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La pandémie de VIH/sida : une tragédie

 

« Le sida est loin d’être un simple problème médical. Le sida est loin d’être un simple problème national. La crise du sida est loin d’être terminée » [6].

En dépit des efforts de la communauté internationale - et même si l’incidence du VIH tend à se stabiliser en Afrique subsaharienne - la situation continue globalement de s’aggraver entraînant une véritable crise du développement qui creuse davantage encore le fossé séparant les pays riches des pays pauvres.

Problème de santé publique traité dans un cadre national lors de son apparition, le sida s’est donc transformé en crise majeure de développement à l’échelle mondiale. Il est aussi en passe de devenir une crise politique majeure qui pourrait affecter les relations internationales si la réponse de la communauté internationale n’était pas ajustée à l’ampleur du défi.

Le sida est une catastrophe démographique...

Près de 40 millions de personnes vivent actuellement avec le VIH/sida dont 2,7 millions d’enfants de moins de 15 ans. Le cumul des décès depuis l’apparition de la maladie est estimé à près de 25 millions. Cette situation conduit, dans les pays les plus touchés où la chute des effectifs pourrait représenter un cinquième de la population active, à envisager une restructuration des pyramides des âges et des déséquilibres forts entre adultes actifs et personnes dépendantes [7].

Personnes vivant avec le VIH/sida40 millions
Nouveaux cas d’infection à VIH en 2001 5 millions
Décès dus au sida en 2001 3 millions
Total cumulé des décès dus au VIH/sida 24,8 millions

... touchant principalement l’Afrique sub-saharienne [8]

À elle seule, l’Afrique sub-saharienne compte 28,1 millions de personnes infectées et 21 des pays où le taux de séroprévalence du VIH est le plus élevé. Un quart des adultes est infecté au Botswana, au Zimbabwe ou en Namibie et plus de 10 % le sont dans au moins 10 autres pays. Avec près de 70 % du total des personnes infectées, l’Afrique sub-saharienne supporte donc le plus gros fardeau de l’infection à VIH et du sida. Le sida y est désormais la première cause de mortalité : la plupart des personnes infectées mourront dans les dix années à venir pour s’ajouter aux 14 millions d’Africains déjà emportés par l’épidémie. Aujourd’hui, la probabilité qu’un enfant né en Zambie ou au Zimbabwe meure du sida dépasse 50 %. Selon les projections du Bureau du recensement des États-Unis, d’ici à 2003, au Botswana, en Afrique du Sud et au Zimbabwe, le taux de croissance de la population sera négatif et dans d’autres pays, notamment au Malawi, au Swaziland, en Namibie et en Zambie, il demeurera constant [9].

Nombre estimatif d’adultes et d’enfants infectés par le VIH au cours de l’année 2000

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Le sida un drame social

Une conséquence dramatique de la pandémie est l’érosion des progrès réalisés depuis plusieurs décennies en matière d’espérance de vie à la naissance et de survie de l’enfant.

Au Botswana, l’espérance de vie à la naissance sera divisée par deux au cours des 10 à 12 prochaines années pour passer de 65 ans à 33 ans, uniquement du fait du VIH/sida. Ceci lui fera perdre, à un rythme rapide, les acquis en matière de développement, en particulier pour ce qui est de l’alphabétisation et des soins de santé, qu’il a obtenus ces dernières années au prix de lourds sacrifices.

Infectées en proportion plus importante et de plus en plus jeunes, les femmes sont les premières victimes : en Afrique, 12 à 13 femmes sont infectées pour seulement 10 hommes [10]. Elles contaminent leurs enfants en bas âge dans, en moyenne, un tiers des grossesses et voient leur taux de fécondité baisser significativement.

Sur les 10 pays du monde qui comptent le plus d’enfants infectés, 9 se trouvent en Afrique sub-saharienne ; en 1999, plus de 500 000 nouveau-nés ont contracté le VIH par l’intermédiaire de leur mère.

