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Politique étrangère de la France - Discours de Laurent Fabius à l’École polytechnique (Paris, 25 juin 2013)

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La France, « puissance d’influence », face aux changements du monde

Mesdames et Messieurs,

Un de mes prédécesseurs, Claude Cheysson, disparu récemment, était un ancien élève de votre école. Lors de sa nomination en 1981, avec la rigueur de pensée qui caractérise certainement l’X, il avait demandé à être « ministre des relations extérieures » et non « ministre des affaires étrangères », expliquant qu’« il n’y a pas d’affaires étrangères ; la politique extérieure fait intégralement partie de la politique nationale ». Si le titre n’est pas resté, il avait raison sur le fond. Ce qui était vrai en 1981 l’est encore davantage aujourd’hui. Le partage entre « intérieur » et « extérieur » est de moins en moins pertinent. La mondialisation économique et financière, la multiplication des mouvements et des acteurs transnationaux ne constituent pas des phénomènes nouveaux, mais, compte tenu de leur ampleur, on assiste à une confusion croissante entre ce qui appartient à la sphère nationale et ce qui appartient à l’international. Les affaires internationales et les affaires intérieures sont les deux faces d’une même réalité - c’est-à-dire un monde nouveau - qu’il est donc décisif de bien comprendre.

Je consacrerai mon propos introductif, avant de répondre à vos questions, à une analyse de ce nouveau monde et aux réponses de notre politique étrangère pour s’y adapter et pour l’orienter.

* *

Je partirai d’un constat évident, mais pas suffisamment souligné : nous ne vivons pas seulement un moment de crise, voire une série de crises, mais bien un changement de monde. Parler de crise laisse croire que l’on peut revenir après une période plus ou moins courte à une sorte de statu quo ante. Ce ne sera pas le cas : s’agissant de la France, nous devons opérer le redressement indispensable en tenant compte de notre nouvelle place dans le monde.

Ce monde ne se laisse pas réduire aux quelques figures simplifiées parfois avancées pour le décrire. Ceux qui imaginaient ce monde nouveau sous forme d’utopie négative, par exemple comme un univers totalitaire, depuis la description du Meilleur des mondes jusqu’à 1984 d’Orwell, se sont trompés. Si des rapports conflictuels existent, le monde n’est pas non plus tombé - du moins jusqu’ici - dans l’affrontement général. Pour autant, tous ceux qui imaginaient l’avenir, à l’inverse, comme un âge d’or - on se souvient du thème de la « fin de l’histoire » - se sont symétriquement trompés.

Un monde brouillé

En réalité, il s’agit d’un monde que je qualifierai de brouillé. Des mouvements tectoniques d’ampleur exceptionnelle animent le système international - je pense par exemple à la montée en puissance des pays émergents ou au changement de posture internationale des États-Unis - mais ce sont les catégories mêmes qui nous servent à décrire le monde tendent à se vider de leur contenu.

Le monde « westphalien », c’est-à-dire depuis le Traité de Westphalie celui des États, celui des diplomates, est remis en cause par la porosité des frontières, qui délimitaient autrefois les États souverains. La révolution numérique et, plus simplement, les progrès des transports et des communications brouillent cette notion - sans même parler de l’intégration européenne. Et pourtant, dans le même temps, notre monde reste marqué par la géographie - celle de l’énergie ou du climat, par exemple.

Je relève aussi un brouillage des catégories traditionnelles dans la conduite de la guerre. Cela fait longtemps qu’on ne déclare plus la guerre de façon formelle, entre États : l’insurrection et la contre-insurrection, mais aussi les guerres civiles, sont devenues pour ainsi dire la « norme » dans l’usage de la violence. Lorsqu’un bombardement par drone élimine une cellule terroriste au Yémen, loin des champs de bataille déclarés, cela relève-t-il de la guerre, du maintien de l’ordre ou de l’opération de police ? Là encore, intérieur et extérieur sont mêlés.

Le paradoxe, c’est qu’au moment même où les catégories traditionnelles de lecture du système international sont ainsi remises en cause, les pays émergents, eux, s’attachent à une version généralement westphalienne du monde. Les BRICS, parvenus aux premiers rangs de la puissance, à la maîtrise de leur destin, réclament un rééquilibrage de la puissance mondiale à leur profit. Mais simultanément ils combattent des évolutions nécessaires pour adapter le cadre multilatéral aux changements du monde, comme l’évolution que constitue la « responsabilité de protéger » instaurée par l’ONU et la limitation de la souveraineté dans certaines situations ou pour faire face à certains enjeux.

