Présentation
L’Asie au sens large continue de surprendre, tant par l’amplitude des mutations dont elle est le théâtre depuis une vingtaine d’années que par les disparités et les contrastes qui y perdurent et en compliquent l’analyse. Ces mutations s’articulent autour de grandes dynamiques parfaitement identifiées - croissance chinoise, émergence de l’Inde, processus d’intégration régionale -, mais dont l’anticipation à court ou moyen terme demeure un exercice risqué. Surtout, elles posent des questions qui dépassent, pour l’Europe, les simples enjeux économiques, de marchés ou bien encore sécuritaires. Pour une large part, le monde de demain se dessine aujourd’hui en Asie.
1 - Un enjeu stratégique et politique majeur
Plusieurs facteurs contribuent à faire plus que jamais de l’Asie un enjeu stratégique et politique majeur. D’une part, le fait qu’elle compte quatre puissances nucléaires (Chine, Inde, Pakistan, Corée du Nord),et d’autre part, le fait qu’elle est le théâtre de crises complexes et multiformes, au premier rang desquelles la crise afghane, où la France est engagée (voir infra), mais également la crise coréenne, chacune d’elles avec des incidences stratégiques et politiques spécifiques et importantes dans leur région (relations Inde-Pakistan-Chine pour la crise afghane, relations Corée-Chine-Japon pour la crise coréenne). A ceci, il convient d’ajouter la présence de plusieurs zones d’instabilité, notamment la Birmanie,le Sri Lanka, Taïwan et les Philippines. La réforme de la gouvernance mondiale née de la crise financière et économique qui a éclaté en 2008 a vu le poids de l’Asie-Océanie s’accroître avec la formation du G 20. Elle compte désormais cinq pays dans cette instance internationale : Chine, Inde, Indonésie, Corée, Australie. Enfin, l’Asie et, en particulier, les géants comme l’Inde et la Chine sont désormais des acteurs incontournables avec lesquels il faut compter sur l’ensemble des grands dossiers internationaux (enjeux globaux et lutte contre le changement climatique ; lutte contre la crise financière et les déséquilibres macro-économiques globaux ; sujets commerciaux et négociations de Doha ; non prolifération et crises internationales, etc.).
2 - Un enjeu économique majeur
La crise financière n’a pas épargné l’Asie. A l’exception notable de l’Australie, les économies les plus développées de la région sont entrées en récession (Japon, Hong Kong, Taiwan, Singapour, Corée du Sud) tandis que les grands émergents (Chine, Inde, Indonésie) ont également subi un recul de leur croissance et se sont rapprochés de seuils qu’ils ont eux-mêmes jugés critiques pour leur stabilité (Chine en particulier). Cette situation met d’abord en évidence l’intégration mondiale des économies d’Asie (contrairement à la thèse du découplage avec les Pays OCDE). Il n’en demeure pas moins que c’est par l’Asie que la croissance mondiale sera tirée en 2010, avec en Chine, en Inde et en Indonésie en particulier des taux de croissance qui devraient se stabiliser autour de 8 % en moyenne. Il en découle un double constat : d’une part, la crise devrait accélérer la montée en puissance de l’Asie dans la recomposition du système bancaire, économique et financier international ; d’autre part, elle offre des opportunités aux stratégies diplomatiques des pays de la région, notamment dans le cadre du G20. C’est une dynamique à laquelle nous devons prendre une part active. Au demeurant, cette nouvelle donne et la crise qui lui sert de toile de fond ne sont pas exemptes de défis majeurs : l’OIT, dans un rapport publié en février 2009, prévoit un retour du taux de travailleurs pauvres en Asie- Pacifique à son niveau de 2004.
3 - Une intégration régionale positive
L’ASEAN a célébré, en novembre 2007, à Singapour, son quarantième anniversaire sur un réel constat de succès. Elle ambitionne de se présenter comme une alternative économique solide, face aux géants nationaux que sont l’Inde et la Chine, pour les grands partenaires occidentaux (y compris la Russie). La mise en œuvre d’une Charte, complétée par des instruments de protection des droits de l’Homme, constitue un jalon important dans l’histoire de l’Association. Cet effort d’intégration, inédit depuis la construction de l’Union européenne, fait de l’ASEAN un partenaire naturel et privilégié de l’Europe qui vise de son côté l’accession à son Traité d’Amitié et de Coopération. Toujours au chapitre de l’intégration régionale, et bien que s’exerçant dans un cadre géographique beaucoup plus vaste (Asie-Pacifique), il convient également de souligner la mise en place en 1989, à l’initiative de l’Australie, de l’Asia Pacific Economic Forum (APEC) qui a fêté en novembre 2009, à Singapour, son 20ème anniversaire. Par ailleurs, marquant sa volonté de renforcer les interdépendances entre l’Australie, l’Asie et le Pacifique, le Premier Ministre australien, M. Kevin Rudd, a proposé fin 2008 la création d’une Communauté Asie-Pacifique.
