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Libye - Discours du ministre des affaires étrangères, Laurent Fabius, devant le Congrès général national libyen (Tripoli, 12 novembre 2012)

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs les Membres du Congrès,
Chers Amis libyens,

C’est pour moi un grand honneur d’être le premier responsable étranger à prendre la parole devant votre Congrès, dans cette Libye nouvelle, une Libye enfin libre. Le peuple libyen a fait le « printemps arabe » et engagé, avec les Tunisiens et les Égyptiens ce que peu de monde croyait possible. Au prix de nombreuses vies, vous avez conquis votre liberté.

Le chemin parcouru est considérable depuis ce 17 février 2011, lorsqu’une poignée de jeunes a pris d’assaut des casernes, des postes de police et des organes de sécurité à Benghazi. Votre jeunesse, par son courage et son sacrifice, a permis au peuple libyen d’abattre une dictature de 42 ans. Et en commençant ce propos, je veux d’abord rendre hommage. Je veux rendre hommage aux combattants de Benghazi et de Tripoli, à ceux de Brega, de Syrte, de Sebha, à la ville de Misratah martyrisée, à la résistance du Djebel Nefoussa, à l’ensemble de vos martyrs. Je veux rendre hommage aux blessés, aux familles des combattants, à ceux qui souffrent encore des marques de ce terrible combat. Je veux rendre hommage à ceux qui ont donné leur vie pour la liberté, la justice et la démocratie.

Dans cette lutte exemplaire pour la liberté et la dignité, la France - vous avez eu l’amabilité de le souligner - a été la première à vous soutenir. La France est très sensible à votre accueil et au geste que vous faites aujourd’hui en me permettant de prendre la parole devant vous. Je suis d’abord venu vous apporter le salut amical et solidaire de l’ensemble du peuple français. Notre pays, avec ses alliés internationaux, à l’ONU puis sur le terrain, s’est engagé. Il s’est engagé avec la majorité de l’époque et l’opposition de l’époque qui étaient réunies en France pour protéger les populations civiles libyennes face au massacre ordonné par Kadhafi. La France a agi au nom de ses principes - les principes universels des droits de l’Homme et de la démocratie - et au nom de la solidarité avec tous les peuples qui se battent pour la liberté.

Ce que l’on appelle le printemps arabe, et que vous incarnez, est un pari sur l’avenir. Comme tous les paris, il comporte des incertitudes et même des risques. Il revient à vous, nouveaux élus de la Libye, de tracer le chemin qui permet à la Libye d’affronter le présent et de construire un avenir de paix, de démocratie et de prospérité. C’est une grande responsabilité car, comme les citoyens libyens aiment à le rappeler, le sang des Martyrs ne doit pas avoir coulé en vain. Aujourd’hui, votre Congrès doit se rassembler autour des principes qui ont nourri votre révolution et qui seront les bases de la Libye nouvelle. Dans cette phase de transition, l’inclusion et le dialogue sont nécessaires pour réussir.

Je veux vous féliciter tout particulièrement des étapes que vous avez franchies pour parvenir à la mise en place de votre Congrès général national libyen.

Depuis la déclaration de la libération, le 23 octobre 2011, le travail qui a été accompli est important. Dans un pays qui n’avait jamais connu d’élection démocratique et dans lesquelles toutes opinions dissidentes avait été muselées, la commission électorale a organisé avec l’aide des Nations unies un scrutin dont la transparence et l’intégrité ont été saluées. J’ai aussi été frappé par le sens des responsabilités, la mobilisation et l’enthousiasme des citoyens libyens le 7 juillet dernier, jour du vote.

À vous tous, au président, au Premier ministre - que j’ai rencontré ce matin - et au gouvernement libyen, je suis venu exprimer le soutien de la France, du président de la République, M. François Hollande et du gouvernement français. Vous, les premières autorités libyennes démocratiquement élues, vous pouvez compter sur notre appui et sur notre volonté de vous accompagner dans cette phase délicate. Construire un État de droit, moderne et démocratique sur les cendres du régime de Kadhafi ne sera pas une tâche aisée. Les difficultés qui ont accompagné la mise en place du gouvernement et les intrusions dont votre Congrès a été la victime sont venues le rappeler. Mais ce défi, je suis très confiant que vous parviendrez à le relever, avec votre énergie d’abord, avec le soutien de votre peuple, avec le soutien de la communauté internationale et de la France. Il est décisif que votre Congrès et le gouvernement s’affirment comme les seuls détenteurs de la légitimité démocratique.

Mon pays accompagne les transitions démocratiques partout où elles ont été lancées. La démocratie est la meilleure garantie de la paix et de la stabilité. Ce principe est notre ligne directrice. Nous soutiendrons le potentiel démocratique des révolutions arabes ainsi que la dynamique de participation politique qui s’est exprimée.