Un monde éclaté

Ce monde brouillé est aussi un monde éclaté. L’ancien secrétaire d’État américain Henry Kissinger désignait l’équilibre et la légitimité comme les deux piliers nécessaires de l’ordre mondial : je constate que les équilibres de puissance se modifient, tandis que la perception de la légitimité du système semble reculer.

Notre monde est, en effet, bouleversé par une nouvelle hiérarchie des puissances : l’Europe dominait la planète jusqu’à la première guerre mondiale. Les États-Unis ont dominé le 20ème siècle. Beaucoup estiment que les nouveaux géants que sont la Chine, l’Inde peut-être le Brésil domineront ce siècle-ci. À l’inverse, si trois pays européens comptent aujourd’hui parmi les six premières puissances économiques du monde, on n’en trouvera possiblement plus aucun en 2030. Vingt ans après, en 2050, parmi les 30 premières économies, 19 seront des pays dits « émergents », en réalité « émergés » - même si des surprises peuvent survenir entre-temps.

Ce système international n’est pas qu’une hiérarchie nouvelle des puissances : son agencement et son fonctionnement se sont aussi modifiés. Autrefois bipolaire, ensuite brièvement unipolaire et organisé autour des États-Unis, le monde d’aujourd’hui n’est pas encore multipolaire, contrairement à ce qu’on affirme parfois trop rapidement. Ce monde nouveau, je le qualifierai plutôt d’apolaire ou d’éclaté, parce qu’au-delà de la pluralité des intervenants, on y constate une diversité croissante des dimensions de la puissance, et un « éclatement » de cette notion même de puissance.

Ainsi, les États-Unis demeurent une puissance internationale complète, mais ils ne s’imposent vraiment au premier rang que sur le plan militaire et, de façon plus limitée, sur le plan culturel. S’agissant d’autres dimensions de la puissance, c’est le pluralisme qui domine. Par exemple, malgré ses difficultés financières, l’Union européenne reste un acteur économique de tout premier plan, capable si elle en a la volonté de faire plier Microsoft et de conclure ou non avec de grands pays des accords commerciaux favorables. La Chine, de son côté, s’impose à travers ses investissements et sa diaspora.

Cette puissance de plus en plus hétérogène s’accompagne d’une multiplication des acteurs du système international : je cite parmi ces acteurs pèle mêle ONG, multinationales, groupes terroristes, organisations régionales ou groupes divers comme Anonymous ou Wikileaks. C’est une évolution qui s’accentue sous l’effet de la diffusion des techniques, notamment celles de la communication et de la destruction. Lorsqu’un groupe terroriste acquiert des drones armés ou que, dans un tout autre contexte, une organisation religieuse comme les Italiens de Sant’Egidio mènent une médiation réussie au Mozambique, l’ordre westphalien, encore une fois, s’efface pour laisser place à un monde nouveau.

Ce monde nouveau, ce monde éclaté entre pôles disparates et nouveaux acteurs, suscite et rencontre des défis redoutables. Car le système d’organisations internationales mis en place après la seconde guerre mondiale, et adapté à la marge depuis lors, parvient encore plus difficilement qu’hier à répondre aux tensions d’aujourd’hui. Ce système est de plus en plus souvent grippé : on le voit aujourd’hui pour la Syrie ou pour l’Iran nucléaire, on le voit dans le blocage des négociations du round de Doha à l’OMC ou dans les difficultés que rencontrent les conférences sur le climat - un défi qui nous sera directement adressé à nous Français, pays hôte en 2015 de la grande conférence sur le changement climatique. L’une des dimensions de nos efforts diplomatiques consiste précisément à chercher à adapter ces grandes institutions du multilatéralisme pour leur permettre de réguler le monde de demain, en matière de sécurité, mais aussi de développement, de finance ou d’environnement.

Un monde hésitant

Ce monde brouillé et éclaté est aussi un monde hésitant. Les années 1990 furent celles de l’ouverture internationale, des progrès de la régulation (OMC, CPI, etc.) et de la construction européenne. Ce fut une période de mondialisation plutôt optimiste. Au contraire, les années 2010 sont celles de l’affirmation des souverainetés, de la crise européenne, du recul des disciplines collectives - commerce, environnement, droit. C’est l’ère de la mondialisation défiante.

