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L’Angleterre et le canal : du refus au rachat.

De 1854 à 1866, Lesseps se heurte à l’hostilité du gouvernement britannique où son adversaire le plus déterminé est le Premier ministre, lord Palmerston. L’Egypte est depuis le début du siècle le terrain de luttes d’influence entre la France et la Grande-Bretagne, qui entend se réserver le monopole des communications avec l’Inde.

Pressions de la diplomatie britannique sur la Turquie

Pour contrecarrer les projets de Lesseps, obligé de multiplier les voyages entre l’Egypte, la Turquie, la Grande-Bretagne et les principales capitales européennes, le cabinet britannique se fonde sur le statut de l’Egypte, dont la vassalité envers la Porte a été maintenue par le traité de Londres de juillet 1840.
Par l’intermédiaire de ses très influents ambassadeurs à Constantinople, lord Stratford de Redcliffe puis sir Henri Bulwer, elle parvient à plusieurs reprises à faire repousser la ratification des firmans de concession.

Même la révolte des Cipayes en 1857, qui aurait été brisée plus rapidement par l’envoi de troupes par le canal, ne parvient pas à faire fléchir la Grande-Bretagne. En 1859, les pressions anglaises sur la Turquie aboutissent à l’envoi d’un émissaire du sultan porteur de l’ordre d’arrêter les travaux.

Lesseps et Palmerston

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Lord Palmerston (1784-1865)
Almanach de Gotha, 1852.
Ministère des Affaires étrangères. - (JPEG, 31.8 ko)

Ayant commencé sa longue carrière dans la lutte contre Napoléon, Palmerston (Premier ministre, 1855-1858 et 1859-1865) est un adversaire résolu de la France dont il s’efforce de contrecarrer l’influence en Europe et au Moyen-Orient.
Malgré la faveur de personnalités influentes, Gladstone (chancelier de l’Échiquier puis Premier ministre après 1868) , lord Holland, Charles Dickens, les représentants des Chambres de Commerce des principales villes, des ingénieurs, et la sympathie d’une grande partie de l’opinion publique anglaise, Lesseps ne parvient pas à faire céder le cabinet britannique.

En avril-mai 1857, il entreprend avec Daniel Lange, son représentant en Angleterre, une tournée de vingt-deux meetings à travers le Royaume-Uni et reçoit un accueil chaleureux. La plupart des Chambres de commerce auxquelles il s’adresse votent des motions favorables.
Devant le succès populaire remporté par Lesseps, Palmerston décide de porter la contre-attaque devant le Parlement où, déclare-t-il, « [le canal est] contraire aux intérêts de l’Angleterre, opposé à sa politique constante relativement aux rapports de l’Egypte avec la Turquie. » et déconseille aux épargnants anglais de s’engager dans une entreprise « physiquement impraticable, sinon par une dépense qui serait beaucoup trop grande pour garantir aucune espèce de rémunération. ». Pour décourager les épargnants britanniques, il n’hésite pas à parler d’escroquerie.

En novembre 1858, lors de la constitution du capital de la Compagnie, les efforts de Palmerston ont si bien porté leurs fruits que les épargnants anglais n’achètent qu’un peu plus de cinq mille actions.
N’ayant pas réussi à obtenir l’arrêt des travaux en 1859, la Grande-Bretagne tente une nouvelle attaque contre le canal en soulevant, au nom d’un principe humanitaire, le problème de la corvée.

La question de la corvée

Lors de la séance de la Chambre des Communes du 16 mai 1862, le sous-secrétaire d’Etat au Foreign Office, Layard, est interpellé par un député au nom de « l’humanité » : « L’Angleterre, de tout temps, déclare l’honorable Griffith, a montré un grand intérêt à empêcher l’esclavage dans toutes les parties du monde ».
La Lettre à M. Layard du 23 mai est la réponse de Lesseps : « Il est un pays jouissant des avantages de la civilisation la plus avancée, où se passent les faits suivants : Les enfants d’un âge tendre sont engagés comme apprentis par leurs parents […] L’apprenti fait partie de la propriété du maître tant qu’il est au-dessous de vingt et un ans. Les héritiers du maître en héritent en cas de mort de celui-ci.[…] L‘apprenti est puni par des coups et par la privation de nourriture. Ce tableau a été tracé par l’un des écrivains les plus populaires de l’Angleterre, et le pays qui lui en a fourni le sujet, c’est l’Angleterre ». L’écrivain, c’est Charles Dickens.

Le décès de Mohamed Saïd en janvier 1863 permet à la diplomatie anglaise de parvenir à ses fins. Le ministre des affaires étrangères du nouveau vice-roi Ismaïl, Nubar Pacha, très hostile à Lesseps, fait savoir officiellement à la Compagnie qu’à partir de mai 1864, les contingents mensuels de fellahs seront supprimés. Il se rend à Constantinople et à Paris où il s’efforce de gagner à sa cause le duc de Morny, demi-frère de Napoléon III, en lui faisant miroiter la perspective de fonder une nouvelle compagnie.

