i) Le processus d’évaluation
Le Gouvernement français a décidé de conduire une évaluation des actions qu’il a financées dans la zone touchée par le tsunami du 26 décembre 2004 via la Délégation à l’Action Humanitaire (DAH) et la Délégation Interministérielle Post-Tsunami (DIPT) devenue après juillet 2005 la Coordination Post-Tsunami (CPT), spécialement à Sri Lanka, en Indonésie et en Inde. Ce processus mis en oeuvre par le Groupe URD [1], s’est déroulé en plusieurs étapes. La première phase a consisté en une série d’interviews et de réunions avec les différentes parties prenantes en France (ministères, ONG, etc.). La seconde a pris la forme de trois missions de terrain, l’une à la fin 2005, la suivante en début 2006 et la troisième à la fin de l’année 2006, toutes trois réalisées par une équipe d’évaluation pluridisciplinaire (un expert de la gestion des désastres, une spécialiste en sécurité alimentaire, un médecin de santé publique et une architecte urbaniste). La dernière étape a été la rédaction d’une synthèse globale sur l’ensemble du processus. Au cours de ces différentes missions, plus de 60 % des interventions financées par la France ont été visitées, deux fois lorsque c’était possible, afin de juger de l’avancement et de l’impact des réalisations. Les rapports produits par les acteurs de terrain ont été consultés quand ils étaient disponibles. On notera les difficultés pour obtenir certains des rapports finaux.
Chacune de ces phases a donné lieu à un rapport spécifique et à des réunions de restitution avec le Comité de pilotage interministériel. De nombreux acteurs de l’aide post-tsunami ont été rencontrés en France, à Copenhague et à Bruxelles. Le présent rapport réunit de façon organisée l’ensemble des travaux réalisés au cours de cette évaluation. Pour plus de détails, il sera nécessaire de se référer aux rapports spécifiques.
ii) Les drames du 26 décembre 2004 (et du 28 mars 2005)
Le 26 décembre au matin, une secousse sismique de magnitude 9,3 sur l’échelle de Richter entraîne des premières destructions sur la pointe Nord de Sumatra. Elle déclenche simultanément des mouvements massifs et brutaux de la mer qui se transforment en un tsunami d’une rare violence. En quelques minutes, la mer se retire puis revient avec des vagues de plusieurs mètres de haut et une forte énergie cinétique, qui dévastent le front de mer sur des centaines de kilomètres. En quelques heures, la vague atteint la Thaïlande, l’Inde, Sri Lanka, les Maldives et même les côtes africaines, avec une capacité de destruction considérable. Au total, c’est avec entre 200 000 et 300 000 morts et disparus, des centaines de milliers de déplacés, des infrastructures en ruine, que se termine l’année 2004. La zone touchée est une bande côtière de quelques kilomètres de large, souvent très peuplée, parfois quasi désertique, étendue sur des milliers de kilomètres de long, et touchant 13 pays d’une grande diversité politique, ethnique, religieuse, et économique. Une partie des zones touchées était bien connue du public, pour des raisons touristiques, ce qui a provoqué chez celui-ci un sentiment immédiat de proximité et d’empathie. D’autres faisaient partie de ces régions de conflits négligées dans lesquelles l’intervention internationale restait marginale. À cette catastrophe se sont rajoutées celles du tremblement de terre de l’île de Nias au mois de mars 2005 ainsi que l’important désastre séismologique de Jog-Jakarata, qui ont démontré combien cet archipel surpeuplé situé sur une zone de recouvrement de plaques terrestres demeurait instable.
iii) Aide internationale et coordination
Le drame du 26 décembre 2004 a eu comme effet fondamental de faire entrer soudainement sur l’écran radar de la communauté internationale deux crises oubliées, celle de Sri Lanka et celle d’Aceh en Indonésie. Au niveau national dans chacun des pays, les principaux acteurs ont été d’abord les populations elles-mêmes (aide de proximité), puis l’armée et les administrations nationales. Des milliers d’acteurs humanitaires ont ensuite investi des régions fermées à la présence internationale (Aceh) ou délaissées par lassitude.
