Accès rapide :

Le canal Méditerranée - Mer Rouge : une idée ancienne.

Doc:Jacques-Marie Le Père, <BR> Mémoire sur la communication <BR> de la mer des Indes à la Méditerranée <BR> par la mer Rouge et l’isthme de Soueys, <BR>  dans Description de l’Egypte, l’Etat moderne, <BR> tome XI, Paris, Imprimerie Panckouke, 1822. <BR> Bibliothèque du ministère <BR> des Affaires étrangères, 230 E. , 240.3 ko, 358x631
Jacques-Marie Le Père,
Mémoire sur la communication
de la mer des Indes à la Méditerranée
par la mer Rouge et l’isthme de Soueys,
dans Description de l’Egypte, l’Etat moderne,
tome XI, Paris, Imprimerie Panckouke, 1822.
Bibliothèque du ministère
des Affaires étrangères, 230 E. - (JPEG, 240.3 ko)














Le canal de Nechao.

L’idée de relier la Méditerranée et la mer Rouge est « vieille comme l’Egypte. » Sous la vingt-sixième dynastie, le pharaon Néchao (610-595 av. J.C.) fait creuser un premier canal entre un bras du Nil et le golfe de Suez. Sous les Lagides, Ptolémée II améliore l’ouvrage en lui donnant son tracé définitif, entre Bubastis (Zagazig) et Arsinoé (Suez), et en l’équipant d’écluses.

Devenus maîtres du pays, les Romains entretiennent soigneusement le canal, essentiel à leur commerce avec l’Inde. Envahi par les sables après la chute de l’Empire, il est restauré en 640 par le calife Omar puis abandonné définitivement deux siècles plus tard.

Résurgence de la question à l’époque moderne.

L’idée d’une liaison directe entre les deux mers réapparaît au seizième siècle à Venise, dont les intérêts sont lésés par la découverte de la route du cap de Bonne-Espérance en 1498 et qui y voit le moyen de conserver le monopole du commerce avec l’Orient. Divers projets d’occupation de l’Egypte sont échafaudés les siècles suivants. En 1672, Leibniz adresse à Louis XIV un mémoire suggérant au roi la conquête du pays.
A la fin du XVIIIe siècle, la question commence à être envisagée avec plus d’intérêt par la diplomatie de Louis XVI et popularisée par des récits de voyageurs. En 1779, le baron de Tott remet à Vergennes, ministre des Affaires étrangères, un mémoire sur la conquête de l’Egypte, auquel le ministre, attaché au maintien des bonnes relations avec l’empire ottoman, ne donne pas de suite.

En janvier 1785, la France et la Sublime Porte passent un traité accordant aux Français des garanties pour le transit des marchandises par Suez. En 1787, Constantin-François de Chasseboeuf fait paraître sous le pseudonyme de Volney la première édition du Voyage en Egypte et en Syrie puis en 1788 celle de La Guerre des Turcs, qui remportent un grand succès. Volney y envisage la conquête du pays (tout en la déconseillant comme non productive) et le rétablissement d’une liaison entre la Méditerranée et la mer Rouge soit par un canal indirect en utilisant le Nil soit par le percement de l’isthme de Suez. Il désapprouve cette dernière solution avec des arguments qui seront plus tard repris par les adversaires de Lesseps : les rivages des deux mers ne se prêtent pas à l’installation de bons ports, « comment pratiquer dans les sables mouvants un canal durable ? », « le terrain manque absolument d’eau douce. » Les idées de Volney, que Bonaparte connaît et apprécie, intéressent vivement les diplomates et les politiques.

Bonaparte en Egypte.

L’étape décisive vers une intervention française dans le pays est franchie le 25 pluviôse an VI (14 février 1798), avec le mémoire que Talleyrand, ministre des Relations extérieures, remet au Directoire et où, sans envisager un conflit avec la Porte, il recommande la conquête de l’Egypte. Sous le prétexte de débarrasser le pays des beys qui l’oppriment le but est de chasser les Anglais de la Méditerranée et de leur couper la route de l’Inde. Dans cette perspective, l’isthme de Suez revêt une importance toute particulière aux yeux du ministre : « cette expédition nous offre, en outre, les moyens de chasser les Anglais de l’Inde, en y envoyant du Caire par Suez un corps de troupes de 15 000 hommes. » Cinq mois après son débarquement dans le pays, Bonaparte, selon les instructions reçues des Directeurs, se rend dans l’isthme pour y étudier le moyen d’établir une voie de communication entre les deux mers.

