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La Compagnie universelle du Canal de Suez

Doc:Entrée de Saïd, Pacha au Caire <BR> L’Illustration, 12 août 1854. <BR> Ministère des Affaires étrangères. , 80.3 ko, 434x558
Entrée de Saïd, Pacha au Caire
L’Illustration, 12 août 1854.
Ministère des Affaires étrangères. - (JPEG, 80.3 ko)









Du départ des saint-simoniens en 1836 à l’entrée en scène de Lesseps en 1854, la question du percement de l’isthme de Suez agite les esprits en France, en Egypte et en Angleterre.
Méhémet Ali, qui tient avant tout à préserver son nouveau statut et redoute les empiètements étrangers, qu’ils soient français ou anglais, repousse tous les projets de canaux. La Grande-Bretagne avance ses pions en obtenant en 1842 pour la Compagnie péninsulaire et orientale une convention qui lui accorde le monopole du transit dans l’isthme et la création d’une ligne de chemin de fer entre Alexandrie et Le Caire, en attendant son prolongement jusqu’à Suez.
Le vice-roi meurt le 2 août 1849 sans avoir tranché la question du canal. La même année, après son échec à Rome, Lesseps quitte définitivement la diplomatie, se retire à la campagne et reprend un dossier qu’il n’avait jamais complètement abandonné. Par son vieil ami Ruyssenaers, consul général des Pays-Bas en Egypte , il adresse en 1852 un projet à Abbas pacha, le nouveau vice-roi, hostile aux Français. Un second projet adressé à la Sublime Porte n’a pas plus de chance.
A la suite de ce double échec, Lesseps décide d’attendre des « temps plus propices.

Lesseps et Mohamed Saïd.

Le 14 juillet 1854, Mohamed Saïd (1822-1863) succède à son oncle, le médiocre Abbas pacha. Fils préféré de Méhémet Ali, le prince a reçu une éducation européenne dispensée par un précepteur français, l’orientaliste Koenig bey. L’avènement de Mohamed Saïd est une chance inespérée pour Lesseps. Dans sa retraite berrichonne, il apprend la nouvelle par les journaux et écrit aussitôt à Saïd pour le féliciter. Le pacha lui répond par une invitation à se rendre à Alexandrie. Pour Lesseps, le nouveau maître de l’Egypte est un « ami de jeunesse ». Alors qu’il était consul à Alexandrie, il avait adouci les sévérités de Méhémet Ali envers son fils et lui avait rendu visite lors d’un exil passager à Paris.

Dès lors et pendant les quinze années suivantes, Lesseps va mener un combat acharné, multipliant les visites auprès de la Porte, les meetings en Angleterre, les tournées en France et en Europe et les visites aux chantiers de l’isthme. Il frôle parfois la catastrophe, se heurte à la passivité du gouvernement impérial et à l’hostilité du cabinet britannique mais sait que l’opinion publique française et européenne le soutient. Entouré d’ingénieurs de premier plan, il ne dévie pas du but qu’il s’est fixé : Aperire terram gentibus (Ouvrir la terre aux nations).

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Port d’Alexandrie vers 1870 - (JPEG, 65.7 ko)

Le 7 novembre 1854, Lesseps débarque à Alexandrie où le vice-roi le reçoit le jour même en audience, l’informe de « son désir de faire le bien et de rendre la prospérité à l’Egypte » et l’invite à le suivre dans une excursion au désert libyque.
Lesseps, qui n’a confié son projet qu’à Zulfikar pacha, ami d’enfance de Mohamed Saïd, suit au désert le vice-roi accompagné d’une armée de dix mille hommes. Le 15 novembre, à cinq heures du matin, il aperçoit devant sa tente un arc-en-ciel « aux plus vives couleurs dont les deux extrémités plongeaient de l’est à l’ouest. »
Jugeant le présage de bon augure, il se rend en fin de journée auprès du vice-roi et, le trouvant dans un état d’esprit favorable, lui expose son projet : « Je suis convaincu, lui répond Mohamed Saïd, j’accepte votre plan ; nous nous occuperons dans le reste du voyage des moyens d’exécution ; c’est une affaire entendue ; vous pouvez compter sur moi. »

Création de la Compagnie universelle du Canal de Suez.

