Entretien de l’ambassadeur de France à Alger avec le quotidien électronique algérien "Tsa" (Alger, 12 septembre 2011)
Q - La Conférence sur la sécurité et le développement au Sahel vient de s’achever. Il n’en ressort aucune avancée concrète dans la lutte contre le terrorisme. La France est-elle satisfaite des discussions ?
R - Cette conférence était prévue depuis un certain temps déjà. Nous avons noté à plusieurs reprises, depuis quelques mois, la disponibilité de l’Algérie à renforcer sa coopération régionale avec les pays dits « du champ » et d’autre part à engager des discussions et nouer des coopérations avec les pays dits « partenaires » (France, Royaume-Uni, et États-Unis) ainsi qu’avec l’Union européenne. Je crois que c’est un pas important. Personne ne pouvait attendre que tous les problèmes soient réglés dès la première réunion : le simple fait qu’elle ait lieu, organisée à Alger, par les autorités algériennes, en associant les pays ne relevant pas du champ, mais concernés à d’autres titres est un pas en soi. Par ailleurs, les changements régionaux récents (je pense à la Libye) ont créé dans la région un sentiment fort d’insécurité lié à la prolifération des armements en tous genres.
La conférence a deux grands mérites à mes yeux. Premièrement, elle montre que tout le monde doit se serrer les coudes pour mettre fin à la menace qui pèse sur le Sahel. Les pays du champ, évidemment, à titre principal, mais aussi les autres, qui ont un rôle d’appui, le tout dans une démarche bien synchronisée. La Conférence des pays du Champ, tenue à Alger en avril dernier, avait déjà esquissé cette architecture que cette Conférence d’Alger vient de consacrer pleinement. Deuxièmement, il y a un accord complet sur les concepts : la nécessité d’avancer en parallèle sur la sécurité, la lutte contre les trafics et le développement ; le principe d’appropriation des pays de la région et la légitimité de tous à appuyer leur action. C’est un apport considérable. Dorénavant, plus rien ne s’oppose à l’action.
Q - Alain Juppé a évoqué un rôle « ambigu » de l’Algérie en Libye. Où se situe cette ambiguïté ?
R - Relativisons les choses : Alain Juppé, lorsqu’il est venu à Alger fin juin, a eu - précisément sur le dossier libyen - des discussions approfondies avec toutes les autorités algériennes. Je ne sais pas s’il y avait des malentendus, en tout cas, il y a eu de vraies discussions. C’est sans doute l’arrivée impromptue de la famille Kadhafi qui a pu susciter ce sentiment d’ambigüité dont vous parlez. Mais les explications, les informations nécessaires ont ensuite été données, à Paris, lors de la Conférence des « amis de la Libye ». D’ailleurs nous avons dit publiquement que nous étions reconnaissants à l’Algérie d’avoir participé à cette conférence.
Q - La France a-t-elle toujours des doutes concernant le rôle de l’Algérie en Libye, notamment le soutien au régime de Kadhafi ?
R - Encore une fois, toutes les explications ont été données à Paris la semaine dernière. Ici au cours de nos entretiens (avec les ministres Medelci et Messahel) à différents niveaux, moi-même lors de mes contacts réguliers, André Parant, le conseiller du président Sarkozy qui conduisait la délégation française à la conférence d’Alger, comme à Paris avec Alain Juppé, les explications ont été données sur le rôle et sur la politique de l’Algérie.
La Libye a été au cœur des préoccupations lors de la conférence d’Alger, notamment à cause de la prolifération des armes au Sahel. La situation inquiète beaucoup, notamment l’Algérie. Une partie de l’opinion publique algérienne en attribue la responsabilité à l’OTAN, qui aurait armé sans discernement les rebelles libyens, puis le CNT…
La Libye n’était pas vraiment au cœur des préoccupations de la Conférence d’Alger. Encore une fois, cette conférence était prévue depuis plusieurs mois, soit avant les récents évènements libyens. Il se trouve qu’elle a été concomitante avec la crise en Libye et que, par voie de conséquence, le dossier libyen, s’il n’était encore une fois pas au cœur des préoccupations, apparaissait en filigrane. Chacun y pensait. Nous comprenons tous évidemment les préoccupations algériennes liées à la prolifération des armements dans la région : préoccupations bien normales puisque l’Algérie est voisin de la Libye, a une longue frontière, 1000 kms, parfois poreuse, et surtout sait - pour avoir payé le prix fort - les ravages que fait le terrorisme. L’Algérie est donc directement concernée.