Sitôt matée la révolte du Caire en octobre 1798, Bonaparte, accompagné de son état-major et d’un groupe d’ingénieurs, part en reconnaissance dans l’isthme où il retrouve les vestiges de l’ancien canal des pharaons. Il charge Jacques-Marie Le Père, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, de rédiger un mémoire sur le sujet.

Jacques-Marie Le Père, son frère Gratien et les ingénieurs qui travaillent avec lui procèdent à trois campagnes de nivellement dans l’isthme dans des conditions très difficiles en raison du manque d’eau et des attaques de bédouins. En outre, ils doivent travailler avec du matériel de fortune, leurs instruments ayant été pillés lors de l’insurrection du Caire. Obligés de faire leurs relevés dans la précipitation, les ingénieurs concluent à une différence de niveau de 9 mètres entre la Méditerranée et la mer Rouge, erreur qui persistera jusqu’au nivellement de 1847.

Sur les moyens d’exécution du canal, Le Père préconise d’en confier la réalisation à une « compagnie de commerce » jugeant que ce moyen « présente une garantie qu’on ne peut généralement se promettre de l’inconstance des gouvernements ou des rivalités ministérielles, qui ont si souvent fait échouer ou suspendre les entreprises les plus utiles. », idée reprise plus tard par Lesseps et lointaine origine de la Compagnie universelle du canal maritime de Suez.

Doc:Plan du port de Soueyz <BR> et du fond du golfe arabique. <BR> Profils du canal projeté entre <BR> les deux mers dans Description de l’Egypte, <BR> Planches, l’Etat moderne, tome I, <BR> Paris, Imprimerie nationale, 1809. <BR> dessins de Gratien Le Père et de Saint-Genis) <BR> Bibliothèque du ministère <BR> des Affaires étrangères, 28G12. , 98.1 ko, 411x579
Plan du port de Soueyz
et du fond du golfe arabique.
Profils du canal projeté entre
les deux mers dans Description de l’Egypte,
Planches, l’Etat moderne, tome I,
Paris, Imprimerie nationale, 1809.
dessins de Gratien Le Père et de Saint-Genis)
Bibliothèque du ministère
des Affaires étrangères, 28G12. - (JPEG, 98.1 ko)
















A Le Père qui lui assure en août 1799 que le rétablissement du canal des pharaons lui « paraissait facile », Bonaparte répond juste avant de quitter le pays : « Eh bien […] la chose est grande ! Publiez un mémoire et forcez le gouvernement turc à trouver, dans l’exécution de ce projet et son intérêt et sa gloire. »
C’est Mimaut, le consul général à Alexandrie, qui initie son jeune collègue Lesseps à la question du canal : « Je n’oublierai jamais, écrit ce dernier en 1854, que M. Mimaut, le grand ouvrage de l’expédition d’Egypte à la main, m’initia à l’étude du canal des deux mers, au sujet duquel j’avoue avoir été jusque là dans l’ignorance la plus complète. »

Pour aider le Sultan à chasser les Français d’Egypte, l’Angleterre organise deux expéditions à partir de la Méditerranée et des Indes. Les troupes venues des Indes et du Cap de Bonne Espérance débarquent à Qosseïr le 15 juin 1801 et rembarquent à Suez le 6 juin 1802, en application de la Paix d’Amiens.
En 1807, une tentative anglaise de débarquement dans le pays est repoussée par Méhémet Ali.
La première étape du contrôle de la mer Rouge par l’Angleterre a lieu en 1839 avec l’occupation d’Aden.

Le Père Enfantin et la Société d’études de l’isthme de Suez.

Au printemps 1833 débarque à Alexandrie un petit groupe de Français bizarrement accoutrés rejoints en septembre par leur chef nommé Enfantin et surnommé « le Père » par ses disciples.
Prosper Enfantin, dit « le Père Enfantin », avait fondé un an auparavant une communauté à Ménilmontant où ses idées sur l’amour libre lui avaient valu de la prison pour outrages aux bonnes mœurs à Sainte-Pélagie. Il en sortait à peine et était venu en Egypte dans l’espoir d’y trouver la femme idéale, « la Mère », et d’y creuser un canal reliant la mer Rouge et la Méditerranée, union charnelle, mystique et géographique de l’Orient et de l’Occident.

