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Commentaire des événements par Jean Mendelson

Maurice Vaïsse a soumis cette sélection des archives à Jean Mendelson, qui - en spécialiste du Chili et en historien - a réagi par les commentaires suivants :

1/ Qu’apprend-on dans ces archives ?

Voici un bel exemple, et même un cas d’école : des archives évidemment authentiques et véridiques, dont la sincérité est incontestable, mais dont la simple lecture, sans explication et hors de tout contexte, donne une idée largement faussée de la réalité des événements et de l’action des diplomates français pendant les semaines dramatiques qui ont suivi le 11 septembre 1973 et la fin de l’Unité populaire au Chili. C’est une bonne nouvelle pour les historiens, qui y trouveront la confirmation du caractère indispensable de leur travail : la vérité d’une archive n’est pas nécessairement celle de l’Histoire !

Il ne s’agit pas de relever les erreurs factuelles, même si elle sont nombreuses (à commencer par la première phrase du télégramme n°597 du 11 septembre (PDF, 53, Ko) rendant compte du coup d’Etat : Salvador Allende n’avait pas de télévision à sa disposition, et son allocution annonçant le soulèvement de la marine a été diffusée sur certaines radios mais n’a jamais été "télévisée". Ce genre d’inexactitude illustre surtout un détail que le lecteur d’archives oublie parfois : l’auteur du document peut être parfois pris sous l’émotion de l’événement). Car l’essentiel se trouve, à mon sens, d’abord dans ce que ces archives disent - ou ne disent pas - sur l’action de l’ambassade de France au Chili après la prise du pouvoir par Pinochet, ensuite dans les analyses politiques que ce coup d’Etat suscite chez les diplomates en poste et surtout au Département.

2/ Qu’est-ce que ces archives ne disent pas ?

Sur l’action de notre ambassade à Santiago, on ne peut qu’être frappé par la différence qui existe entre la prudence des premiers messages de Santiago sur la question des réfugiés et la réalité vécue par ces réfugiés ; on retrouve d’ailleurs cette différence en lisant les souvenirs des acteurs français de ce drame (je songe à l’ouvrage émouvant de l’ambassadeur Pierre de Menthon, Je témoigne, paru en 1979, ou au récent article publié par le premier conseiller - chargé d’affaires a.i. lors du putsch - Jean-Noël de Bouillane de Lacoste dans la dernière livraison de la Revue d’histoire diplomatique). Contradiction classique entre la vérité de l’archive et la reconstruction du souvenir ? C’est vite dit ! d’autant que des documents rédigés à chaud, comme le remarquable Journal de Françoise de Menthon, épouse de l’ambassadeur, confirment non ce qui ressort des documents d’archives mais bien plutôt les souvenirs des acteurs.

Autre confirmation : si on trouvera toujours un ou deux témoignages contraires, ceux qui ont eu à recourir à l’aide de notre ambassade dans ce printemps austral de triste mémoire ont conservé presque unanimement le souvenir d’un des postes diplomatiques les plus ouverts, les plus solidaires, les plus fraternels. "Fraternel" et "solidaire" ne sont pas des adjectifs habituels dans le langage diplomatique, et ils n’apparaissent nulle part dans ces documents ; mais je puis attester que, pendant toute cette période qui va de l’automne 1973 - arrivée des premiers réfugiés chiliens en France - à mon premier séjour de travail au Chili, en 1983, ce sont eux que j’ai constamment entendus dans la bouche des principaux intéressés. Plus tard, au cours de mon séjour en poste à partir de 1985, ce sont aussi ces qualificatifs que j’ai retenus quand les noms de Menthon, Lacoste, Hennekinne, Nicoullaud, Husson et d’autres étaient évoqués devant moi. Je le dis avec d’autant plus de liberté que je n’étais en rien impliqué personnellement dans la diplomatie française en 1973 ni au cours des années suivantes.

