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Le canal de Panama

Genèse du projet

Le premier projet de percement de l’isthme d’Amérique centrale a été soumis à Charles Quint par le navigateur portugais Antonio Galvao. La question redevient d’actualité au début du XIXe siècle et la première étude sérieuse est réalisée en 1844 à la demande de Guizot par un ingénieur des Mines, Napoléon Garella (dont Ferdinand de Lesseps, alors consul à Barcelone, avait recruté le frère Hippolyte, ingénieur des Ponts et Chaussées, pour une compagnie catalane en 1844).

A la même époque, les Etats-Unis, consolident leur position dans la région en signant en 1846 avec la Nouvelle-Grenade (actuelle Colombie) le traité de Bogota qui leur assure le libre transit à travers l’isthme tout en en garantissant la neutralité. Inquiète des avancées américaines, la Grande-Bretagne conclut en avril 1850 avec les Etats-Unis la convention Clayton-Bulwer dont l’article premier stipule que ni le gouvernement des Etats-Unis ni celui de la Grande-Bretagne n’obtiendra ou ne gardera pour lui-même aucun contrôle exclusif sur ledit canal.
En 1848, l’américain Aspinwall reçoit du gouvernement colombien l’autorisation de construire une voie ferrée à travers l’isthme, le Panama Rail Road. En mai 1878, un autre américain, Lucien Wyse obtient de la Colombie « le privilège exclusif pour l’excavation […] et pour l’exploitation d’un canal maritime entre les océans atlantiques et pacifiques » pour une période de 99 ans.

Doc:Carte de l’isthme de Panama avec les tracés <BR> débattus au Congrès international de 1879. <BR> Louis Verbrugghe, A travers l’isthme de Panama, <BR> Paris, Quantin, 1879. <BR> Ministère des Affaires étrangères. , 125.4 ko, 337x278
Carte de l’isthme de Panama avec les tracés
débattus au Congrès international de 1879.
Louis Verbrugghe, A travers l’isthme de Panama,
Paris, Quantin, 1879.
Ministère des Affaires étrangères. - (JPEG, 125.4 ko)

Au moment où se réunit le Congrès international sur le canal en 1879, l’ enjeu est de déterminer non seulement le tracé mais aussi quel sera le pays leader de l’entreprise. Grâce à son prestige, Lesseps parvient à faire triompher son choix d’un canal à niveau et d’une Compagnie qui se veut universelle comme Suez mais sera en fait dominée par la France. Ses voyages en 1880 et 1886 ne parviendront pas à dissiper la méfiance des Etats-Unis envers l’entreprise.

Un nouveau chantier pour Lesseps

Ferdinand de Lesseps s’est lancé dans ce nouveau projet Panama à l’âge de soixante-quatorze ans malgré l’avis de ses proches. Au fur et à mesure de l’approche de la catastrophe, son fils aîné Charles, vice-président de la Compagnie, assumera presque toutes les responsabilités et comparaîtra seul devant la justice.

Le 15 mai 1879, se réunit à Paris dans les locaux de la Société de géographie, le Congrès international d’études du canal interocéanique. 137 délégués venus du monde entier, y compris de Chine, se réunissent sous la présidence de Ferdinand de Lesseps pour décider du tracé du futur canal à travers l’isthme d’Amérique centrale.
Des cinq projets examinés par la commission technique, seuls deux sont vraiment en concurrence : le projet par le Nicaragua soutenu par les Etats-Unis, qui comporte dix-sept écluses, et celui de Panama, canal à niveau, présenté par Lucien Wyse et Armand Reclus, appuyé par Ferdinand de Lesseps. Depuis qu’à Suez il a eu raison seul contre presque tous, Lesseps est totalement opposé au système des écluses et son immense prestige emporte l’adhésion du Congrès.

Le 29 mai a lieu le vote nominal. Sur les présents, 74 délégués se déclarent en faveur du canal à niveau - dont beaucoup anciens de Suez : Couvreux, Laroche, Voisin bey etc., 8 votent non, dont le président de la Chambre de commerce de Paris, Gustave Eiffel, le géographe Malte-Brun et 54 s’abstiennent, parmi eux les délégués américains suivant la consigne de leur gouvernement. L’enthousiasme pour le projet de Lesseps est loin d’être général : nombre de participants ont préféré s’abstenir « les uns par écœurement de la carte forcée, les autres par courtoisie, beaucoup par l’inutilité de lutter contre un parti avéré. » C’est à l’issue du Congrès que Lesseps est nommé « le grand Français » par Gambetta.