Si j’avais à résumer le sens de ma visite, je dirais les choses suivantes : nous avons été les premiers à vous soutenir pour vous libérer de la dictature, nous voulons être les premiers à vous soutenir pour réussir la démocratie. Nous serons donc présents, nous la France, pour renforcer l’État libyen, ses institutions et ses infrastructures, à la mesure des souhaits et des ambitions des Libyens. Nous avons une expertise à vous proposer dans tous les domaines de la reconstruction du pays. Nous avons déployé des experts auprès de l’administration libyenne pour la défense, les douanes, la formation professionnelle et la santé, d’autres encore peuvent être mis à votre disposition, si vous en exprimez le besoin.

Ce soutien ne nous dispense pas d’être vigilants sur le respect des valeurs universelles. Entre amis, nous devons être capables de nous conseiller mutuellement et de nous exprimer s’il y a désaccord. La France - c’est ce que l’on attend d’elle - sera particulièrement attentive au respect de deux grands principes :

- Le respect des libertés fondamentales - égalité devant la loi, liberté d’expression, droits des femmes, droits des minorités. Je salue la présence de nombreuses femmes au sein de ce Congrès et je souhaite qu’elles ouvrent la voie à beaucoup autres.

- Le fait qu’il n’existe pas de société libre sans possibilité d’alternance politique et sans pluralisme. Les droits des minorités doivent être protégés.

Nous appliquerons cette exigence de pluralisme aux relations bilatérales. Nous ne nous adresserons pas aux gouvernements seuls, mais aussi aux mouvements politiques démocratiques, aux associations de défense des droits, aux mouvements qui agissent pour l’éducation, la culture ou le développement économique. Nous souhaitons que nos échanges à tous les niveaux se multiplient. Nous voulons encourager les échanges inter parlementaires entre votre Congrès et les assemblées françaises.

Nous serons également à vos côtés pour relever le défi crucial de la sécurité. Nous avons condamné fermement l’assassinat de l’ambassadeur des États-Unis, Christopher Stevens, de trois de ses collaborateurs et de plusieurs gardes libyens à Benghazi. Ce drame a été le déclencheur d’un sursaut qui doit être durable.

Car, vous le savez comme moi, il n’y a pas de démocratie et de développement sans sécurité. Il n’y a pas de sécurité sans rétablissement de l’autorité de l’État. Vous êtes les représentants du peuple, et à ce titre, comme je le disais, vous incarnez et devez incarner l’autorité légitime. Vous aurez tout notre soutien pour que cette autorité soit effective. Je souhaite que notre coopération, en particulier en matière de sécurité et de défense, soit renforcée, pour vous aider à bâtir l’armée et la police dont la Libye a besoin. Si vous en exprimez le souhait, la France demandera à l’Union européenne qu’une aide vous soit apportée dans ce domaine primordial.

J’insiste notamment sur l’enjeu représenté par la sécurité de vos frontières. Le développement économique et la reconstruction impliquent que vous puissiez efficacement contrôler vos frontières terrestres et maritimes qui sont immenses. Sinon, la Libye risquerait d’être un espace livré au désordre. Les Libyens n’en veulent pas, nous non plus. Le contrôle des frontières est d’autant plus pressant qu’au Sahel la situation est instable et peut avoir des conséquences sur votre territoire et dans l’ensemble de la région. La France vous y aidera si vous le souhaitez.

Un autre défi majeur est de répondre aux attentes économiques et sociales. Les Libyens - le président et le Premier ministre me l’ont confirmé tout à l’heure - aspirent à l’amélioration de leurs conditions de vie, au développement économique, à l’emploi, à une répartition équitable de la richesse. Le chômage des jeunes est à la fois l’une des principales causes des révolutions arabes et l’un des défis majeurs à affronter. Plus de 45 % de la population libyenne a moins de vingt ans, ce qui est une immense chance mais aussi un très grand défi. La France sera présente pour répondre à l’appel des jeunes. Nous voulons aider à la formation de cette nouvelle génération, lui proposer les moyens de dialoguer avec le monde, d’enrichir son expérience, de servir son pays. La première condition d’une démocratie durable - c’est vrai en Libye comme en France -, c’est de ne pas décevoir les attentes et d’offrir à la jeunesse des perspectives à la hauteur de ses talents et de ses ambitions.

Pour répondre aux besoins immédiats, la Libye libre doit récupérer les avoirs gelés du précédent régime. Alors que votre pays connaissait une crise de liquidité, la France a été à la pointe de l’action internationale pour restituer aux nouvelles autorités légitimes, dès l’été 2011, les avoirs qui avaient été gelés en application des résolutions du Conseil de sécurité. Nous avons travaillé et nous travaillerons en étroite collaboration avec les autorités libyennes, avec nos partenaires à l’ONU et avec l’Union européenne pour que l’argent libyen, immobilisé, puisse être débloqué sans risque d’être accaparé ou détourné. Au total, la France a déjà mis à disposition de la Libye 1,8 milliards d’avoirs gelés. Puis elle a aidé les autorités libyennes à obtenir la levée progressive des sanctions. Aujourd’hui, c’est notre volonté d’aller plus loin pour que la Libye recouvre totalement sa souveraineté sur ses biens. La France s’engage par ma voix à entamer immédiatement les procédures afin de dégeler les fonds de la Libyan Investment Authority estimés en 2011 à 1,865 milliard de dollars, qui seront débloqués dès que vous en exprimerez le souhait.