Cela s’explique par plusieurs facteurs. La crise financière a conduit à une crispation des souverainetés. La répartition de la puissance dans le système international semble évoluer, sans qu’on puisse savoir à quel rythme. Chacun s’observe avec méfiance en attendant de voir quelles nouvelles lignes de force vont s’imposer. C’est particulièrement vrai au sujet des puissances émergentes, qui se demandent qui va prendre le dessus, et dans le couple Chine - États-Unis. Il existe d’un côté une puissance réticente (les États-Unis), après une décennie d’activisme désordonné, de l’autre une puissance renaissante (la Chine), qui semble parfois comme encombrée de son propre poids. Leur interaction sera décisive, mais elle reste indécise. On assiste donc à un début de polarisation du monde dont personne ne sait pour l’instant quelles seront exactement les lignes de partage et la nature. Cette polarisation sera-t-elle coopérative ou non ?

Aucune puissance ne semble donc capable de prendre vraiment l’initiative. Les grands acteurs semblent bloqués par une sorte d’hésitation stratégique : notre monde est attentiste, alors que les problèmes s’accumulent.

* *

Dans ce monde nouveau, la France adapte son action internationale à la fois pour défendre ses propres intérêts et agir pour un ordre international mieux régulé et plus juste. Ce sont en effet les deux directions que nous devons prendre. Sans abandonner la première (nos intérêts) par naïveté ni sacrifier la seconde (une meilleure régulation) par cynisme. Notre stratégie ne s’arrête pas à nos intérêts conçus de manière étroite ou immédiate ! Nous y tenir serait de courte vue et ignorerait notre responsabilité et notre spécificité, notamment en tant que membre du Conseil de sécurité de l’ONU.

La France occupe en effet une place particulière dans le système international, que je décris souvent par le terme de « puissance d’influence ». Que recouvre cette notion ? Malgré nos difficultés, nous sommes la 5ème puissance économique et commerciale. Nous constituons avec l’Allemagne le couple moteur de l’UE. Nous sommes un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies. Nous participons au G8 et au G20. Nous disposons de la puissance nucléaire et d’une force de projection militaire efficace. Notre réseau diplomatique est le troisième de la planète. Par notre langue, notre enseignement et notre recherche, nous rayonnons dans le monde. Notre voix porte également par les valeurs que nous défendons - la liberté, la démocratie, les droits de l’Homme. Telle est la singularité de la France : nous ne mettons pas notre diplomatie au service de nos seuls intérêts, mais de ce que nous estimons internationalement juste. Si la France est un pays qui compte et qui tient son rang, elle le doit notamment à sa capacité de porter une voix qui la dépasse, à sa capacité à être souvent un trait d’union écouté face aux crises du monde.

1) La France, « puissance repère »

Dans un environnement turbulent, la France est et doit rester une « puissance repère », avec des principes, et qui contribue à la stabilité du monde nouveau.

Pour jouer ce rôle, la France doit être respectée et considérée comme un partenaire fiable. C’est dans cet esprit que nous avons veillé à améliorer nos relations avec des pays avec lesquels elles s’étaient précédemment dégradées, l’Algérie, la Chine, le Japon, le Mexique, la Pologne, la Turquie.

Nous devons également garder l’initiative en matière d’organisation du système international, justement parce que le monde est plus brouillé et plus éclaté. Nous avons anticipé l’émergence d’un monde multipolaire à travers la création du G20 et le projet de réforme du Conseil de sécurité. La France est un acteur progressiste des relations internationales, proposant des solutions et des alternatives face à une mondialisation anxiogène. Elle contribue à apporter des réponses aux défis globaux de notre temps, comme le changement climatique ou les excès de l’industrie financière. Conjointement avec la Grande-Bretagne, nous restons d’ailleurs, je le relève, à l’origine d’une vaste majorité des résolutions du Conseil de sécurité - autour de 80 %.

Cette tâche est difficile, tant les vents contraires sont forts, en particulier concernant la vision même de l’action multilatérale. Il nous arrive heureusement de remporter des batailles, comme au début du mois d’avril 2013 le Traité sur le commerce des armes. Le plus souvent, pourtant, nous nous heurtons à des incompréhensions. Car nous sommes porteurs d’une vision structurée de la gouvernance mondiale, dont le renforcement exige de nécessaires partages de souveraineté. Les Américains, eux, adoptent une approche souvent plus opportuniste des instances de gouvernance. La Russie est attachée à sa propre souveraineté et refuse toute ingérence. Les pays émergents, de leur côté, acceptent la mise en place d’institutions dès lors qu’elles respectent leur vision d’un système international fait de souverainetés intangibles. Les échecs répétés dans l’établissement et le renforcement d’institutions internationales montrent que ces différences comptent et qu’elles ne seront pas dépassées facilement.