Enfin, dans la partie méridionale de la région, l’Association des Pays d’Asie du Sud pour la Coopération régionale (SAARC), qui regroupe huit Etats (Inde, Bangladesh, Bhoutan, Maldives, Népal, Pakistan, Afghanistan et Sri Lanka), a mis en place en 1995 un Accord Commercial Préférentiel, qui pose les bases d’une coopération commerciale, et qui a abouti au 1er janvier 2006 à la mise en place de la zone de libre échange (SAFTA) entre les pays membres.
4 - L’émergence de politiques étrangères dont la vocation dépasse le cadre régional
Alors que la pénétration de la Chine en Afrique constitue une des évolutions marquantes de la décennie écoulée, les nouveaux positionnements de l’Inde sur la scène internationale en font également un partenaire majeur de dialogue. De plus en plus courtisée, forte d’une croissance économique oscillant entre 6 et 9% depuis 2000, relativement peu exposée aux récents soubresauts de l’économie mondiale, confortée en tant que puissance nucléaire par son accès à la coopération internationale en matière de nucléaire civil (accès entériné par les décisions d’exemption prises à l’automne 2008 de l’AIEA et du Nuclear Suppliers Group, et concrétisé par les accords conclus avec les Etats-Unis et la France), l’Inde fait de plus en plus preuve de l’ambition légitime d’accorder sa puissance politique à la nouvelle donne économique du pays sur la scène internationale. L’Indonésie de son côté saura sans doute tirer parti de son statut de plus grande démocratie musulmane en s’appuyant à la fois sur la relation de confiance qu’elle a su bâtir avec l’Iran et sur son rôle actif au sein de l’ASEAN. A ce titre, elle constitue pour nous un partenaire de dialogue crucial dans la région. Enfin, il est difficile d’occulter le conflit en Afghanistan, qui contient une dimension internationale, et régionale. Cela implique la construction d’un dialogue politique avec les pays concernés, notamment le Pakistan. Il convient en outre de souligner que l’Australie est le principal contributeur hors OTAN en hommes (1550 soldats déployés dans la province d’Oruzgan).
5 - Une puissance de pénétration financière accrue
Plus de la moitié des réserves mondiales de change se trouverait aujourd’hui en Asie. Contrairement aux autres pays de la région, la Chine, avec 2400 milliards de dollars de réserve (fin 2009), est probablement à l’abri d’un retournement de l’activité économique américaine dont elle pourrait sans trop de dommage amortir les effets si celle-ci venait à retomber en récession. Cette sanctuarisation de la croissance chinoise pourrait se voir renforcée alors que, tirant les conséquences de la crise, Pékin cherche à établir un mode de croissance plus endogène, axé sur la consommation intérieure. La destination de ces réserves est un des enjeux majeurs de l’évolution de la scène internationale alors que plus de 70% des réserves mondiales servent aujourd’hui à financer le déficit américain. Ce sont près de 288 milliards de dollars que la Chine entend consacrer aux investissements à l’étranger sur les cinq prochaines années notamment par le relais de son fonds souverain China Investment Corporation (CIC). De son côté, le rachat d’Arcelor par le groupe indien Mittal en 2006 et l’acquisition des marques britanniques Land Rover et Jaguar par Tata Motors en 2008 symbolisent le poids nouveau de l’Inde au sein de la globalisation des échanges financiers. Son système financier s’est, au contraire des pays occidentaux, rapidement remis de la crise financière, qui ne semble pas non plus avoir affecté durablement les volumes d’IDE (Investissements directs à l’étranger) affichés par les entrepreneurs indiens.