Le 30 novembre, après avoir convoqué la communauté consulaire, Saïd pacha signe le firman accordant à Ferdinand de Lesseps « le pouvoir exclusif de constituer et de diriger une compagnie universelle pour le percement de l’isthme de Suez et l’exploitation d’un canal entre les deux mers. »

Premier des actes fondateurs de la Compagnie universelle du canal de Suez, le firman de concession du 30 novembre 1854 définit en 12 articles les obligations et les droits de la Compagnie.
L’article 1er accorde à Lesseps « le droit exclusif » de constituer et de diriger « une compagnie universelle pour le percement de l’isthme de Suez et l’exploitation d’un canal entre les deux mers avec faculté d’entreprendre ou de faire entreprendre tous travaux et constructions ». Le directeur de la Compagnie sera toujours nommé par le gouvernement égyptien. La durée de la concession est fixée à quatre-vingt-dix-neuf ans à partir du jour de l’ouverture du canal des deux mers.
Les travaux seront exécutés aux frais exclusifs de la Compagnie, à laquelle tous les terrains n’appartenant pas à des particuliers seront concédés à titre gratuit.
La répartition des bénéfices est définie par l’article 5 : « Le gouvernement égyptien recevra annuellement de la Compagnie 15% des bénéfices nets […] sans préjudice des intérêts et dividendes revenant aux actions qu’il se réserve de prendre pour son compte. […] Le reste des bénéfices nets sera réparti ainsi : 75% au profit de la Compagnie, 10% aux membres fondateurs. »
Les tarifs et droits de passage seront toujours égaux pour toutes les nations. Le gouvernement égyptien abandonne à la Compagnie tous les terrains du domaine publics qui seraient arrosés et cultivés par ses soins. Linant-bey, directeur des Travaux publics égyptiens, devra procéder au relevé des terrains concédés.
A l’expiration de la concession, le gouvernement égyptien se substituera à la Compagnie. Les statuts de la Compagnie devront être soumis au gouvernement égyptien.

Dans la copie du firman transmise en 1855, Mohamed Saïd fait ajouter cette clause, qui sera pour Lesseps la source de multiples complications : « Quant aux travaux relatifs au creusement du canal, ils ne seront commencés qu’après l’autorisation de la Sublime Porte. »
Le firman de novembre 1854 est complété par celui du 5 janvier 1856 définissant le cahier des charges de la Compagnie.

Doc:Extrait des procès-verbaux des séances <BR> de la Commission internationale du canal de Suez, <BR> 30 octobre 1855 <BR> exemplaire dédicacé par Ferdinand de Lesseps <BR>  au comte Walewski, ministre des Affaires étrangères). <BR> Ministère des Affaires étrangères. , 156.3 ko, 416x676
Extrait des procès-verbaux des séances
de la Commission internationale du canal de Suez,
30 octobre 1855
exemplaire dédicacé par Ferdinand de Lesseps
au comte Walewski, ministre des Affaires étrangères).
Ministère des Affaires étrangères. - (JPEG, 156.3 ko)















Sitôt obtenu l’accord de Mohamed Saïd en novembre 1854, Lesseps s’adresse aux gouvernements autrichien, piémontais, prussien, hollandais et espagnol pour qu’ils désignent les experts de la Commission internationale, « véritable tribunal scientifique de l’Europe », chargée d’émettre un avis technique définitif sur la faisabilité du canal.
Les Pays-Bas désignent le chevalier Conrad, ingénieur en chef du Water-Staat à La Haye, la Prusse Lentze, ingénieur en chef des travaux hydrauliques, l’Autriche le chevalier de Negrelli, inspecteur général des chemins de fer, le royaume de Sardaigne Paleocapa, ministre des Travaux publics, l’Espagne don Montesino, directeur des Travaux publics. La France est représentée par Renaud, inspecteur général des Ponts et Chaussées et par Lieussou, ingénieur hydrographe de la Marine. Lesseps choisit lui même deux ingénieurs en chef londoniens, Rendel et Mac Clean. Barthélémy-Saint-Hilaire est nommé secrétaire général.

Le plus court chemin de la Méditerranée à la mer Rouge

Lors de sa première réunion à Paris, le 30 octobre 1855, la Commission décide l’envoi d’une sous-commission en Egypte. Le groupe composé de Lesseps, Conrad, Mac Clean, Negrelli, Renaud et Lieussou débarque à Alexandrie le 18 novembre 1855. Il est rejoint par Linant-bey et par Mougel-bey, que Lesseps connaît depuis 1832 et qui représentent l’administration égyptienne.
Au terme des repérages dans l’isthme, la commission aboutit à la conclusion que le trajet direct entre Suez et le golfe de Péluse est « l’unique solution du problème de la jonction de la mer rouge et de la Méditerranée » et écarte sans appel tout tracé indirect par Alexandrie.
Elle déclare que « les sondages effectués dans la baie de Péluse et dans la rade de Suez permettent non seulement d’envisager l’installation des infrastructures portuaires mais également de penser que les travaux d’aménagement seront plus faciles que prévus » et évalue le montant total des travaux à 200 millions.

Le firman du 5 janvier 1856

Le 5 janvier 1856, Saïd pacha accorde un second firman qui complète le premier et définit les obligations respectives de la Compagnie universelle du canal maritime de Suez et du gouvernement égyptien.