En quelques jours, plus de 3 000 humanitaires de plus de 30 pays (notamment les missions UNDAC des Nations Unies, FACT de la Croix-Rouge, DART américains), des forces armées et des forces de Sécurité civile venant de la région, des États-Unis et d’Europe, ainsi que de nombreux cadres nationaux détachés dans l’urgence, se sont retrouvés dans des zones dans lesquelles il n’y avait plus d’infrastructures de communication, de transport, etc.
Après les deux premières semaines passées sous le signe du « Search and Rescue » et de l’aide d’extrême urgence, il a fallu prendre conscience des problèmes de calibrage et d’adaptation de l’aide aux besoins : ceci a été particulièrement vrai dans le secteur de la santé, où les équipes chirurgicales se sont très vite avérées inadaptées et inutiles, et où les annonces de grandes épidémies à venir ont dû être révisées. Les dispositifs d’intervention prévus pour les tremblements de terre se sont avérés partiellement inadaptés face à l’impact du tsunami.
Très vite, des actions de stabilisation se sont mises en place pour permettre de mieux accueillir les centaines de milliers de déplacés. Des solutions très diversifiées ont été trouvées : camps sous tente ou baraquements collectifs aux conditions d’hygiène souvent précaires, abris temporaires sur l’ancien lieu d’habitation. Certaines de ces installations temporaires étaient encore partiellement occupées lors de la dernière mission en novembre 2006, soit deux ans après le drame, et les conditions commençaient à s’y détériorer. D’autres ont même dû être créées en 2006, tellement les processus de reconstruction de l’habitat se sont avérés longs et complexes à mettre en œuvre.
Après la phase d’urgence, lourde au niveau logistique mais relativement simple du point de vue technique, ont démarré les mécanismes et dynamiques beaucoup plus complexes de la reconstrution et de la réhabilitation. Les difficultés dans le domaine foncier (longs débats sur l’utilité et l’opportunité de créer des zones tampon à Sri Lanka, en Inde et à Aceh) et de l’élaboration de la législation de la reconstruction (notamment en termes de contraintes parasismiques pour l’Indonésie et de plans imposés en Inde) ont fortement retardé la mise en œuvre des programmes de reconstruction de l’habitat. La forte hausse des coûts de matériaux de construction, conséquence de la croissance artificielle de la demande liée à la multiplication des programmes de reconstruction, a parfois provoqué des révisions significatives des programmes.
L’aide humanitaire et à la reconstruction suite au tsunami est devenue un secteur extrêmement compétitif. Des acteurs avec des moyens importants se sont trouvés en compétition avec d’autres, dotés de ressources plus faibles, et la « chasse aux projets et aux bénéficiaires » a été trop souvent présente. Les enjeux de rapidité de déboursement, largement repris par les médias, ont aussi amené des dysfonctionnements importants. Sous la pression médiatique, certains acteurs ont eu du mal à s’investir dans du travail de fond et ont parfois préféré les opérations visibles mais superficielles. Les débats qui ont suivi la publication du Rapport de la Cour des Comptes en début 2007 montrent combien complexes et sensibles sont ces questions.
La « Diplomatie tsunami » a apparemment fonctionné sur Banda Aceh et l’accord de paix semble durable, comme l’ont montré les dernières élections. À Sri Lanka au contraire, la reprise du conflit, sans doute accélérée par les tensions autour de la répartition de l’aide post-tsunami, montre que l’injection d’aides importantes peut avoir un effet déséquilibrant dans des situations déjà bancales.
v) L’aide française post-tsunami
Si la première réaction des autorités françaises suite à ces drames a été ciblée pour les victimes françaises, avec la mise en place d’une cellule de crise pour répondre aux familles et le renforcement des dispositifs consulaires sur le terrain, la deuxième phase de la réponse des autorités françaises (ministère des Affaires étrangères, de la Défense et de l’Intérieur puis dispositif interministériel DIPT/CPT) a été clairement dirigée vers des populations touchées par le drame. À cette mobilisation importante de l’État se sont jointes très vite des collectivités locales, des agences de l’eau et des entreprises privées (Lafarge, Alcatel, Société du Canal de Provence, Veolia et sa Water Force, etc.) tandis que la mobilisation de la générosité du public a atteint des records jamais vus.