Le 6 avril 1863, la Sublime Porte, à l’instigation de l’Angleterre, fait officiellement connaître les trois conditions mises à la ratification des firmans de concession : stipulation de la neutralité du canal, abolition du travail forcé, abandon du canal d’eau douce et des terrains environnants.

Intervention de Napoléon III

En dépit de l’appui de l’opinion publique, Lesseps a d’abord agi seul face à l’Angleterre. Engagé dans la guerre de Crimée, Napoléon III, ne pouvant mécontenter son allié anglais, se contentait d’apporter un soutien platonique à l’entreprise. C’est seulement après 1859, que, vainqueur de l’Autriche en Italie, l’empereur a accepté de s’engager plus ouvertement et reçu enfin une députation de la Compagnie universelle.

Doc:Banquet de la Compagnie de l’isthme  <BR> de Suez au palais de l’Industrie. <BR> L’Illustration, 20 février 1864. <BR> Ministère des Affaires étrangères. , 123.1 ko, 557x412
Banquet de la Compagnie de l’isthme
de Suez au palais de l’Industrie.
L’Illustration, 20 février 1864.
Ministère des Affaires étrangères. - (JPEG, 123.1 ko)

Le 6 janvier 1864, le conseil d’administration de la Compagnie sollicite l’intervention du gouvernement impérial et organise le 11 février un banquet géant au Palais de l’Industrie pour manifester avec éclat le soutien de l’opinion publique française à l’œuvre entreprise par Lesseps. Des représentants de différentes nations européennes assistent aussi à l’événement.

Le 6 juillet suivant, Napoléon III fait connaître son jugement par une sentence arbitrale qui règle le problème de la corvée, de la rétrocession des terrains et du canal d’eau douce et propose une estimation des terrains longeant le canal maritime.
L’acte impérial annule le règlement du 20 juillet 1856 sur l’emploi des ouvriers égyptiens et entérine la suppression de la corvée mais le gouvernement égyptien devra verser 38 millions de francs à la Compagnie en compensation du préjudice subi.

La Compagnie est tenue d’ achever le canal d’eau douce et en rétrocédera les terrains. A titre de compensation, elle recevra 16 millions du gouvernement égyptien.
L’étendue des terrains nécessaires à l’exploitation du canal maritime est fixée à 10.264 hectares que la Compagnie rend à l’Egypte contre une indemnité de 30 millions de francs.
Au total, l’Egypte devra verser une indemnité de 84 millions de francs à la Compagnie universelle, somme énorme qui accroît encore la lourde dette du pays.

Le 19 mars 1866, la Porte délivre enfin le firman officiel de ratification.

Le rachat des actions par l’Angleterre

En 1874, 74% du trafic par le canal de Suez est effectué par des navires britanniques (9% par des navires français). Depuis la fondation de la Compagnie universelle en 1858, sur les 400.000 actions, 215.000 sont détenues par des actionnaires français et 176 602 par le khédive. L’Angleterre, qui a boycotté la souscription, n’en détient qu’un nombre infime. Or depuis plusieurs années, le khédive Ismaïl, qui s’est lancé dans de grands travaux et dans des dépenses somptuaires, s’est lourdement endetté et envisage de vendre sa part d’actions.

A la suite de la défaite face à la Prusse, le gouvernement français n’ose mécontenter l’Angleterre en donnant son accord au rachat des actions égyptiennes par une société française. Lord Derby, ministre des Affaires étrangères, a fait savoir qu’il n’entend pas être « à la merci de M. de Lesseps. […] La Compagnie et les actionnaires français possèdent déjà 110 millions sur les 200 que représente le capital des actions ; c’est assez. »

Doc:Benjamin Disraeli, <BR> lord Beaconsfield (1804-1881), <BR> vers 1877. Auteur : W et D Downey, Londres. <BR> Ministère des Affaires étrangères. , 39.7 ko, 331x531
Benjamin Disraeli,
lord Beaconsfield (1804-1881),
vers 1877. Auteur : W et D Downey, Londres.
Ministère des Affaires étrangères. - (JPEG, 39.7 ko)

Les négociations sont menées très rapidement. Le Premier ministre, Benjamin Disraeli, qui ne peut passer par le Parlement, fait acheter la part du khédive pour 4 millions de livres (100 millions de francs) par l’intermédiaire de lord Rothschild. Le 25 décembre 1875, l’opération est rendue publique à la stupeur de l’opinion française.

En vertu des statuts de la Compagnie, la part de l’Angleterre au Conseil d’administration n’est pas prépondérante et Lesseps, qui n’avait pu empêcher le rachat, feint de prendre la manœuvre avec philosophie : « Aujourd’hui, déclare-t-il dans une lettre à la presse, la nation anglaise accepte dans la Compagnie du canal la part qui lui avait été loyalement réservée à l’origine. […] Je considère comme un fait heureux cette solidarité puissante qui va s’établir entre les capitaux français et anglais, pour l’exploitation purement industrielle et nécessairement pacifique du canal maritime universel. »


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