Méhémet Ali, qui a pour son pays des projets plus urgents et à son service des ingénieurs d’apparence un peu plus sérieuse, refuse de recevoir Enfantin et d’entendre parler de son projet de canal. Déçu, celui-ci rentre en France en octobre 1836 après avoir perdu plusieurs disciples lors de la grande peste mais pas ses convictions.
Echec apparent car le séjour des saint-simoniens en Egypte se révélera très fécond.
Dans l’immédiat, se crée dans les années 1833-1837 un milieu où les saint-simoniens, les ingénieurs français et les deux consuls, Mimaut et Lesseps, discutent des problèmes du transit par l’isthme de Suez.
A la même époque, le lieutenant anglais Waghorn trace la route terrestre (overland) et finit par obtenir de Méhémet-Ali l’autorisation d’organiser un service postal entre Suez, Le Caire et Alexandrie, la fameuse « malle des Indes ».

Doc:Prosper Enfantin <BR> L’Illustration, 10 septembre 1864. <BR> Ministère des Affaires étrangères. , 290.5 ko, 482x509
Prosper Enfantin
L’Illustration, 10 septembre 1864.
Ministère des Affaires étrangères. - (JPEG, 290.5 ko)









Les projets d’Enfantin, les travaux de Waghorn et ceux de Linant de Bellefonds, ingénieur en chef des travaux en Haute-Egypte, posent clairement l’alternative pour la circulation des voyageurs et des marchandises dans l’isthme : soit cette question est réglée par la route overland et par un chemin de fer entre Suez, Le Caire et Alexandrie, soit le problème est résolu par un canal direct ou indirect entre la mer Rouge et la Méditerranée.

Dix ans après son retour d’Egypte, Enfantin, déçu mais toujours pas découragé, fonde la Société d’études de l’isthme de Suez dont les conclusions permettent aux projets ultérieurs de partir sur de nouvelles bases.
Enfantin, qui n’a pas renoncé à son projet de canal, fonde à Paris en novembre 1846 la Société d’études sur l’isthme de Suez. La Société est formée de trois groupes de spécialistes français, anglais et austro-allemands placés chacun sous le patronage de personnalités prestigieuses : Paulin Talabot, grand industriel saint-simonien créateur des chemins de fer du Rhône, Robert Stephenson, ingénieur et fils du constructeur des locomotives, et Aloys de Negrelli, inspecteur des Travaux publics au service de l’Autriche. Le but de la Société est de mener à bien les travaux scientifiques nécessaires à la Société d’exécution chargée de la réalisation des travaux.

En septembre 1847, trois brigades d’ingénieurs et de géomètres débarquent en Egypte. La brigade française dirigée par Bourdaloue procède au premier nivellement complet de l’isthme depuis l’expédition d’Egypte. Ses conclusions bouleversent les données du problème : « La différence de niveau entre les deux mers, écrit dans son rapport Paulin Talabot, qui, d’après les nivellements de 1799, aurait été de plus de 8 mètres, n’existe pas. Les basses mers sont de niveau et la différence de 80 centimètres qui existe entre les mers moyennes provient uniquement de l’inégalité des marées. »

Découverte capitale qui met fin à une erreur de presque cinquante ans mais non aux polémiques entre les partisans du canal direct de Suez à Péluse, tel Linant de Bellefonds, et ceux du tracé indirect empruntant le Nil et aboutissant à Alexandrie, projet défendu par Paulin Talabot.
Emportée par les révolutions de 1848, le développement des chemins de fer, la défection du groupe anglais et par des querelles de personnes, la Société d’études pour l’isthme de Suez cesse ses activités.
En 1854, au moment où Lesseps obtient son firman de concession, les saint-simoniens tenteront en vain de s’imposer. La Société d’exécution ne verra jamais le jour et Prosper Enfantin s’effacera devant Ferdinand de Lesseps.


PLAN DU SITE



MENTIONS LÉGALES & INFOS PRATIQUES

Tous droits réservés - Ministère des Affaires étrangères et du Développement international - 2014