De façon institutionnelle, le montage rapide du dispositif interministériel DIPT/CP, dirigé par des hommes d’expérience, a eu un impact très positif sur l’efficacité de la mobilisation des institutions. On notera notamment la forte mobilisation des agences de l’eau autour de la DAH et du ministère de l’Écologie, qui permit à la fois une remarquable mobilisation des ressources et une coordination significative des efforts dans ce secteur de l’eau et de l’assainissement. Les différentes enveloppes publiques mobilisées par la DAH et la DIPT représentent un montant d’environ 45 millions d’euros, auxquels il faudrait ajouter 20 millions représentant le différentiel de coûts de fonctionnement pour le ministère de la Défense. 300 millions ont aussi été disponibles sous la forme d’une facilité de prêts concessionnels à très bas taux d’intérêt. L’aide française post-tsunami place la France au 7ème rang de la solidarité internationale.
L’aide française a eu plusieurs caractéristiques dont les implications sont importantes :
Les montants disponibles sont alloués à une gamme assez diversifiée d’acteurs comprenant des agences des Nations Unies (BACH, PAM, UNICEF, OMS, PNUD, PNUE), le Comité International de la Croix-Rouge (CICR), des ONG (françaises et nationales), des organismes privés ou institutionnels de recherche, des hôpitaux, sans oublier bien sûr certaines institutions nationales des pays concernés (notamment à Aceh et à Sri Lanka). Cette diversité, qui pourrait être vue comme un éparpillement, s’est avérée pertinente tant en termes opérationnels (rapidité d’intervention de certains, finesse des interactions avec les sociétés pour d’autres, installation dans la durée pour les derniers) qu’en termes de visibilité (la France s’est ainsi engagée à la fois dans le bilatéral et le multilatéral, via des acteurs français, internationaux et locaux) ;
La zone touchée est assez large, et totalement hors ZSP : Les pays concernés sont l’Indonésie, Sri Lanka, l’Inde, la Thaïlande, les Maldives et les Seychelles. Intervenir de façon cohérente sur une zone aussi large, éloignée et en dehors des aires classiques d’intervention française était un vrai défi. Il a été largement réussi ;
Les montants disponibles, s’ils ont été importants et classent la France en 7ème rang de la solidarité des États, n’en ont pas moins été limités. Ils n’ont donc pas participé aux problèmes de sur-financement observés parfois, et surtout, ont favorisé des réflexions et des positionnements plus fins. Le taux de déboursement de l’enveloppe de dons de l’État français et des structures para-étatiques (type agences de l’eau) est très élevé ;
En Inde, l’aide a été essentiellement mise à la disposition d’ONG françaises ayant des partenariats en place avant le tsunami. Ceci a été important du fait des régulations autour des transferts de fonds, notamment le Foreign Contribution Act, mais aussi de l’importance et du dynamisme de la société civile indienne.
Une importance significative a été donnée aux questions de coordination. Ceci concerne aussi bien le secteur international (soutien au BCAH de l’ONU et contacts réguliers avec le Bureau de l’Envoyé Spécial du Secrétaire Général des Nations Unies), contacts réguliers avec la Commission Européenne) qu’au niveau français. L’utilisation des fonds a ainsi été très coordonnée en amont, grâce au dispositif interministériel original.
La coordination avec les autres grands partenaires financiers, notamment la Fondation de France (qui a elle-même monté un mécanisme assez efficace de liaison inter-ONG), la Croix-Rouge Française (qui pour la première fois de son histoire a joué un rôle de « bailleur de fonds ») et la Direction Générale de l’Action Humanitaire Européenne (DG ECHO) a été relativement efficace, évitant ainsi les doublons et assurant la transparence des cofinancements. Ceci a eu sans aucun doute un impact important sur la pertinence des actions soutenues, ainsi que sur la flexibilité des interventions permise par une assez forte concertation multi-acteurs. Il a néanmoins été assez difficile d’obtenir l’ensemble des rapports d’exécution des programmes, notamment du fait de la multiplicité des intervenants avec les complexes répartitions de responsabilités entre sièges et terrain.