D’où provient cette différence ? D’abord, n’oublions pas que les diverses sensibilités politiques coexistaient naturellement au sein de l’Ambassade ; le coup d’Etat a été ressenti par les uns comme un drame pour les plus pauvres et les déshérités du Chili, et par les autres comme une délivrance et la fin du chaos économique. Comme de nombreux Chiliens des milieux aisés et francophones avec lesquels notre ambassade était prioritairement en contact, certains agents de l’ambassade ont dû songer que le pays allait retrouver son calme et que l’armée allait remettre le pouvoir à cette bourgeoisie qui se voyait comme son légitime propriétaire. Je trouve normal que le diplomate sympathisant de l’Unité populaire se soit trouvé aussitôt engagé du côté des victimes de l’écrasement de la démocratie ; j’estime plus méritoire que son collègue idéologiquement éloigné de l’Unité populaire se soit rapidement rendu compte, comme d’ailleurs nombre de Chiliens opposés à Salvador Allende, qu’on n’avait pas affaire à un putsch classique, que Pinochet n’était pas un criminel ordinaire et que la dictature qui commençait différait des précédents pronunciamientos chiliens.

J’estime encore plus remarquable que cette évolution, qui est difficilement perceptible dans ces archives, n’ait même pas été une condition préalable et nécessaire pour que notre ambassade se transforme d’emblée en un des principaux lieux de refuge des pourchassés et des persécutés.

3/ Quelles conséquences a eu la difficulté technique des communications avec Paris ?

Un point majeur mérite d’être souligné : la difficulté voire l’absence de toute communication entre le Département et l’ambassade, qui s’est trouvée largement livrée à elle-même - ce qui est heureux, d’ailleurs, si on lit les textes rédigés à Paris et qui suscitent parfois un profond malaise. Le télégramme "Immédiat" N°597 annonçant le putsch n’est reçu à Paris que trois jours et demi plus tard ! Paradoxalement, l’ambassade a donc agi dans une grande liberté, sans instructions, sans même la connaissance juridique précise de ses privilèges et immunités, comme on le constate avec étonnement dans ces archives.

L’utilisation que nos diplomates ont fait de cette liberté d’action s’est révélée à leur honneur, mais leur trace n’est guère visible dans ces documents ; il est important de savoir que, dès le contact téléphonique rétabli avec Paris, le choix pris par l’ambassade d’accueillir des réfugiés non nationaux a reçu le soutien explicite du Département, ce qui évidemment n’apparaît pas non plus dans ces archives. Lorsque l’ambassadeur pourra rejoindre son poste, il ne mettra guère de zèle à respecter les conseils de prudence, pris qu’il était par les horreurs dont il ne pouvait pas ne pas être le témoin.

Je note que ces documents ne semblent pas contenir de claire confirmation de ce que Pierre de Menthon écrira dans son témoignage postérieur, dans lequel il résume d’une formules les instructions verbales qu’il écrit avoir reçues du président Pompidou et de Michel Jobert, ministre des Affaires étrangères ("Vous devez faire tout le possible sur le plan humanitaire"). Dans la préface à Je témoigne, Alain Peyrefitte salue la "mission périlleuse (de Pierre de Menthon) d’accorder l’asile à des réfugiés traqués tout en tenant le cap des relations dictées par Paris".

4/ Qu’apprend-on de ce que le Département et le gouvernement pensaient de l’Unité populaire chilienne ?

L’autre aspect instructif - et moins glorieux - de ces archives, réside dans l’analyse politique qui est faite au Département de ces événements. L’auteur principal des notes et des instructions en provenance de la direction d’Amérique, René de Saint-Légier, n’était pas un analyste distant : dernier ambassadeur au Chili avant Pierre de Menthon, le directeur d’Amérique y avait personnellement vécu l’élection de Salvador Allende et les débuts du gouvernement de l’Unité populaire. L’idée dominante au sein de notre diplomatie, qui est aussi celle qui ressort dans les commentaires des principaux médias, pourrait se résumer de la façon suivante : Salvador Allende, "mal élu" en 1970 avec moins de 37% des voix au premier tour face au candidat de droite Jorge Alessandri (35%) et ayant dû avoir recours à un deuxième tour par voie parlementaire, a mené une politique de plus en plus "agressive et intolérante" qui a profondément divisé le pays, conduit à la perte du "code moral" chilien (note n°37/AM du 12 septembre 1973) (PDF, 212 Ko).