Pour notre part, nous estimons important d’adapter la gouvernance mondiale à la montée en puissance de ce qu’on appelle, même à tort, le « Sud ». Nous pensons que le système multilatéral doit évoluer pour rester efficace, légitime et représentatif. Mais à la condition que cette évolution ne s’accompagne pas d’une sorte de moins-disant multilatéral et que les pays émergents prennent leur part au fardeau de la gouvernance mondiale.

Je rappelle qu’à cet égard la France est l’un des principaux pays contributeurs aux organisations internationales et aux budgets d’aide au développement, seule ou en coopération avec ses partenaires de l’Union européenne, et qu’elle participe à toutes les coalitions qui tentent de construire des institutions multilatérales plus solides et efficaces. Sur le plan de la sécurité, nous contribuons aussi de manière décisive à la stabilité du monde, qui constitue l’un des biens publics mondiaux.

Je pense par exemple à notre intervention récente et réussie au Mali, sans laquelle toute l’Afrique occidentale serait aujourd’hui menacée par un régime narcoterroriste. Je pense aussi à notre participation à l’opération Atalante de l’Union européenne contre la piraterie dans le Golfe d’Arabie et en Mer rouge, qui assure la liberté de circulation sur les mers. Cette responsabilité que nous assumons nous expose, mais nous l’assumons aussi parce qu’elle concourt aussi à la sécurité de notre propre environnement.

En Syrie, la répression sanglante du régime est une tragédie qui menace toute la région et nous au-delà, car une conflagration régionale comporterait des conséquences gravissimes. Déjà 100.000 morts et plus d’un million de réfugiés. Le règlement du conflit passe par une solution politique, qui nécessite le dialogue que nous essayons de rendre possible avec la conférence dite de « Genève II ». Pour y parvenir, le rapport de forces sur le terrain doit évoluer. Nous sommes mobilisés également sur le plan humanitaire aux côtés des Syriens et des peuples voisins et pour écarter le risque d’utilisation des armes chimiques. Là encore, l’absence d’un vrai multilatéralisme montre ses dégâts.

Face à l’Iran, nous avons développé avec nos alliés du P5+1 une double approche qui associe sanctions et offre de dialogue, afin que l’Iran accepte de respecter ses engagements au titre de la non-prolifération nucléaire et des résolutions du Conseil de sécurité. Il est probable que 2014 sera l’année des vraies décisions.

Au Proche-Orient, nous sommes mobilisés pour la relance du processus de paix et notre position a entraîné de nombreux pays à voter en faveur de la reconnaissance de la Palestine comme un État observateur non membre de l’ONU. Mais les choses sont actuellement bloquées.

Nous avons également renforcé notre action sur les grands thèmes de demain : le développement, qui est la condition de la stabilité et de la démocratie ; la lutte contre le changement climatique. La France, je l’ai dit, accueillera en 2015 la grande conférence internationale sur le climat et nous y travaillons dès maintenant.

2) Une stratégie diplomatique offensive

J’ai souligné que dans ce monde changeant et turbulent, il appartient à chaque État d’affirmer ses intérêts. Nous le faisons. Nous menons une stratégie offensive au service de nos intérêts et de notre influence. Nos ambitions régulatrices ne sont pas contradictoires avec la nécessité de veiller à nos intérêts propres, et à cet égard, j’ai développé, en accord avec le président de la République, une approche du monde nouveau à travers plusieurs orientations qui soutiennent concrètement les intérêts de la France.

i) La première orientation consiste à être présent là où l’avenir se construit. 15000 personnes travaillent au Quai d’Orsay et dans son réseau. La nouvelle géopolitique que nous avons esquissée exige de redéfinir notre action et de redéployer nos moyens afin que la France soit présente là où s’écrit l’histoire du monde contemporain et de demain. C’est pourquoi nous avons engagé ou approfondi une adaptation de notre réseau diplomatique, consulaire et culturel. Celui-ci ne doit pas se contenter d’accompagner notre présence dans des pays avec lesquels les relations sont faciles et anciennes, elle doit nous permettre de renforcer notre présence dans de nouveaux territoires afin de porter nos valeurs, nos idées, nos normes, nos technologies vers les puissances de demain.