De façon originale, l’aide française s’est déployée sur l’ensemble des phases de la gestion de crise, de l’extrême urgence à la prévention des catastrophes :
Une aide positionnée sur l’ensemble du cycle de gestion des catastrophes
Une aide pour l’urgence extrême, (médecine de catastrophe, recherche des blessés, nourriture, abris, eau potable) avec comme acteurs principaux le CICR et l’ONU (financements accordés dès la fin 2004), des ONG, la Sécurité civile, et pour l’Indonésie les Forces Armées (avec le déploiement de la Jeanne d’Arc) qui ont apporté un appui logistique très apprécié ;
Une phase d’aide à la stabilisation et au soutien des populations déplacées. Les acteurs français ont mis en place durant cette phase des activités d’aide alimentaire, des programmes d’eau et d’assainissement, de construction d’abris, et des activités éducatives dans les camps de déplacés ;
Une phase d’aide à la réhabilitation et à la reconstruction. Ces activités comprennent la reconstruction d’un habitat pérenne, l’appui à la recréation d’une sécurité alimentaire et économique (soutien à la revitalisation des filières de la pêche et de l’agriculture et à la relance de la petite économie) ; des activités dans le secteur de la santé : actions classiques de soutien aux institutions sanitaires, « jumelages hospitaliers », épidémiologie et veille sanitaire -6 institutions françaises sont mobilisées pour Sri Lanka et Aceh- et interventions sur la gestion du traumatisme psychologique postcatastrophe. C’est sans doute dans les secteurs de l’habitat ou de la redynamisation des secteurs économiques comme la pêche (prise au sens large comme filière et non au sens étroit de la reconstruction de bateaux) que les acteurs français ont fait le plus preuve de qualité et d’originalité.
Une phase de mise en place des outils destinés à la gestion des prochaines crises : parallèlement à la réponse aux besoins créés par la crise, la prise de conscience des faiblesses des dispositifs nationaux de réponse aux catastrophes a ouvert dans les deux pays une fenêtre d’opportunité pour réfléchir et mettre en oeuvre des stratégies, allant de l’approfondissement de la connaissance des facteurs de risques à la mise en place de capacités systémiques de réponses et de programmes de formation des populations. La France s’est vite engagée, suite à ses déclarations à la Conférence de Kobé, à mettre en place des actions dans ce domaine et des programmes spécifiques sont en phase de démarrage.
vi) Face au tsunami, un dispositif interministériel original mais difficile à conserver sur la durée
Après les premiers jours difficiles durant lesquels les initiatives peu ou pas coordonnées se sont multipliées, un dispositif interministériel de poids, la Délégation Interministérielle Post-Tsunami (DIPT), a été créée le 19 janvier, avec une équipe constituée de cadres mis à disposition par différents ministères, épine dorsale soutenue par le MAE et sa DgCiD. Selon les avis des partenaires financés, la mécanique mise en place pour le choix des projets a été assez exemplaire en matière de rapidité et de transparence. Ce travail important en amont a sans aucun doute contribué à la qualité des projets en aval. La relation avec les ONG, avec les partenaires de la coopération décentralisée et les agences de l’eau a été dans l’ensemble excellente. On notera en particulier la dynamique qui s’est mise en place dans le secteur de l’eau et de l’assainissement autour de la DAH, de la DIPT, du ministère de l’Ecologie et du Développement Durable et des agences de l’eau.
En juillet 2005, la DIPT a été dissoute et remplacée par la Coordination Post-Tsunami qui, avec un effectif beaucoup plus réduit, a assuré les allocations de fonds pour les derniers projets et le suivi des actions engagées. Il y a dans cette expérience DIPT/CPT des leçons à tirer qui, à la suite de l’expérience précédente de la MIEGE, pourraient participer à la mise en place d’un dispositif spécifique de gestion de crise.
Sur le terrain, c’est l’aspect artisanal du dispositif qui frappe. L’important engagement personnel des ambassadeurs, des équipes des SCAC et le soutien fréquent d’autres collègues des ambassades ont fait que, finalement, les choses se sont plutôt bien passées. Sous-équipée en termes logistiques, ayant à gérer à personnel constant une hausse très significative des budgets et du nombre de dossiers, l’équipe du SCAC de Sri Lanka, par exemple, a fonctionné à flux tendu pendant des mois. Si l’Ambassade de France à Jakarta a pu rapidement renforcer ses effectifs pour faire face aux défis à son niveau (le soutien « projet » et le recrutement sont possibles à partir de l’ancien Titre IV), le bureau à Aceh n’était pas calibré pour réaliser les tâches de liaison et de suivi qui lui ont été demandées. En Inde, le suivi a été fait à distance par le SCAC de Delhi et de façon plus rapprochée par le Consulat Général de Pondichéry, une structure sous-équipée pour ce genre de tâche. La clé de la coordination sur l’Inde a essentiellement été le fait d’ONG, à l’initiative de la Fondation de France.