Nous voulons également travailler à plus long terme au développement de nos relations économiques et commerciales pour participer à la reconstruction de la Libye nouvelle. Avant même la libération du pays, nous avons relancé notre coopération avec vous afin notamment de vous proposer le savoir-faire et l’expérience français. Plusieurs délégations d’entrepreneurs ont déjà fait le déplacement afin de tisser des liens avec vous et identifier vos besoins et vos attentes. Cette visite me permet de rencontrer, accompagné du ministre français du redressement productif, des entreprises et des investisseurs libyens et français afin de les encourager à développer leurs activités en Libye et les investissements libyens en France. Ce seront des emplois en plus pour la Libye et pour la France. Les échanges commerciaux favoriseront les relations entre la Libye et la France. Ils participeront à l’édification de ce partenariat de long terme, dans tous les domaines, que nous souhaitons pour nos deux pays.

L’éducation et la formation sont un autre volet du partenariat que nous voulons nouer avec vous. Nous souhaitons développer, notamment dans le cadre méditerranéen, des programmes de formation, de stages et de bourses. Au mois d’octobre, nous avons accueilli des jeunes Libyennes et Libyens dans le cadre d’un programme du partenariat de Deauville intitulé SafirLab. Nous avons doublé le nombre de boursiers libyens en France, de 300 à 600. Ces initiatives doivent se multiplier : nous serons à vos côtés pour former les cadres et les élites indispensables à la Libye nouvelle pour laquelle la France veut être, si vous l’acceptez, un partenaire de référence.

Nous venons également de rouvrir l’école et le lycée français de Tripoli, qui ont formé de nombreux libyens. Dans le cadre du partenariat dit du « 5+5 », où j’ai eu l’honneur de rencontrer votre président, la francophonie, que partagent notamment les quatre autres partenaires arabes de la rive Sud, est un atout à votre disposition. Nous la soutiendrons dans les programmes des universités libyennes.

Nos relations culturelles, que nous ne séparons jamais de nos relations économiques, sont importantes. Nos archéologues et nos historiens sont présents de longue date sur le territoire libyen. Ils ont participé à de nombreux chantiers de fouilles dans votre magnifique pays. Nous serons, là aussi, à vos côtés pour la redécouverte de votre si riche patrimoine culturel et sa mise en valeur sur votre territoire comme à l’étranger. Le célèbre Musée du Louvre a déjà le projet d’une grande exposition sur le patrimoine libyen.

Ces liens, nous voulons les tisser avec vous, représentants élus du peuple libyen. Je me réjouis de la récente visite parmi vous d’élus français, dans le cadre du programme d’appui au Congrès organisé par l’Union européenne. Je suis accompagné de la présidente de la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale française, Mme Élisabeth Guigou qui m’a confirmée que l’Assemblée nationale française sera heureuse d’accueillir prochainement des membres de vos représentants à Paris. Le mois prochain, le Conseil d’État français, grand spécialiste des problèmes juridiques, recevra deux d’entre vous, représentantes de Tripoli et de Beïda. Je souhaite que ces échanges se poursuivent et s’approfondissent.

Le renforcement des liens qui unissent les pays méditerranéens permettra aussi de soutenir et d’accompagner les transitions politiques et d’encourager le développement économique et social de l’ensemble de la région. C’est l’objectif du partenariat de Deauville, lancé jadis par l’ancien président Sarkozy et que nous poursuivrons. Le président Hollande a marqué son engagement pour une Méditerranée de projets, une Méditerranée où les énergies rassemblées seront bénéfiques à tous les pays concernés. Cela implique la mobilisation des autorités politiques mais aussi des sociétés civiles, en particulier des entreprises. Je connais votre engagement pour la Méditerranée, marqué par votre présence au récent sommet du « 5+5 » de La Valette. Je souhaite que nous poursuivions, là aussi, ensemble dans cette direction.

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs les Membres du Congrès,

Cher(e)s Ami(e)s,

Nous avons confiance dans l’avenir de votre pays. La France vous accompagnera sur cette route. Elle vous aidera à surmonter les difficultés avec lucidité et courage. Les décisions ne peuvent venir que de vous, élus de la Nation libyenne, mais vous avez la confiance de votre peuple et la France sera à vos côtés en amie.

Alliés de la première heure, nous sommes déterminés, si vous le voulez bien, à faire face avec vous aux défis des temps qui viennent.

Vive la Libye libre

Vive la France

Vive l’amitié entre la Libye et la France.


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