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Entretien du Premier ministre, M. Jean-Marc Ayrault, avec le quotidien allemand "Die Zeit" (Berlin, 21 juin 2012)

Q - Monsieur le Premier ministre, faut-il que la Grèce reste dans la zone euro à tout prix ?

R - Les élections en Grèce nous montrent que le peuple grec a fait le choix de ne pas sortir de la zone euro.

Q - Et si la Grèce veut renégocier les engagements qu’elle a pris ?

R - Les Grecs ont des efforts à faire, par exemple construire un système fiscal. Nous devons prendre en compte les évolutions économiques intervenues dans les derniers mois, notamment en termes de croissance. L’Europe travaillera avec le nouveau gouvernement grec.

Q - La France, est-elle un médiateur entre les pays du nord et ceux du sud ?

R - Tout le monde a intérêt à ce que le nord et le sud se rapprochent. La France peut contribuer à trouver des solutions acceptables et positives pour le nord et pour le sud, pour l’Europe dans son ensemble. Ce qui est sûr c’est que l’élection de François Hollande a changé la donne en Europe.

Q - En quoi ?

R - L’élection au suffrage universel d’un nouveau président de la République, puis l’élection d’une nouvelle majorité parlementaire dans un grand pays d’Europe, c’est important.

Q - Votre gouvernement a obtenu la majorité aux élections législatives. Est-ce que cela change votre position à l’égard de l’Allemagne ?

R - La relation franco-allemande demeure, tant au regard de l’histoire que de la situation actuelle, l’élément central en Europe. Les Allemands, quelle que soit leur famille politique, respectent le vote du peuple français qui souhaite avoir une relation équilibrée avec l’Allemagne.

Q - La France et l’Allemagne peuvent-elles s’entendre pour sauver l’euro lors du prochain Conseil européen à Bruxelles fin juin ?

R - C’est ce que nous souhaitons. Il est essentiel que sortent de ce Conseil des décisions qui redonnent confiance aux peuples et dessinent les perspectives du projet européen. En effet, il faut redonner toute sa force à l’idée européenne, affaiblie par les risques liés à la crise de l’Euro et par l’absence de croissance. Les seules réponses proposées jusqu’alors sont des plans d’austérité.

De ce fait, il existe chez les peuples européens, dans chacune de nos nations, un doute sur le projet européen lui-même. Même en Allemagne, dont je suis avec attention les débats.

Q - Donc pour le moment, pas de mutualisation, donc pas d’eurobonds ?

R - Je souhaite qu’on parle des eurobonds à Bruxelles comme d’une perspective. Le système de mutualisation de la dette exige une plus grande intégration politique qui est nécessaire. Cela prendra sans doute plusieurs années. Cependant, sans attendre, il faut agir.

Tout d’abord en matière bancaire. Nous devons aller vers une supervision bancaire commune, avec un système européen de garantie des dépôts. Nous pouvons aussi trouver des solutions pour faciliter l’accès au financement des États, par exemple par des émissions à court terme ou par la proposition des Sages allemands sur le fonds d’amortissement.
A très court terme, le rôle du mécanisme européen de stabilité doit être renforcé. Il devrait pouvoir intervenir directement, avec des conditions appropriées, dans le secteur bancaire pour éviter un endettement excessif des États, pesant sur les contribuables.

Les gouvernements ont conscience de l’enjeu. Il s’agit d’assurer la stabilité financière de l’Europe, de poursuivre les efforts de maîtrise des déficits et de la dette, mais aussi de s’engager sur le chemin de la croissance et de l’emploi.

Je ne doute pas que nous trouverons un accord au prochain Conseil européen.

Q - Et si on élisait le président de la Commission au suffrage universel ?

R - La question démocratique doit effectivement être posée. Elle est aussi sensible en France qu’en Allemagne. Nous devons avoir une garantie démocratique et cette garantie doit être de nature parlementaire. Nous devons ainsi réfléchir au meilleur moyen d’associer les parlements nationaux.

L’élection du président de la Commission au suffrage universel est également un élément du débat, tout en sachant que les États-nations ne vont pas disparaître. L’image de Jaques Delors d’une fédération d’États-nations reste d’actualité.

Q - Comment regagner la confiance des marchés à court terme ?