Alors que la coordination internationale a été et continue d’être très difficile et souvent d’une efficacité à démontrer, le dispositif français global a plutôt bien fonctionné. Avec une implication dynamique des SCAC à Colombo et Jakarta, une variété d’acteurs intéressante (ONU, CICR, ONG, Collectivités locales, etc.) et basée sur une bonne collaboration en amont entre les bailleurs français (DIPT/CPT, FdF et CRF), le dispositif français a plutôt fait sens. En Inde, la réponse internationale a été coordonnée par le PNUD à partir du bureau de Chennai (ancienne Madras) et la coordination avec les autorités françaises a été beaucoup plus faible, notamment du fait de l’absence de visite de la DIPT en Inde durant sa période d’existence.
vii) Une qualité des programmes variable mais bonne en général
La taille relativement limitée des financements de la DIPT (même si exceptionnelle pour la France), a obligé à une réflexion de fond. Si de nombreuses marges d’amélioration existent et ont été identifiées par la mission d’évaluation, celle-ci a vu des projets cherchant à produire de la qualité dans les secteurs de l’habitat, de la sécurité alimentaire et économique, de l’eau et de l’assainissement. Certains de ces programmes sont de facto en passe de devenir des exemples retenus par les autorités et par les autres agences : programmes de nettoyage des zones de pêche par Solidarités à Baticaloa (Sri Lanka), de revitalisation de la filière « pêche » par TGH à Aceh et de reconstruction participative de Première Urgence à Meulaboh et d’ATLAS à Sigli (Indonésie).
La mission a émis néanmoins quelques interrogations sur un certain nombre de sujets :
pertinence du dispositif « jumelage hospitalier » dans la santé ;
modalités de certaines interventions dans le domaine psychosocial ;
rare prise en compte des enjeux urbains et de voirie, notamment dans le secteur de l’assainissement ;
capacité des ONG à mettre en place certains programmes complexes dans le secteur de l’habitat et de gestion intégrée des écosystèmes côtiers ;
difficultés dans la mise en oeuvre des opérations d’appui à la gestion des catastrophes.
Dans de nombreux cas, des faiblesses dans les diagnostics (effectués souvent trop rapidement et ciblant non pas la compréhension de la situation mais la rédaction du document de projet à déposer au plus vite auprès du bailleur) expliquent certaines des difficultés rencontrées. Des contraintes considérables mais hélas prévisibles ont ralenti la mise en place des programmes : lente résolution des problèmes fonciers, difficiles choix techniques pour les standards de reconstruction imposés (m2 au sol, technique parasismique à Aceh), difficultés d’approvisionnement en matériaux, rareté des ressources humaines, augmentation galopante du coût de la main d’œuvre et des matériaux du fait du boom de la reconstruction.
Néanmoins, les choix stratégiques faits par la plupart des ONG françaises (privilégier la qualité sur la quantité, impliquer au maximum les populations) ont un fort impact positif sur les programmes.
On regrettera que les projets « reconstruction de l’habitat » dans les contextes urbains et périurbains aient été souvent déconnectés des questions de voirie (mise en place de système de distribution de l’eau et d’évacuation des eaux usées et des effluents humains). Cet élément, identifié lors de la première mission sur le terrain et souligné à posteriori par la remarquable intervention de la SOGREAH, demandera une réflexion poussée.
L’appropriation des maisons par les bénéficiaires semble en général bonne, même si de façon quasisystématique les récipiendaires des maisons se sont construits des cuisines et des douches à l’extérieur et se sont réappropriés autrement les espaces construits.
L’ensemble des équipes rencontrées, mêlant volontaires jeunes mais très motivés et cadres plus expérimentés, se pose en général les bonnes questions. L’équilibre « cadres expérimentés » à la direction, « techniciens expérimentés » dans la conception et « volontaires compétents et enthousiastes » a permis dans la plupart des cas de faire face à la rotation élevée et toujours dommageable du personnel expatrié. Les ONG qui n’ont pas pu trouver cet équilibre n’ont pu assurer la mise en place effective de leurs programmes et ont rencontré de nombreuses difficultés.