Je comprends qu’une partie de l’opinion - pas seulement algérienne d’ailleurs - ait été étonnée de voir l’OTAN intervenir, pour la première fois, dans cette zone, sur le continent africain. Mais les pays de la coalition, l’OTAN ne sont intervenus que dans le cadre légal, internationalement reconnu, d’un mandat des Nations unies. En aucun cas, une présence militaire à long terme n’a été ou n’est envisagée.
Q - Le rôle important joué par la France dans l’intervention de l’OTAN en Libye a beaucoup choqué en Algérie, notamment pour des raisons historiques. Pourquoi la France n’a-t-elle pas laissé un tel rôle à un autre pays ?
R - C’est un point de vue. La France a pris ses responsabilités en prenant l’initiative diplomatique qui a mené aux résolutions 1970 et 1973 des Nations unies. Elle a voulu éviter un massacre à Benghazi. Rappelons-nous qu’en mars dernier Kadhafi annonçait « un bain de sang porte par porte, rue par rue, maison par maison » pour les habitants de Benghazi. Pouvait-on rester les bras croisés devant la promesse de tant de violences ?
Q - Abdelkader Messahel a souhaité que le conflit libyen cesse rapidement, notamment l’intervention de l’OTAN. La coalition a-t-elle établi un calendrier ?
R - C’est plutôt une condition qu’un calendrier : il faut que cesse la menace que fait poser le colonel Kadhafi sur les populations civiles de Libye. Vue la situation militaire, on peut espérer que cette condition soit bientôt remplie.
Q - La situation en Libye a compliqué la lutte contre le terrorisme et créé une conjoncture nouvelle au Sahel…
R - La situation en Libye introduit un élément certes nouveau mais rien de tel n’est démontré. Au demeurant, il y avait une crise en Libye née de la volonté du colonel Kadhafi de réprimer très violemment sa population et en particulier de massacrer la ville de Benghazi. Il faut évidemment prendre en considération beaucoup de paramètres, mais cette situation n’allait pas disparaître comme par enchantement et qu’aurions-nous entendu si nous avions laissé faire ? L’important est donc aujourd’hui à la fois de continuer la lutte contre le terrorisme et de sortir de la crise en Libye.
Toutes les énergies doivent ainsi être mobilisées pour contribuer à la re-normalisation de ce pays, à faire en sorte qu’il reprenne contrôle des armements, des frontières, qu’un processus politique se mette en place, qu’un Etat se reconstruise. Plus vite se déroule la fin des opérations militaires et s’affermit l’autorité des nouvelles forces politiques, mieux ce sera pour la lutte contre le terrorisme, au Sahel et ailleurs. De ce point de vue, notre intérêt est clair : conforter les nouvelles autorités, et pour cela leur dire clairement ce que nous attendons d’elles.
Q - La France a-t-elle des informations sur les armes libyennes qu’Aqmi aurait pu récupérer ?
R - Ce que nous avons dit c’est qu’il existe une crainte mais peu d’informations très fiables sur ce sujet. N’oublions pas que beaucoup d’armes ont été utilisées, beaucoup ont été détruites. Il n’est pas encore établi que des quantités importantes d’armes aient été volées, que des armes très dangereuses en fassent partie. Mais nous devons anticiper. En particulier, c’est la responsabilité des nouvelles autorités de contrôler leur territoire. Nous avons exprimé cette attente très clairement.
Q - L’Algérie a dit clairement qu’elle ne souhaite pas la participation directe de puissances étrangères à la guerre contre le terrorisme. D’autres pays, comme le Niger, ne semblent pas s’y opposer… Quelle est la position de la France ?
R - Je ne crois pas qu’il y ait sur ce point de divergences de vue. La Conférence d’Alger a permis de clarifier les choses et c’est là l’un de ses apports principaux. Nous sommes tous d’accord pour dire que la responsabilité première relève des pays de la région, mais que les autres pays peuvent appuyer les pays du champ, et qu’il faut que toutes les stratégies des uns et des autres soient bien en synergie. Au demeurant, nous disons cela depuis la dernière conférence d’Alger, des pays du champ, en avril 2010.
Q - Qu’est-ce que la France est prête à proposer en matière de coopération contre le terrorisme, sachant que c’est notamment la surveillance satellitaire du Sahel qui manque aux pays de la région ?
R - La France est à l’écoute de ses partenaires dans la région, y compris l’Algérie naturellement. Nous avons des dialogues de sécurité avec les trois pays au Sud de l’Algérie, un tel dialogue est en train de se mettre en place avec l’Algérie. C’est l’occasion d’élaborer un diagnostic commun et de définir ensemble les besoins et les réponses que nous sommes en mesure d’apporter.
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