Politique intérieure
Le processus de transition politique défini par l’accord de Bonn (5 décembre 2001) a franchi avec succès la phase finale de l’élection d’un parlement et de conseils de province le 18 septembre 2005. A la conférence de Londres du 31 janvier-1er février 2006, la communauté internationale s’est engagée, en adoptant le Pacte pour l’Afghanistan, à poursuivre sa mobilisation pour ce pays : si les progrès de l’Afghanistan depuis 2001 ont été significatifs, ce pays doit encore faire face à des défis majeurs pour une stabilisation complète : relèvement d’une économie ruinée, présence de factions armées hostiles (Taleban, groupes armés illégaux) et surtout développement de la production et du trafic de drogue.
a. Rappel historique (1747-2001)
La Loya Djirga (assemblée traditionnelle comparable aux Etats généraux de l’Ancien Régime) de 1747 a fondé l’Etat afghan sous la forme d’une monarchie laissant une large place à l’influence des pouvoirs locaux, notamment des tribus pachtounes. Dans la foulée de la proclamation de l’indépendance en 1919, après une période de protectorat britannique débutant en 1879, l’intermède réformiste du Roi Amanullah (1919-1929) n’a réussi qu’en partie à faire entrer l’Afghanistan dans la modernité. Accédant au trône en 1933, Zaher Chah a largement délégué ses pouvoirs à ses premiers ministres successifs jusqu’en 1963, notamment à son cousin, Mohammad Daoud Khan. Les ambitions de ce dernier ont abouti en 1973 à l’avènement d’un régime républicain autoritaire et pro-soviétique.
Issu d’un coup d’Etat en 1978 et soutenu par l’Armée Rouge de 1979 à 1989, le régime communiste céda la place en 1992 à une République islamique minée par les querelles entre les milices issues de l’ancienne résistance. Apparu en 1994 dans la région de Kandahar, le mouvement des Taleban, étudiants de madrassas implantées au Pakistan, a progressivement pris le contrôle du pays, dont Kaboul en 1996. Au nord-est, un "Front uni" des partisans de l’ancienne coalition gouvernementale, mené par le commandant Massoud, avait maintenu sous son contrôle une portion de territoire de plus en plus réduite.
Avec l’emprise grandissante d’Al-Qaeda sur le régime du molla Omar, l’Afghanistan s’est transformé en foyer du terrorisme international. A partir de 1999, le Conseil de Sécurité des Nations unies a adopté une série de sanctions contre le régime des Taleban. Les attaques terroristes du 11 septembre 2001, succédant de deux jours à l’assassinat du commandant Massoud par Al Qaeda, a provoqué un renversement rapide de la situation en Afghanistan. Les bombardements américains, dans le cadre de la campagne "Liberté immuable", ont contribué à la progression sur le terrain des troupes du "Front uni", dont les dirigeants ont accepté, après la libération de Kaboul en novembre 2001, de composer avec les autres chefs de guerre et certains exilés, notamment les proches de l’ancien roi en exil à Rome, Zaher Chah.
b. Le processus de Bonn (2001-2005)
La conférence inter-afghane de Bonn-Petersberg a débouché sur un accord, le 5 décembre 2001, qui a mis en place une administration intérimaire pour six mois, présidée par un proche de l’ancien roi, M. Hamid Karzaï, et qui a élaboré un calendrier pour une transition politique par des élections libres et démocratiques.
Pour accompagner l’Afghanistan dans sa transition, le Conseil de Sécurité des Nations unies, par sa résolution 1401 du 28 mars 2002, a établi la mission d’assistance des Nations Unies en Afghanistan (MANUA). Elle est dirigée depuis mars 2008 par le norvégien Kai Eide, représentant spécial du Secrétaire Général des Nations unies.