En Inde, le travail effectué systématiquement en partenariat avec des ONG nationales, si actives et dynamiques, a créé une véritable valeur ajoutée. En Indonésie et à Sri Lanka, des financements spécifiques pour les ONG locales avaient été aussi prévus (et même ont été augmentés lorsqu’une ONG française a dû rembourser des montants non déboursés). Ils ont permis la mise en place d’un certain nombre d’actions originales de soutien à la société civile. Il ne faut néanmoins pas idéaliser ces acteurs locaux, qui eux-mêmes ont été soumis à très forte pression (beaucoup d’argent disponible, grosse pression des grandes ONG internationales).
La flexibilité de la DIPT/CPT et de la Fondation de France, ainsi que les bonnes relations entre ECHO et la plupart des ONG françaises ont été des ingrédients essentiels pour la capacité d’adaptation des programmes à des contextes très évolutifs. Cette flexibilité a été par exemple importante quand les ONG ont réalisé qu’une trop grande quantité de bateaux allait être construite. Il a fallu modifier les objectifs quantitatifs et investir plus en aval dans la filière (marché, lieu de stockage des moteurs, etc.).
Certains programmes, comme ceux qui impliquent des processus complexes, ont pris des retards et mériteraient un soutien prolongé au-delà du cadre temporel choisi par la France pour son intervention post-tsunami (à part les opérations AFD, de l’Economie et des Finances, celle du ministère et les rares interventions que les SCAC ont fait entrer dans la programmation 2006). Ceci pose évidemment aux postes et aux acteurs un certain nombre de questions.
Il y a eu aussi quelques « opportunités » ratées, comme celle de la réhabilitation de la station de traitement de l’eau de Banda Aceh. Ancienne réalisation d’une société française, cette station « stratégique » avait fait l’objet de toutes les attentions des agences de l’eau, mais les délais de prise de décisions ont fait que les Indonésiens l’ont finalement confiée à la Coopération suisse.
viii) Recommandations
Un certain nombre de recommandations a pu être élaboré pendant ce processus d’évaluation :
Certaines sont d’ordre opérationnel et visent les actions en cours :
Des programmes encore à mener à bien : Si certaines interventions dans le domaine de la gestion des catastrophes ont été conduites dans les délais (programmes d’installation de capteurs avec le CEA, programmes de cartographie des risques avec le BRGM), d’autres, tant en Indonésie (programme BAKORNAS) qu’en Inde (programmes avec le PNUD) ont été plus lentes à mettre en œuvre. Ces interventions très stratégiques ont finalement pu démarrer mais il faudra assurer un suivi rapproché. Certains programmes, comme ceux qui impliquent des processus complexes, autour des questions foncières par exemple, pouvaient difficilement être mis en place en un temps court. Nombre d’entre eux se sont étalés jusqu’à la fin de 2006 et la dernière série de visites de terrain en novembre-décembre 2006 a pu en voir certains encore en cours d’achèvement.
Injection de ressources sur un an et planification stratégique sur au moins deux ans ?
L’expérience de la réponse au drame du tsunami montre la nécessité d’une planification pluriannuelle du financement de la reconstruction. Même si ces régions ne font pas partie des priorités d’intervention de la coopération française, les difficultés de gestion du mécanisme à double détente « action humanitaire - action de reconstruction » y ont fait émerger un enjeu de cohérence de l’engagement d’accompagnement sur la durée de processus complexe de « sortie de crise ».
Assurer les synergies entre les différentes interventions françaises sur la région : Après une phase un peu difficile, toute une série d’initiatives françaises autour de la gestion du risque a pu enfin démarrer et parfois même aboutir. Il s’agit de continuer l’effort fait par ces programmes et les SCAC pour assurer les articulations et développer les synergies possibles entre diverses initiatives qui touchent la prévision et la gestion des catastrophes : programme BAKORNAS en Indonésie, soutien au PNUD à Sri Lanka, soutien au Programme des Nations Unies pour l’Environnement (projet de réduction de la vulnérabilité des communautés APELL), programme Tsunarisques avec le monde de la recherche, programme de mise en place de systèmes d’alerte SATOI, etc.