Notre action doit se porter notamment, c’est dans la logique des choses, vers la Chine, l’Inde, le Brésil. Nous concentrons des moyens renforcés sur ces pays qui ne sont d’ailleurs pas toujours des partenaires faciles. Tout en travaillant avec pays-continents, nous n’oublions pas ceux que l’on appelle les néo ou moyen-émergents. En Asie, en Amérique latine, en Afrique, ils rassemblent une part déterminante de cette nouvelle « classe moyenne mondiale » que nous voulons atteindre - au Mexique, en Colombie, au Pérou, en Turquie, en Indonésie ou encore en Afrique du Sud. Si, pour ma part, je consacre beaucoup de temps à ces pays, si les efforts du Quai d’Orsay s’y portent, c’est que nous croyons que leur avenir peut être aussi décisif que celui des grands émergents, et que nous voulons y lier le nôtre.

ii) Une autre orientation que nous avons choisie est la diplomatie économique. C’est la contribution du ministère des affaires étrangères à l’effort général du gouvernement et du pays pour le redressement indispensable de l’économie. C’est aussi une mobilisation au service de notre influence, car si celle-ci ne se réduit pas à notre poids économique, elle lui est évidemment liée à moyen et long terme. La diplomatie économique consiste à accompagner fortement nos entreprises dans leur expansion internationale, à les aider à conquérir des marchés, à développer l’investissement étranger en France afin de réduire notre déficit commercial et de favoriser la création d’emplois.

En ce sens, nous nous organisons pour que le ministère des affaires étrangères ne soit pas seulement le ministère des relations politiques ou de l’action culturelle extérieure mais qu’il soit aussi le ministère des entreprises. Nos diplomates développent désormais davantage le « réflexe économique » et nos entreprises renforcent leur « réflexe diplomatique », surtout celles de taille moyenne ou intermédiaire, qui ont besoin d’aide pour se projeter à l’international.

Cette priorité se décline à travers un certain nombre de mesures concrètes. Nous avons mis en place, au sein du ministère, une direction des entreprises et de l’économie internationale dédiée aux entreprises et aux questions économiques. La formation économique des diplomates est renforcée et ils sont encouragés à aller découvrir le monde de l’entreprise en y travaillant quelques années. Nos ambassadeurs assument désormais expressément le rôle de chefs de l’équipe France de l’export dans leur pays de résidence. J’ai désigné des personnalités chargées de suivre plus particulièrement les relations, notamment au plan économique, avec quelques pays clés pour la France - la Chine, la Russie, l’Algérie, le Japon, le Mexique, l’Inde, le Brésil, les Émirats Arabes Unis. Sont également désignés des « ambassadeurs pour les régions » afin d’aider les entreprises de nos territoires à se développer à l’international. D’autres initiatives sont prises, comme en avril dernier, une journée portes-ouvertes « Quai d’Orsay Entreprises ».

iii) D’une manière générale, nous nous attachons à développer l’ensemble des outils de ce que j’appelle la « diplomatie d’influence ». Le rayonnement culturel, intellectuel et scientifique contribue à notre poids politique et participe à la construction d’une image positive de la France. Ce sont des dimensions complémentaires des aspects politiques et économiques de notre politique étrangère.

Cette action s’appuie sur un réseau culturel qui dépend également du Quai d’Orsay et dont l’ampleur reste sans égale avec une centaine d’instituts culturels, un millier d’Alliances françaises, nos instituts de recherche en sciences humaines et sociales, nos missions archéologiques. Elle peut compter sur notre réseau d’enseignement à l’étranger - 500 établissements scolarisant 300.000 élèves dans 130 pays -, sur la francophonie, qui est un atout considérable quelquefois négligé en France (220 millions de locuteurs francophones aujourd’hui, 750 millions dans 30 ans).

Nous agissons aussi pour le rayonnement scientifique et la coopération en matière de recherche et d’enseignement supérieur. Nous mettons à la disposition du monde de la recherche un réseau de 155 conseillers et attachés scientifiques. Nous avons constitué un maillage dense de structures de recherche à l’étranger : 27 Instituts français de recherche à l’étranger, 150 missions archéologiques dans le monde, 30 Unités mixtes internationales qui représentent le stade le plus poussé de la coopération et 1700 missions sont lancées chaque année notamment par le CNRS. Ces implantations tout autour du globe permettent d’assurer la présence française en nouant des partenariats.