Réunie à Kaboul en juin 2002, une Loya Djirga d’urgence a reconduit Hamid Karzaï à la Présidence de l’Etat transitoire islamique d’Afghanistan. Une seconde Loya Djirga, dite « constitutionnelle », a conclu ses travaux le 4 janvier 2004 par l’adoption d’une nouvelle constitution. Celle-ci confirme que l’Afghanistan est une République islamique et garantit le respect des droits de l’Homme, notamment le principe d’égalité des hommes et des femmes. Le régime est de nature présidentielle, mais avec un contrôle parlementaire renforcé. L’ancien roi, Zaher Chah, revenu à Kaboul en avril 2002, s’est vu reconnaître le titre honorifique de « Père de la Nation » et a continué à exercer une influence politique jusqu’à son décès, survenu le 23 juillet 2007.
L’élection présidentielle du 9 octobre 2004 :
Plus de 10 millions d’électeurs ont été enregistrés, dont 41 % de femmes, pour la première élection d’un chef Etat afghan au suffrage universel. Les réfugiés afghans d’Iran et du Pakistan (environ 10 % des inscrits) ont également pris part au vote. La forte participation (près de 70%), notamment celle des femmes, l’absence d’incidents sécuritaires significatifs ainsi que la présence de nombreux observateurs, afghans et étrangers (notamment de l’UE et de l’OSCE) ont constitué les éléments les plus positifs de cette élection.
Hamid Karzaï a remporté une nette victoire dès le premier tour, en obtenant 55,4% des voix, face à 17 autres candidats, dont une femme. Trois autres candidats se sont distingués : Younous Qanouni (16,3%), Haji Mohammed Mohaqiq (11,6%) et le général Abdoul Rachid Dostam (10%). La cérémonie d’investiture du président afghan a eu lieu le 7 décembre 2004, en présence de la communauté internationale.
Les élections législatives et provinciales du 18 septembre 2005 :
L’insécurité persistante dans certaines parties du sud et de l’est du pays était le défi principal lancé à l’étape finale du processus de transition politique. Six candidats ont été assassinés pendant la campagne électorale. La participation était en baisse (53% de participation, 41% pour les femmes, pas de vote des réfugiés).
Le nouveau Parlement a été inauguré solennellement le 17 décembre 2005. Il est composé de deux chambres, la Mechrano Djirga (Sénat), composée de 102 membres élus par les collectivités locales ou nommés par le Président, et la Wolesi Djirga, chambre basse comprenant 249 députés élus pour 5 ans, comme le Président. Un peu plus du quart des sièges de députés et de sénateurs est occupé par des femmes, en raison de l’existence de quotas.
La composition politique du parlement afghan reste peu lisible et très fragmentée. Il existe quelques groupes de taille réduite (moins de quarante parlementaires) et sans profil politique évident. De nombreux parlementaires sont des indépendants et même lorsqu’ils appartiennent à un groupe, ils n’observent pas de discipline particulière. Le président Karzai n’a pas souhaité être associé à un parti ou une coalition en particulier, bien qu’il bénéficie de l’appui d’un nombre assez élevé d’élus. C’est son principal opposant, M.Younous Qanouni, qui a été élu Président de la Wolesi Djirga, alors que l’un de ses proches, l’ancien président afghan Sebghatollah Modjadeddi, a été élu à la tête de la Mechrano Djirga.
Selon les termes de la constitution du 4 janvier 2004, la Wolesi Djirga ne peut être dissoute. Une procédure de destitution du président par la Wolesi Djirga existe, mais avec des conditions très difficiles à remplir. La chambre basse a surtout le pouvoir de mettre en jeu la responsabilité des ministres, sur une base individuelle. Le chef de l’Etat est en même temps le chef du gouvernement.
c) L’après-Bonn :
Les premiers mois de vie parlementaire ont été consacrés pour l’essentiel à l’examen des nominations présidentielles et du budget. Ils se sont déroulés dans un contexte de tension, nourrie par la lenteur de la reconstruction, l’insécurité croissante dans le sud et l’est et la mauvaise gouvernance dans de nombreuses provinces.