Le canal à niveau sera long de 74 kilomètres, large de 22 mètres et profond de 9 mètres. Outre les travaux de terrassement, il faudra construire un port à chaque embouchure. Le canal sera parallèle au fleuve Chagrès qui se jette dans l’Atlantique et au rio Grande qui débouche dans le Pacifique. Les principales difficultés techniques proviennent du massif de la Culebra haut de cent mètres , à quinze kilomètres de la côte Pacifique, et du débit du Chagrès qu’il faudra régulariser par un barrage. Il sera par la suite beaucoup reproché à Lesseps d’avoir donné sa préférence à un projet sans étude technique sérieuse. En mai 1879, le coût total de l’ouvrage est estimé à un milliard deux cents millions de francs et la durée des travaux à douze ans. Un an plus tard, à la suite de son voyage à Panama, Lesseps n’hésitera pas à abaisser ce chiffre à 658 millions, sous-évaluation imprudente à l’origine du désastre final.

L’hostilité des Etats-Unis

Le 30 décembre 1879, Ferdinand de Lesseps, parti de France sur le Lafayette accompagné de sa femme, de trois de ses enfants et des membres de la commission technique, aborde à Colon. Le pays lui réserve un accueil « voisin du délire. » Le mois suivant, huit brigades techniques parcourent l’isthme pour procéder aux travaux de repérage et de nivellement. Leur rapport confirme la faisabilité d’un canal entièrement à niveau avec extraction de 75 millions de mètres cubes pour 843 millions que Lesseps finit, après déductions, par rabaisser à 658 millions.

Doc:F. de Lesseps à New York en février 1880 , 55.9 ko, 472x708
F. de Lesseps à New York en février 1880 - (JPEG, 55.9 ko)

Photographie de Mora. Ministère des Affaires étrangères, fonds iconographique, série G

Le 24 février, il débarque à New-York et entame une grande tournée de meetings jusqu’en Californie pour tenter de gagner à sa cause l’opinion publique américaine. Il est accueilli partout très chaleureusement mais écrit Outrey, l’ambassadeur de France, « il risquerait de se tromper gravement s’il prenait ces actes de courtoisie pour des preuves de sympathie en faveur de son œuvre. »

L’entreprise heurte de puissants intérêts et la doctrine de Monroe (« L’Amérique aux Américains. ») Le Comité de la Chambre des Représentants chargé du canal l’ interroge sur les différents projets, les capitaux nécessaires, la portée politique de l’entreprise et le caractère de la Compagnie. En plus de considérations électorales, la classe politique voit (ou feint de voir) dans l’entreprise une tentative de protectorat sur l’isthme et n’hésite pas à envisager l’éventualité d’un conflit.

Le 8 mars, le président Hayes adresse au Sénat un message exprimant sans ambiguïté la position des Etats-Unis : « La politique de ce pays est un canal sous le contrôle américain. Les Etats-Unis ne sauraient consentir à abandonner ce contrôle à aucune puissance européenne ou à aucune réunion de puissances. […] C’est le droit et le devoir des Etats-Unis d’assumer et de conserver sur un canal interocéanique à travers l’isthme une surveillance et une autorité de nature à protéger nos intérêts nationaux. »
Un Comité de soutien au canal est créé aux Etats-Unis. Il coûtera fort cher à la Compagnie et aura surtout pour effet de réserver des marchés aux entreprises américaines.
Le 2 mai 1880, de retour en France, Lesseps n’hésite pas à déclarer lors d’une conférence au Cirque d’hiver : « Des trois motifs d’opposition qui existaient il y a quelques mois, il ne reste plus rien. Le climat de Panama est sain, les difficultés techniques de la construction ont disparu et la résistance des Etats-Unis était un fantôme. »

Depuis la création de la Compagnie universelle du canal de Suez en 1858, l’apparition des syndicats bancaires, puissantes réunions de banques qui se répartissent les actions à placer auprès du public et s’engagent en contrepartie à garder les titres non souscrits, a profondément modifié les marchés financiers.
Pour avoir voulu ignorer ces règles et se passer des services des banques et de la presse, la première tentative de souscription lancée par Lesseps les 6 et 7 août 1879 est un échec total. Après une tournée d’inspection dans l’isthme et de propagande aux Etats-Unis, Lesseps annonce l’ouverture les 7, 8 et 9 décembre 1880 de la souscription pour la constitution de la Compagnie universelle du canal interocéanique au capital de 300 millions.