Le firman du 5 janvier 1856 se définit comme le « cahier des charges pour la construction et l’exploitation du grand canal maritime de Suez et dépendances. »
La Compagnie sera tenue d’exécuter à ses frais deux canaux : un canal « approprié à la grande navigation maritime » entre Suez et le golfe de Péluse et « un canal d’irrigation approprié à la navigation fluviale » joignant le Nil et le canal maritime. Les travaux devront être conduits dans les six ans. L’article 2 prévoit que « dans tous les cas, les quatre cinquièmes au moins des ouvriers seront égyptiens. »
L’ article 3 fixe le tracé du canal maritime qui « prendra son origine au port même de Suez ; il empruntera le bassin dit des lacs Amers et le lac Timsah » et débouchera dans la Méditerranée dans le golfe de Péluse en un point qui devra être déterminé par les ingénieurs.
Le lac Timsah sera converti en un port intérieur « propre à recevoir les bateaux du plus fort tonnage. » La Compagnie est également tenue de construire un port à l’entrée du canal maritime dans le golfe de Péluse et d’améliorer le port de Suez. Les frais d’entretien des canaux et des ports seront aux frais de la Compagnie.

Le gouvernement égyptien abandonne à la Compagnie la jouissance de tous les terrains n’appartenant pas à des particuliers, qui pourront être nécessaires ainsi que la jouissance des terrains incultes mis en valeur et arrosés par ses soins. Le gouvernement égyptien accorde à la Compagnie le droit d’extraire, « sans payer aucun droit » des mines et carrières tous les matériaux nécessaires aux travaux.
Par l’article 14, il est stipulé que « le grand canal maritime de Suez à Péluse et les ports en dépendant [seront] ouverts à toujours, comme passages neutres, à tout navire de commerce traversant d’une mer à l’autre. »
La durée de la Société est fixée à 99 ans à compter de l’achèvement des travaux et de l’ouverture du canal maritime à la navigation. Passée cette période, le gouvernement égyptien rentrera en possession du canal maritime. Lesseps, indépendamment de la durée des travaux, sera pendant 10 ans président de la Compagnie à compter du jour de l’exploitation.

En 1858, au moment de la constitution du capital de la Compagnie, le total des terrains concédés se montera à 133 000 hectares : 63 000 hectares de terres cultivables et 70 000 hectares de terres formant une bande de terre de deux km de large de chaque côté des canaux et autour de chaque port.

Doc:L’Isthme de Suez. <BR> Journal de l’union des deux mers, <BR> numéro 1, 25 juin 1856. <BR> Ministère des Affaires étrangères. , 195.3 ko, 421x625
L’Isthme de Suez.
Journal de l’union des deux mers,
numéro 1, 25 juin 1856.
Ministère des Affaires étrangères. - (JPEG, 195.3 ko)






Constitution du capital de la Compagnie

De 1855 à 1858, Lesseps se livre à une intense propagande à travers l’Europe et à de multiples démarches auprès des gouvernements turc et britannique pour obtenir le firman de ratification. Devant l’échec de ses tentatives, il décide en août 1858 de se contenter de l’« adhésion tacite » de la Turquie et juge le moment venu de fonder la Compagnie universelle.
Refusant d’en passer par les grandes banques dont les conditions lui semblent excessives, il décide d’ouvrir un bureau place Vendôme et d’y recevoir directement les souscriptions. Le 15 octobre 1858, le public est informé par la presse que la souscription sera ouverte le 5 novembre et close le 30 du même mois. Le capital de la Compagnie est fixé à 200 millions de francs divisés en 400 000 actions de 500 francs.

Lesseps avait espéré une large participation des capitaux européens. Sur les 400.000 actions, 207.111 sont souscrites en France (départements et Algérie compris), 192.898 à l’étranger, chiffre trompeur, car l’Egypte à elle seule réserve 177.642 titres, selon l’engagement pris par Mohamed Saïd d’acquérir les actions non souscrites.

L’ Europe participe peu, à commencer par l’Angleterre qui a boycotté l’opération et ne retient que 5085 titres. L’Autriche, qui possède Trieste, achète plus de 50.000 actions, la Russie 24 174, l’Espagne 4046, les Pays-Bas 2615, les Etats-Unis 5000 et la Suède une action ! En France, les départements souscrivent pour plus de 116.000 actions, Paris 90.121, l’Algérie 728. Les Bouches-du-Rhône arrivent en tête avec 15.178 titres achetés et la Vendée en fin de liste avec deux actions souscrites.
Cinq mois après la fondation de la Compagnie, le 25 avril 1859, Ferdinand de Lesseps donne le premier coup de pioche dans le golfe de Péluse à l’emplacement du futur Port Saïd.


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