Aucune note ne rappelle que l’élection d’un président minoritaire était chose banale au Chili, et on fait comme si l’élection présidentielle précédente, en 1964, était la règle et non l’exception (la droite n’avait alors présenté aucun candidat) : il est remarquable que nul ne mentionne l’avant-dernière élection, en 1958, qui avait opposé les deux mêmes candidats de droite et de gauche, Jorge Alessandri l’emportant alors avec 31,5% des voix et 2,6% d’avance (un douteux candidat, prêtre d’extrême-gauche, avait obtenu plus de 3% des voix et empêché alors la victoire de Salvador Allende). A l’époque, nul n’avait qualifié Alessandri de "mal élu"… La spécificité politique de Salvador Allende ne résidait donc pas dans son élection serrée - chose classique au Chili -, mais dans le fait que son soutien électoral ne s’est pas affaibli avec l’exercice du pouvoir, au contraire de ses prédécesseurs (en 1971, l’Unité populaire avait obtenu 50% des voix aux élections municipales, soit un gain de 13% par rapport au résultat de Salvador Allende à la présidentielle de l’année précédente).

De tout cela, on ne trouve pas trace dans les notes du Département, où on lit les événements du Chili à travers la grille politique française, comme le fait d’ailleurs l’opposition de gauche de l’époque. Cela conduit à écrire (note N°37 déjà mentionnée) cette terrible phrase : "l’inconvénient du 11 septembre est de faire apparaître l’Unité populaire en victime et M. Allende en martyr" !

Car, de fait, la droite et la gauche françaises instrumentalisent le coup d’Etat, chacune à leur façon. L’opposition de gauche, prise dans sa contradiction (avec l’impossible coexistence entre une demande de rupture des relations avec la junte et une exigence d’intervention diplomatique plus active auprès des autorités de facto), se mobilise surtout pour la solidarité avec les victimes du coup d’Etat.

Quant à la politique officielle française, elle se trouve bien résumée dans la déclaration du Premier ministre Pierre Messmer au Parlement (9 octobre 1973) : "Le gouvernement, tout en déplorant le renversement par la force du gouvernement légal de Santiago, comme il déplore d’ailleurs les circonstances qui ont conduit à cet aboutissement, refuse de s’engager dans une croisade idéologique contre les autorités chiliennes".

5/ La critique de l’Unité populaire a-t-elle freiné la protection et l’accueil de ses partisans ?

L’aide aux franco-chiliens de gauche, mais aussi aux autres réfugiés, puis leur accueil en France, apparaît dans ces documents comme un fil conducteur que nul ne discute, malgré les divergences d’analyse, y compris sur la nature de la répression (ainsi, dans sa note du 6 octobre, René de Saint-Légier la qualifie de "rude, mais généralement moins inhumaine que ne l’indique généralement la presse" ; mais treize jours plus tard, une note au Ministre n°182/AM rédigée par "RC" - Raymond Césaire - (PDF, 212 Ko) indique que "personne ne s’attendait à ce que l’action militaire soit aussi violente, ni la répression aussi brutale", et le même écrit le 5 novembre dans sa note au Ministre n°204/AM : "Le souci d’extirper le marxisme semble servir de prétexte à l’établissement d’un climat de terreur").

C’est ce qui, à mon sens, est le plus remarquable dans la politique française de l’époque : une ambassade d’abord sans instruction de Paris et qui s’implique dans l’action de solidarité, et un Département qui, malgré des vues critiques sur l’Unité populaire, ne questionne à aucun moment le devoir de protection des victimes de la junte militaire ; mais il est vrai que c’est à l’aune des importants moyens financiers mis à la disposition du poste diplomatique pour traverser la crise des réfugiés, plus qu’à la lecture des ces documents, qu’on peut mesurer la réalité de l’attitude du Département sur ce sujet essentiel. Au-delà, ces documents donnent une belle illustration de ce à quoi peut servir une ambassade.


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