Ayant tiré les leçons de son échec, il sollicite l’appui d’Isaac Pereire, rival des Rothschild, et d’Emile de Girardin, le plus grand « patron » de presse (qui décèdent tous deux en 1881). Un syndicat bancaire réunissant huit grandes banques est constitué : le Comptoir d’escompte, la Société générale de crédit industriel et commercial, la Société de dépôts et de comptes courants, la Société générale pour le développement du commerce et de l’industrie en France, la Banque de Paris et des Pays-bas, le Crédit lyonnais, la Société financière de Paris et la Banque d’escompte de Paris auxquelles s’ajoute la Compagnie de Suez.
Sur les 600 000 actions, 10 000 sont réservées au rachat de la concession détenue par Türr et Wyse, les autres sont proposées au public au prix de 500 francs. Un intérêt de 5% sera versé pendant la durée des travaux et 80% des bénéfices ultérieurs attribués aux actionnaires.

Le succès est tel que le public apporte 600 000 millions mais Lesseps préfère s’en tenir au chiffre initial de 300 millions de capital, se réservant la possibilité de procéder plus tard à des emprunts obligataires.
Les charges initiales de la Compagnie, dont le rachat du Panama Rail Road indispensable au chantier, moyennant la somme très surévaluée de 93 millions, les retards dans les travaux nécessitent une première émission d’obligations en septembre 1882 au moment où le krach de l’Union générale a traumatisé le marché et où la conjoncture devient moins favorable. C’est un succès mais, à partir de 1884, des rumeurs fondées ou non sur l’état du chantier commencent à porter atteinte au crédit de la Compagnie dont les banques et le public se détournent. Les obligations mises sur le marché ne trouvent plus preneurs.
En 1885, la Compagnie se trouve dans une situation critique et Lesseps doit recourir aux obligations à lots (avec primes) plus attractives mais dont l’émission est soumise à la sanction du Parlement. Le scandale de Panama est en marche.

Les travaux

Les travaux préliminaires au creusement du canal débutent en février 1881. La Compagnie fait procéder aux défrichements, achats de terrains, sondages et achète le Grand Hôtel de Panama pour en faire son siège. Elle commande aux Etats-Unis des maisons de bois pour les villages d’ouvriers répartis le long du canal et organise un service sanitaire. L’enthousiasme du début retombe dès l’apparition des premières fièvres.

Contrairement aux affirmations de Lesseps, le climat de l’isthme est particulièrement malsain et débilitant. Bunau-Varilla, qui y a échappé de peu, parle du « très petit nombre de ceux qui ont la bonne fortune de pouvoir y vivre sans déchoir ni au point de vue physique, ni au point de vue intellectuel, ni au point de vue moral. »
Les maladies décroissent pendant la saison sèche de la mi-décembre à la mi-avril - seule période où « on peut alors se risquer dans l’isthme sans exposer sérieusement son existence et sa santé. » - et repartent avec plus ou moins de virulence pendant la saison des pluies : variole, malaria, fièvre jaune et autres « fièvres pernicieuses » que la médecine de l’époque est incapable de soigner.
Malgré le système sanitaire mis en place par la Compagnie, qui emploie douze médecins, les cadres et les ouvriers sont une population très vulnérable, même lorsqu’ils ont déjà travaillé sous des climats difficiles en Asie et en Afrique.
En 1883, le nombre des employés français est d’environ 750 et leur séjour dans l’isthme ne dépasse pas six mois, soit qu’ils y meurent soit qu’il faille les rapatrier. On ne compte pas les récits de morts foudroyantes : le 17 novembre 1881, c’est le chef des travaux, Gustave Blanchet, qui succombe brutalement à la maladie.
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Pour les travaux de terrassement, la Compagnie engage jusqu’à 14.000 ouvriers antillais, anciens esclaves, pour la plupart originaires de la Jamaïque, qui résistent mieux à la fièvre jaune.
Les rixes sont fréquentes entre ouvriers Colombiens de Carthagène et les Jamaïcains : « Le Carthaginois, rapporte le consul, marche rarement sans sa machetta […]. Le Jamaïcain préfère le revolver et c’est à se le procurer qu’il affecte sa première épargne. » Les assassinats ne sont pas rares et l’isthme est devenu un refuge de repris de justice.