Un nouveau gouvernement a prêté serment le 2 mai 2006, en remplacement du gouvernement en place depuis le 23 décembre 2004. L’équipe gouvernementale a été complétée au mois d’août 2006. Les seuls changements significatifs de ce gouvernement ont consisté en le remplacement, à la tête de la diplomatie afghane, du Dr Abdullah Abdullah par M. Rangin Dadfar Spanta, ainsi qu’en la réduction du nombre de femmes en son sein, passé à une (à la condition féminine), contre trois dans le précédent gouvernement.
Le contexte sécuritaire a continué de se dégrader fortement depuis la mi-2006 et plus particulièrement au cours de l’année 2007. C’est ainsi que l’Afghanistan a connu depuis novembre dernier une série d’attentats, spectaculaires et particulièrement meurtriers. Le 6 novembre 2007ont ainsi péri à Pol-é Khomri, dans la province pourtant réputée calme de Baghlan, 75 personnes, parmi lesquelles six parlementaires de la commission des affaires économiques de la chambre basse de l’Assemblée nationale afghane, et cinquante-neuf enfants venus accueillir la délégation dont ils faisaient partie. L’attentat survenu à l’hôtel Serena de Kaboul le 14 janvier 2008 (alors que s’y trouvait le ministre norvégien des Affaires étrangères), et qui a fait huit victimes, a marqué un tournant dans les actions menées par les insurgés extrémistes, en ce qu’il a visé spécifiquement la communauté internationale présente dans la capitale afghane. C’est ensuite le Président Karzaï qui a été visé le 27 avril 2008, au cours d’une parade militaire conduite dans un stade de Kaboul, par le tir d’une roquette qui ne l’a pas touché mais a tué un député qui assistait à la parade.
Au-delà de cette tentative avortée contre le Président Karzaï, des personnalités publiques et des représentants de la société civile ont été assassinés au cours des deux dernières années, comme tout récemment Malalaï Kakar, policière la plus célèbre d’Afghanistan, assassinée le 28 septembre dernier par des extrémistes insurgés devant son domicile à Kandahar. Plusieurs personnalités politiques ont également été assassinées, comme les gouverneurs des provinces de Paktia (10 septembre 2006) et du Logar (13 septembre 2008).
La population afghane est en définitive celle qui continue de payer le plus lourd tribut à l’insurrection, ainsi qu’en témoignent les deux attentats survenus dans la province de Kandahar les 17 et 18 février, le premier constituant avec entre 80 et 100 morts le plus meurtrier jamais survenu en Afghanistan, tandis que le second, survenu au passage d’un convoi de soldats canadiens a fait lui, 37 victimes civiles afghanes (et blessé 3 soldats canadiens). Au total, près de 6000 personnes sont mortes en raison des violences en 2007, contre 4000 en 2006 et 1 600 en 2005.
Cette dégradation du contexte sécuritaire traduit surtout une radicalisation des mouvements extrémistes, qui, défaits militairement par les forces alliées engagées en Afghanistan, recourent de plus en plus fréquemment aux attentats (usage croissant d’engins explosifs improvisés et attentats-suicide), ainsi qu’aux enlèvements, et tentent par ce biais de saper l’action de la communauté internationale, en misant sur l’usure du soutien dont celle-ci peut jouir tant au sein de la population afghane que parmi les opinions publiques occidentales.
En effet, l’insécurité ambiante dont souffre la population pourrait éroder progressivement sa confiance dans la présence étrangère ainsi que dans les autorités afghanes et dans les institutions mises en place depuis 2001.
D’une manière générale, le gouvernement du Président Karzaï manque d’assise dans une grande partie du pays, du fait notamment de la faiblesse persistante des structures administratives et politiques locales ainsi que de celle des forces de sécurité afghanes, notamment de police. Celles-ci peinent à investir durablement le terrain conquis sur les Taleban par les forces alliées, ces derniers n’étant dès lors jamais bien long à tenter - et à réussir parfois - de se réinstaller dans les bastions dont ils avaient été délogés.