R - Je prends l’exemple français. Nous connaissons notre situation de déficit et de dette. C’est pour cela que le président Hollande s’est engagé dans sa campagne à atteindre l’équilibre des finances publiques à la fin du quinquennat, ce qui passera par un déficit de 3% en 2013. Ces engagements seront tenus. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il nous faut de la croissance. Les perspectives actuelles sont insuffisantes pour l’ensemble de la zone euro. Le „paquet croissance » qui sera discuté au Conseil européen est essentiel. La France, quant à elle, s’engage dans une politique de redressement de son appareil productif.

Q - La France prépare-t-elle le Conseil européen de juin dans une coalition avec le SPD contre la chancelière allemande ?

R - Certainement pas. Par exemple, nous préparons ce sommet par une réunion le 22 juin à Rome, avec l’Italie, l’Espagne et, bien sûr, l’Allemagne.

Bien entendu, il y a aussi des rencontres au niveau des gouvernements, le président Hollande a eu et a des échanges bilatéraux avec Mme Merkel.

Nous avons parallèlement rencontré les sociaux-démocrates allemands. Pas pour être désagréable avec le gouvernement allemand, mais pour mieux connaître les propositions des nos amis sociaux-démocrates qui sont partie prenante du débat. En vue du vote au Bundestag sur le pacte budgétaire, ils ont eux-mêmes présenté leurs propositions à Mme Merkel.

Q - Est-ce qu’il ya encore des marges de manœuvre des deux côtés ?

R - Oui, mais surtout une volonté de nous entendre, c’est le plus important. Il y a urgence. On ne peut pas attendre le dernier moment pour décider. Si l’on attend trop longtemps comme en 2008, les décisions sont prises avec retard.

Si on a le courage, l’audace, vous verrez que cela marchera. Pas seulement pour délivrer un message au marchés mais aussi pour emporter la conviction des citoyens.

Q - Mais au-delà de ces mesures d’urgence, il doit aussi s’agir d’un bond en avant en Europe ?

R - Je sais que la discussion autour d’une union politique a cours en France comme en Allemagne. C’est un sujet de log terme, pas un sujet immédiat. Il appartient aux gouvernements de redonner aux peuples l’envie de l’Europe et de leur montrer que chacun, uni avec les autres, sera plus fort.

Q - On vous a appelé un « social-démocrate allemand » …

R - Je suis un social-démocrate français, der Deutschland zu verstehen versucht (en allemand). Qu’est-ce que cela signifie ? Je ne cherche pas des modèles chez l’autre ; je m’intéresse à ses expériences. Je suis convaincu, par exemple, qu’on peut avancer en cherchant des compromis entre les partenaires sociaux. Le nouveau gouvernement français veut d’ailleurs développer la démocratie sociale. C’est pour cela que nous organisons une conférence en juillet avec les partenaires sociaux, à l’occasion de laquelle toutes les questions seront mises sur la table : l’emploi, la formation, les salaires, la compétitivité …

Q - Les retraites aussi ?

R - Tout sera sur la table. Nous avons pris une première décision, parfois mal comprise par nos partenaires européens, mais qui est d’abord une mesure de justice. Elle concerne les travailleurs qui ont commencé à travailler très jeune, souvent dans des métiers difficiles. Nous ferons en sorte qu’ils puissent partir à la retraite à 60 ans. Cela concerne de 100 à 120.000 personnes par an. Par ailleurs, il nous faudra trouver, avec les partenaires sociaux, des solutions durables et stables qui tiennent compte de l’allongement de la durée de la vie, pour assurer la pérennité de notre système de retraite.

Q - Au sein de votre gouvernement, vous avez nommé un ministre du redressement productif qui va disposer auprès des préfets de région de « commissaires du redressement industriel ». Pourriez-vous nous en dire un mot ?

R - Ce sera un délégué régional représentant le gouvernement, qui rassemblera tous les acteurs régionaux autour de la table, quand une entreprise sera en difficulté. Le patronat, les syndicats, les entreprises, les banques, les fournisseurs, les universités, les chambres de commerce, les collectivités territoriales (villes et régions) seront réunis pour trouver des solutions au plus près du territoire, sans que tout cela ne remonte nécessairement à Paris. C’est la préfiguration d’une nouvelle étape de la décentralisation que nous voulons mettre en place. L’Allemagne connaît bien ce sujet, avec ses Länder.


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