Un obstacle majeur : le massif de la Culebra

Doc:Travaux de la Culebra, 14 novembre 1888. <br> Philippe Bunau-Varill, Panama, le passé, <br> le présent, l’avenir, Paris, Masson, 1892. <br> Ministère des Affaires étrangères. , 211.8 ko, 494x283
Travaux de la Culebra, 14 novembre 1888.
Philippe Bunau-Varill, Panama, le passé,
le présent, l’avenir, Paris, Masson, 1892.
Ministère des Affaires étrangères. - (JPEG, 211.8 ko)

Le massif de la Culebra est, avec le rio Chagrès, le principal obstacle sur le tracé du canal. Le choix initial du canal à niveau, auquel Lesseps est farouchement attaché, impose le creusement d’une tranchée de cent mètres de profondeur dans un terrain constitué de couches supérieures molles et d’une masse interne dure et compacte. Les difficultés provenant du terrain sont décuplées à la saison des pluies de mai à décembre qui fait fondre l’argile et déstabilise les déblais. Sous l’effet des pluies diluviennes se crée une « fondrière de boue qui entraîne les rails, les traverses, les wagons ». Dès le mois de juin, le gros matériel devient inutilisable.
La vue (ci-contre, à gauche) est orientée vers Panama : à droite le massif du Petit Cerro, à gauche le Cerro Culebra. On peut voir deux excavateurs au travail : l’excavateur de droite creusant la cunette et l’excavateur sur la gauche en surélévation travaillant au dégagement de la banquette. La photographie a été prise un mois avant l’arrêt des travaux, en décembre 1888.

Le chantier de l’isthme avait initialement été confié à la Société Couvreux et Hersent, un des plus importants entrepreneurs européens, qui avait travaillé à Suez. Les difficultés sont telles que Couvreux abandonne dès la fin 1883. Les deux années suivantes, le marché est repris par des petites entreprises puis par la Société anglo-hollandaise qui déclare forfait après deux campagnes. Ces abandons successifs entraînent de lourds frais pour la Compagnie et une gestion chaotique, source de nombreux gaspillages (indemnités aux entreprises lors de la résiliation des contrats, travaux payés sans avoir été réalisés, matériel abandonné ou non monté, etc.).
En 1886, la tranchée n’est entamée que sur une profondeur de 3, 5 mètres et il devient évident que le canal à niveau est irréalisable.

Arrivé dans l’isthme en avril 1884 comme ingénieur en chef du secteur de la Culebra, Philippe Bunau-Varilla, jeune polytechnicien, doit assumer l’interim de la direction des travaux à la suite des décès des responsables. Revenu en France en avril 1886 après avoir échappé de peu à la mort et conscient de la catastrophe qui s’annonce, il parvient à faire adopter à la Compagnie et à Lesseps un projet de canal à dix écluses.
Il fonde alors avec son frère Maurice et les entrepreneurs Artigue et Sonderegger la société chargée de mener à bien le projet à écluses « Bunau-Varilla-Eiffel » dans lequel Gustave Eiffel se charge des écluses moyennant un devis très surévalué qui lui vaudra une comparution pour escroquerie.
La campagne de travaux du canal à écluses est entamée en 1887 mais doit s’arrêter à la fin 1888 lorsque la Compagnie est déclarée en cessation de paiement.

Le scandale de Panama

Doc:« Enfin !!! » <br> (lithographie de Maurice Marais) <br> Le Charivari, 31 décembre 1892. <br> Ministère des Affaires étrangères. , 358.9 ko, 463x586
« Enfin !!! »
(lithographie de Maurice Marais)
Le Charivari, 31 décembre 1892.
Ministère des Affaires étrangères. - (JPEG, 358.9 ko)

Le scandale de Panama qui éclate à l’automne 1892 est une intrication d’affaires de corruption atteignant les milieux politiques, financiers, des entrepreneurs et de la presse. Scandale début de régime et fin de siècle, Panama est fait de coups d’éclats sur la place publique et de mystères jamais élucidés (la personnalité de Cornélius Herz, la mort du baron de Reinach, le « chéquard » X non identifié).
A deux reprises, en 1886 et en 1888, la Compagnie de Panama, dont la trésorerie connaît de graves difficultés, dépose auprès du gouvernement une demande d’autorisation d’émission d’un emprunt obligataire à soumettre au Parlement. En juillet 1886, la première demande examinée par la commission parlementaire est retirée par le gouvernement. La seconde demande soumise à l’approbation de la Chambre en 1888 fait l’objet d’un vote favorable.
Dès 1886, des rumeurs sur l’achat du vote de certains élus commencent à courir mais sont éclipsées par le scandale des décorations dont le protagoniste est Daniel Wilson, gendre de Jules Grévy, président de la République, puis par la vague boulangiste qui menace d’emporter le régime.
A l’automne 1892, un ancien employé de la Compagnie, Ferdinand Martin, signe sous le pseudonyme de Micros dans La Libre Parole, le journal du très antisémite Drumont, une série d’articles où il dénonce la vénalité des parlementaires et désigne clairement mais sans le nommer le baron Jacques de Reinach comme le principal corrupteur.