D’autres sont d’un ordre plus stratégique mais visent encore la région ciblée :
Renforcer la présence française dans une région sensible et dynamique : Si cette zone ne fait pas partie de la sphère classique d’intervention de la France, le tsunami a été l’occasion de nouer des partenariats et de prendre pied dans une région importante. Il faudrait imaginer comment capitaliser sur cet acquis.
Un effet levier à soutenir : Il apparaît que, dans un certain nombre de cas, l’aide « DIPT/CPT » a mis le pied à l’étrier de certains acteurs français dans une zone où la France était quasi-absente. Des financements européens et onusiens ont ainsi pu être négociés sur la base des expériences obtenues. Le soutien des autorités françaises pourrait néanmoins être poursuivi avec les Institutions Financières Internationales qui continueront encore à financer la reconstruction. Une présentation des résultats de l’aide française post-tsunami pourrait être envisagée à Washington (Banque Mondiale, Initiative Clinton, etc.). Pour ne pas perdre les résultats de la présence d’un AT à un lieu stratégique de coordination et d’observation, il serait opportun de mettre en place un VI auprès du BRR ou un VIE auprès de SOGREAH. Des anciens volontaires d’ONG connaissant la région et désirant y rester feraient d’excellents candidats.
Les dernières recommandations enfin visent à améliorer les capacités de réponse de l’aide française :
Améliorer les diagnostics et systématiser la mise en place de mémoires opérationnelles : Sur le terrain, il est apparu que les diagnostics avaient souvent été faits de façon succincte. Si des diagnostics rapides peuvent être une bonne méthode pour travailler dans des contextes changeant rapidement, il faut néanmoins qu’ils aient une certaine qualité. Il faut aussi que les rapports de diagnostic soient disponibles sur le terrain, ce qui n’a pas toujours été le cas. Enfin, il faut assurer que les rapports intermédiaires et finaux soient préparés à temps et disponibles tant pour les équipes qui tournent souvent que pour d’éventuels évaluateurs.
Capitaliser sur l’expérience DIPT/CPT : Il sera important de voir comment les enseignements de l’expérience DAH, puis DIPT/CPT pourront être capitalisés et utilisés pour améliorer les mécanismes de l’action française dans les situations de crises humanitaires et de post-crise massives. Quelle dimension pour le Fonds d’urgence Humanitaire français ? Quand déclencher la mise en place d’une coordination interministérielle ? Quels dispositifs de déploiement de bureaux opérationnels dans des situations difficiles : des mécanismes existent pour les ressources humaines (fichier d’expertise, arrangement en stand by, etc.) et matérielles (« office in a box ») et pour l’administration (mettre un petit fond de fonctionnement ad hoc à la disposition de l’Ambassadeur dans les situations de crise).
Capitaliser sur certains secteurs d’interventions, comme l’eau et l’assainissement : Enjeu de plus en plus fondamental, la gestion de l’accès à l’eau et de l’assainissement reste un domaine d’intervention dans lequel des marges de progrès significatives sont encore possibles, notamment dès que l’on entre dans les contextes urbains ou à forte densité. L’expérience de mise en réseau des acteurs autour de la DAH, du ministère de l’Écologie et du Développement Durable et des agences de l’eau pourrait être, si la volonté politique la soutient, la base pour le montage d’une dynamique d’excellence au niveau international.
Influer sur l’agenda humanitaire de l’ONU et de l’Europe : Un certain nombre de points identifiés lors de la réponse à la crise du tsunami doit pouvoir alimenter la réflexion française dans le cadre du débat avec l’ONU sur la réforme du dispositif humanitaire onusien (rôle et capacité de l’UNDAC et du dispositif européen de réponse aux crises -y compris le mécanisme de Sécurité civile européen, format et fonctionnement du Fonds d’Urgence de l’ONU, etc.). Les enjeux de flexibilité des actions dans des contextes à évolution rapide devront être soulignés au niveau de la Good Donorship Initiative.
[1] Le Groupe URD est un institut de recherche d’évaluation et de formation sur l’action humanitaire et la gestion des crises. www.urd.org.