les politiques d’aide au développement.

Par les membres du Conseil scientifique de l’IRD : http://www.ird.fr/l-ird/organigramme/instances-et-comites/le-conseil-scientifique/les-membres-du-conseil


PLAN DU SITE



MENTIONS LÉGALES & INFOS PRATIQUES

Tous droits réservés - Ministère des Affaires étrangères et du Développement international - 2014