Depuis 1886, le banquier Jacques de Reinach est le responsable de la publicité de la Compagnie dont il distribue les largesses par l’intermédiaire de son homme de confiance, Emile Arton, habitué des couloirs de l’Assemblée nationale où il représente aussi avec conviction les intérêts de la Société centrale de dynamite. Depuis 1878, le baron de Reinach entretient d’étroites relations d’affaires avec Cornélius Herz, « le mystérieux docteur », d’origine allemande, né à Besançon, émigré aux Etats-Unis puis revenu en France après avoir fait fortune dans l’électricité.
Très introduit auprès de nombreux hommes politiques et plus particulièrement de Clemenceau dont il subventionne occasionnellement le journal La Justice, officier de la Légion d’honneur, Herz propose une première fois ses bons offices en 1886 à Charles de Lesseps moyennant dix millions. D’associé de Reinach, le docteur Cornélius est passé au statut de son maître chanteur pour des raisons qui aujourd’hui encore restent mystérieuses…

Harcelé par La Libre Parole et par La Cocarde, abandonné par ses anciens amis et poursuivi par Herz, Jacques de Reinach est retrouvé mort à son domicile au matin du 20 novembre 1892 tandis que son gendre Joseph est en train de brûler ses papiers. L’enquête officielle conclut à une congestion cérébrale. Les jours suivants, Cornélius Herz se réfugie en Angleterre où il mourra en 1898. Arton, accusé de détournements de fonds par la Société de la dynamite, avait pris la fuite depuis plusieurs mois.

Le 21 novembre à la Chambre, Jules Delahaye, élu boulangiste de Chinon, prononce dans un tollé indescriptible une interpellation où il affirme qu’en 1888 cent cinquante députés ont reçu trois millions distribués par l’intermédiaire d’Arton : « Il y a ici deux catégories de personnes qui m’écoutent : celles qui ont touché et celles qui n’ont pas touché. » Très vite, le surnom de « chéquards » est donné aux députés de la première catégorie.

Une commission d’enquête de trente-trois membres est votée séance tenante et le gouvernement, qui depuis plusieurs mois était en possession de listes de noms et avait cherché à étouffer l’affaire, se décide à engager des poursuites.
Le 20 décembre, Déroulède reproche à la tribune à Clemenceau d’avoir reçu deux millions de Herz. Un duel s’ensuit qui ne fait aucune victime mais la carrière de Clemenceau faillit en être brisée.

Le scandale de Panama donne lieu à deux procès. Le procès en cour d’appel contre les administrateurs de la Compagnie (Ferdinand de Lesseps en raison de son âge ne comparaît pas) sous le motif d’escroquerie, d’abus de confiance et « d’entreprise frauduleuse » se déroule en janvier-février 1893. Ces chefs d’accusation semblent tellement infondés qu’ils entraînent un retournement d’opinion en faveur des Lesseps (Charles de Lesseps est condamné à cinq ans de prison et 3000 francs d’amende).

Doc:Le procès du Panama en cour d’assises. <br> Le banc des accusés. <br> L’Illustration, 18 mars 1893. <br> Ministère des Affaires étrangères. , 356.8 ko, 634x451
Le procès du Panama en cour d’assises.
Le banc des accusés.
L’Illustration, 18 mars 1893.
Ministère des Affaires étrangères. - (JPEG, 356.8 ko)

Le procès pour corruption a lieu aux Assises du 8 au 20 mars 1893. Des différents documents mettant en cause les parlementaires, le tribunal ne retient que les vingt-six chèques versés par le banquier Thierrée, ancien associé de Jacques de Reinach. Charles de Lesseps et Blondin, employé du Crédit lyonnais, sont déclarés coupables avec circonstances atténuantes et condamnés à un an de prison, les autres inculpés sont reconnus non coupables, à l’exception de Baïhaut, ancien ministre des Travaux publics qui avait demandé un million pour un avis favorable en 1886 et le seul à avoir reconnu les faits, condamné à cinq ans de prison et à la dégradation civique. A l’issue de sa détention, il publiera ses Impressions cellulaires…

Au-delà des aspects politiques, qui révèlent avec éclat la corruption d’une classe politique usée, le scandale de Panama empêche à court terme la création d’une nouvelle Compagnie repreneur du chantier et détourne pour longtemps les épargnants de l’entreprise privée au bénéfice des emprunts d’Etats jugés plus sûrs, du type emprunts russes, dont les premiers arrivent sur le marché français en 1888. Le canal de Panama sera achevé par les Etats-Unis et inauguré en août 1914.


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