L’influence, c’est aussi la promotion de l’enseignement supérieur français et l’accueil des étudiants étrangers - environ 300.000 chaque année. Le gouvernement a pris des mesures pour développer notre attractivité en la matière - abrogation de la « circulaire Guéant », facilitation des visas, meilleure visibilité de nos cursus et de nos établissements d’excellence. Accueillir des étudiants étrangers en France, c’est former pour demain des milliers d’ambassadeurs informels de notre pays.

3) La France, au centre de l’Europe

Notre action, enfin, s’inscrit évidemment dans le cadre européen : c’est à la fois notre intérêt, l’intérêt de l’Europe et l’intérêt du monde que l’Europe puisse assumer son rôle dans la mondialisation. Face aux nations-continents, il n’y a guère d’avenir hors de l’Europe. Mais celle-ci est encore loin d’assumer cette fonction de multiplicateur de puissance. Elle traverse une crise qui n’est pas seulement économique : c’est une véritable crise de projet. Après des années d’une gestion européenne qui n’a pas répondu aux attentes des peuples, la perte de confiance est importante.

Notre conviction, c’est que pour que l’Europe soit relancée, il faut qu’elle soit réorientée. Nous avons commencé d’y travailler depuis un an. Nous avons promu une approche plus équilibrée entre assainissement budgétaire et croissance. Même si c’est peu perçu par l’opinion, ce changement s’est traduit par plusieurs avancées : le Pacte européen pour la croissance et l’emploi de juin 2012 ; les mécanismes d’assistance financière et l’octroi d’une aide à plusieurs partenaires en difficulté ; une meilleure coordination de la gouvernance économique ; des interventions larges de la Banque centrale européenne ; la mise en place progressive d’une véritable Union bancaire pour la sécurité de notre économie et celle des épargnants.

C’est positif, mais c’est insuffisant. Certains pays sont réticents. Ces avancées doivent être amplifiées autour de plusieurs priorités. L’Europe doit ainsi se doter d’une véritable stratégie de croissance : réexamen de la politique de la concurrence et du régime des aides d’État, réorientation de l’épargne européenne vers la production, plan d’investissement pour les infrastructures, la transition énergétique, l’innovation, l’économie numérique et les PME. Pour soutenir cette stratégie, l’Union doit renforcer la régulation : régulation financière, avec notamment l’Union bancaire ; régulation économique et monétaire avec le renforcement de la gouvernance de l’UEM ; régulation écologique avec une véritable politique européenne en matière d’énergie et un renforcement de la lutte contre le changement climatique. L’Europe doit simultanément apporter des protections concrètes aux citoyens. Cela veut dire se mobiliser contre le chômage et pour l’emploi - c’est le sens de notre proposition d’un plan européen pour l’emploi des jeunes. Le projet d’Union sociale doit être relancé en faveur d’une convergence des normes sociales vers le haut. L’Europe doit aussi se défendre dans ses relations avec l’extérieur : Europe ouverte, oui ; Europe offerte, non. Pourquoi serions-nous le seul continent à ne pas exiger au moins la réciprocité ? J’ajoute que l’Europe doit aussi avancer en matière de défense afin de développer des capacités communes à travers la mutualisation.

L’ensemble de ces propositions dessinent un projet d’« intégration solidaire » européenne, qui ne concernera pas tous les pays de l’Union. Certains voudront en rester à la situation actuelle, voire reculer, comme le demande actuellement le Premier ministre britannique. Nous allons donc très probablement vers une Europe différenciée dont les modalités restent à définir. C’est un grand débat qui ne fait que s’amorcer.

* *

Mesdames et Messieurs,

Face à ce nouveau monde, nous sommes donc volontaristes dans notre politique extérieure. Volontaristes pour agir vers un monde davantage régulé, volontaristes pour défendre nos intérêts, volontaristes pour relancer et réorienter l’Europe.

Le monde nouveau recèle bien des dangers. Mais si l’on regarde les principales tendances qui le façonnent, la France dispose d’atouts qui doivent lui permettre d’en tirer profit dès lors que nous affrontons de face les réformes nécessaires. Nous devons à la fois infléchir certaines grandes évolutions et nous y adapter afin qu’elles nous soient favorables. Rappelez-vous la phrase de Hegel : « la liberté, c’est l’intelligence de la nécessité ». À monde nouveau, il faut une politique étrangère qui soit, à certains égards, nouvelle. Pour reprendre les mots d’un de vos grands anciens, Auguste Comte - il s’agit de « savoir pour prévoir afin de pouvoir ».

Merci.


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