Si, malgré tout, les efforts de réforme de l’armée produisent à présent des résultats encourageants, il n’en va pas de même de la police afghane, encore largement inopérante. Parallèlement, la mise en place de la mission EUPOL Afghanistan (lancée le 17 juin 2007 à l’initiative de l’Allemagne), devant aider à sa réforme (aide à la mise en place d’une véritable force de police civile) ainsi qu’à celle du ministère de l’Intérieur, s’est faite dans des conditions matérielles et techniques difficiles, gênant par là sa montée en puissance sur le terrain (un doublement de ses effectifs, de 200 à 400 personnes, a été entériné en mai dernier).
Du fait de cette situation sécuritaire à présent très nettement dégradée, les tensions et blocages politiques tendent à s’exacerber. L’approche des prochaines échéances électorales nationales (scrutin présidentiel en 2009, électionjs législatives en 2010) n’est à cet égard pas faite pour apaiser les esprits. La machine parlementaire donne des signes de grippage préoccupants (pauvreté de l’agenda législatif, absentéisme massif des parlementaires, bloquant l’adoption des projets), sur fond de controverses politiques (sur la justice transitionnelle par exemple) et de conflits avec le pouvoir exécutif.
C’est dans ce contexte et alors que le jeu politique se durcit à l’approche des élections que le Président Karzaï a décidé le 11 octobre 2008 de procéder enfin à un remaniement ministériel maintes fois annoncé et toujours reporté. Celui-ci, d’une ampleur plus limitée que ne pouvaient le souhaiter certains, voit, ainsi qu’attendu, le transfert de M. Hanif Atmar, réputé compétent et dynamique, du ministère de l’éducation nationale au ministère de l’intérieur, où il aura la charge de mener à bien la tâche difficile mais essentielle d’une réforme en profondeur de la police afghane. Si le secteur des affaires économiques ne subit lui aucun changement, cinq ministères changent cependant de titulaires(permutations et entrées/sorties) : outre les ministères de l’Education et de l’Intérieur, sont concernés les ministères des relations avec le Parlement, de l’Agriculture, des Réfugiés. Les équilibres ethniques observés au sein du précédent cabinet sont peu ou prou conservés. Le nouveau gouvernement ne compte toujours en son sein, comme précédemment, qu’une seule femme.
L’insécurité, la reconstruction, les relations avec le Pakistan, la présence étrangère, la lutte contre la corruption, la liberté des médias sont autant de thèmes marquant actuellement la vie politique afghane, et ceux sur lesquels se jouera à n’en pas douter la prochaine campagne électorale.
Les difficultés s’accumulent également actuellement sur le front économique et social. La faute en revient aux effets combinés de conditions climatiques hivernales particulièrement rigoureuses, qui ont coûté la vie à plus de 1000 personnes (principalement des personnes âgées et des enfants), et d’une hausse des prix généralisée, directement imputable à l’augmentation mondiale des prix de l’énergie et à l’instabilité croissante dont souffre le pays, ainsi que son voisin pakistanais. Il en résulte une aggravation des conditions de vie de la population, touchée au premier chef par l’augmentation particulièrement forte des prix des denrées de première nécessité. La gravité de la situation et le risque de pénurie alimentaire ont poussé les autorités afghanes à lancer un appel en faveur d’un renforcement de l’aide alimentaire dispensée par la communauté internationale.
Malgré les difficultés actuelles et l’ampleur des chantiers restant à mener, l’effort combiné des autorités afghanes et de la communauté internationale commence cependant à porter quelques fruitsdont il faut se réjouir : ainsi, la population afghane n’a jamais plus qu’aujourd’hui pu bénéficier d’un accès aussi large à la santé (baisse spectaculaire depuis 2001, de l’ordre de 25%, du taux de mortalité infantile) ou à l’éducation (scolarisation de plus de six millions d’enfants, dont un tiers de filles). L’Afghanistan enregistre par ailleurs depuis deux ans des progrès significatifs en matière de reconstruction (infrastructures routières, écoles, hôpitaux) et de développement économique(agriculture, bâtiment, artisanat, services)
Mise à jour : 03.12.08.