6 - Un défi environnemental
La Chine, ainsi que l’Inde ont longtemps exprimé leur réticence à remettre radicalement en question leur développement économique au nom de l’urgence climatique et environnementale. Depuis 2007,il existe toutefois une prise de conscience accélérée des menaces liées en particulier au changement climatique. Elle se traduit par la mise en oeuvre de politiques nationales de grande envergure dans ces pays. Dans la négociation à Copenhague, les grands pays émergents d’Asie sont restés plutôt sur la défensive limitant l’ambition de leurs engagements et s’efforçant de faire porter la responsabilité du changement climatique sur les pays développés. Cette prudence et la priorité donnée à la préservation de la souveraineté contre la soumission à une contrainte internationale plus forte ont pesé sur l’image de la Chine en particulier. Celle-ci a,de fait,largement conditionné ses engagements à ceux des Etats-Unis.
L’après-Copenhague montre des hésitations sur la conduite à tenir. L’Inde et la Chine ont confirmé leurs engagements sur des chiffres d’intensité carbone de leur économie qui réduisent l’impact sur leur croissance.Elles ont rappelé leur attachement au processus de négociation onusien, tout en participant à la rédaction de l’accord de Copenhague qui reste en marge du processus onusien. Copenhague a aussi mis à l’épreuve les alliances entre pays aux préoccupations divergentes, notamment en terme de besoins en financement pour assurer une croissance sobre en carbone. La Chine et l’Inde se trouvent à cet égard dans des situations sensiblement différentes.
Au lendemain de Copenhague, il existe un élan politique pour dépasser les blocages existants dans le processus onusien ; l’enjeu est de parvenir à trouver la bonne articulation entre les processus qui vont se poursuivre. Le dialogue avec l’Asie est un des points clés, et la Chine et l’Inde ont un rôle de premier plan à y jouer ; l’obtention à terme d’un accord sur le régime de lutte contre le changement climatique à mettre en place après 2012 repose en partie sur notre capacité à consolider les liens de confiance avec l’Asie sur le développement d’une économie bas carbone. Dans l’immédiat, il s’agit de traduire l’accord de Copenhague par une mise en oeuvre rapide de projets dans les pays les plus pauvres, et parallèlement de poursuivre et d’intensifier notre coopération avec des acteurs clés en Asie comme l’Inde ou la Chine.
7 - Un acteur essentiel des échanges et de la diversité culturels
L’Asie représente une cible et un marché majeurs en termes d’échanges scientifiques et culturels de toute nature.Son potentiel éducatif et de recherche ouvre des possibilités considérables d’échanges et de partenariats pour nos laboratoires et nos universités. L’émergence des classes moyennes entraîne un développement exponentiel des flux d’étudiants et de scientifiques, qu’il convient d’encourager et de canaliser. Les enjeux économiques sont considérables. De manière plus politique, l’Asie-Océanie est une force importante pour la promotion de la diversité culturelle. Ayant donné la priorité au développement économique, les pays d’Asie parviennent à un stade où ils s’interrogent plus que jamais sur les moyens de concilier modernité et tradition,ouverture au monde et respect de leurs identités. C’est particulièrement vrai pour des sociétés multiethniques et multiconfessionnelles, percevant l’uniformité de la mondialisation comme une menace pour leur identité ou pour leur cohésion. L’exemple français suscite à cet égard un réel intérêt, car il prône un mode de développement respectueux des valeurs et des identités de chacun.
Nous continuons naturellement d’être confrontés en Asie aux problématiques traditionnelles : pénétration des marchés et recherche de débouchés économiques pour nos entreprises, mais aussi enjeux humanitaires et sécuritaires(péninsule coréenne, Afghanistan, Pakistan, polycriminalité, terrorisme). Sur ce dernier front, nous devons plus que jamais demeurer vigilants et actifs.
Mais l’Asie-Océanie, plus que toute autre région au monde, est en pleine mutation. Les enjeux qui en découlent dépassent le cadre régional. Ils portent en eux les germes des grandes réformes systémiques du 21ème siècle. Face à ce qu’il convient d’envisager comme un défi, plutôt que comme une menace, il ne faut ni s’arc-bouter, ni céder. L’Europe et la France doivent au contraire multiplier les axes de dialogue, renforcer la qualité des partenariats existants. L’Europe, à travers l’ASEM et le dialogue UE-ASEAN en particulier, a beaucoup à apporter, mais aussi à recevoir, en terme de réflexion politique, du nouveau défi asiatique.
Mise à jour : 30.03.10
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