On estime actuellement à plus de 13 millions le nombre d’enfants orphelins du sida et à 40 millions, l’effectif probable en 2010 ; la majorité d’entre eux se trouve en Afrique subsaharienne soit, dans certains pays, plus de 10 % de l’ensemble des enfants. Ces enfants doivent généralement subvenir à leurs propres besoins voire assumer des responsabilités d’adultes dans un foyer qu’ils sont par ailleurs plus susceptibles que d’autres d’abandonner ou de perdre ; ils sont particulièrement vulnérables vis-à-vis de l’accès aux soins et à l’éducation ; ils sont soumis à des risques majeurs d’extrême paupérisation, d’exclusion et de marginalisation avec tous les dangers qui y sont liés. Dans de nombreux pays, le sida est à l’origine d’une forte augmentation du nombre des « enfants des rues ». Ce problème revêtira, à court terme, une parti-culière acuité.

Indépendamment des différences de cultures et de pays, la famille africaine élargie et la communauté pourvoyaient traditionnellement aux besoins de ces enfants. L’ampleur sans précédent du problème posé, le modernisme et ses tendances individualistes, la pression socio-économique, le développement de la mobilité géographique et de l’urbanisation, l’importance des coûts liés à une prise en charge moderne (éducation, santé)... ont érodé, voire singulièrement mis à mal, ce système traditionnel dont les mécanismes de solidarité ne sont plus guère opérants [11].

Le sida est une menace économique aux multiples composantes...

...touchant les secteurs productifs publics et privés [12]

Le sida laisse derrière lui des familles détruites, une force de travail diminuée et donc des perspectives de développement paralysées ou fortement entravées. En touchant préférentiellement les tranches d’âge les plus actives, la pandémie de VIH/sida pèse ainsi sur la croissance. La Banque mondiale estime qu’au-delà d’un taux de prévalence de 8 % chez les adultes, chaque point supplémentaire coûte 0,4 point de croissance.

Si le fort impact macroéconomique négatif de la pandémie rétrovirale n’est plus à démontrer, ses effets au niveau de l’entreprise en termes de :

- perte de personnels qualifiés,

- baisse de productivité liée à l’absentéisme et au remplacement inévitable de personnels souvent moins expérimentés,

- augmentation des coûts de recrutement et de formation,

- augmentation des dépenses de santé, n’en sont pas moins réels bien que pas encore parfaitement évidents pour tous.

...n’épargnant plus les zones rurales [13]

Il n’est plus exagéré de dire que le sida est désormais et surtout un problème rural dans la plupart des pays en développement fortement touchés par la pandémie. Le sida y progresse plus rapidement qu’en milieu urbain, les populations y sont moins bien préparées pour y faire face et les coûts liés au VIH/sida sont en grande partie à la charge des communautés rurales. Il a été montré au Zimbabwe que le décès d’un soutien de famille dû au sida réduisait de 61 % la production de maïs du ménage dans les zones communautaires pratiquant la culture sur petite échelle et, qu’en Côte d’Ivoire, les soins apportés à un planteur représentaient entre le quart et la moitié du revenu annuel de l’exploitation amenant, dans nombre de cas, la famille concernée à décapitaliser en négociant le cheptel et le matériel agricole. Le sida menace donc gravement la sécurité alimentaire [14].

...affectant durement le secteur de l’éducation [15]

Un système éducatif efficient est un élément central pour lutter contre la pauvreté et parvenir à un développement humain durable : ce système est actuellement fort malmené dans les pays à fort taux de prévalence de l’infection à VIH/sida où le monde enseignant est particulièrement touché et où son auditoire, confronté à la maladie, est exposé à l’exclusion scolaire, volontaire ou non, temporaire ou définitive. En Afrique du Sud, le sida est devenu la première cause de mortalité des enseignants : 20 % de ceux du Natal et 16 % de ceux des autres provinces sont touchés par le virus.

Un système éducatif efficient est également un élément central pour constituer une réponse efficace à l’épidémie de VIH ; en partie à cause de la déstructuration liée à la pandémie, ce système a partiellement failli : les jeunes en formation, a priori les mieux informés, payent le plus lourd tribut à l’infection.

...déstabilisant profondément le système de santé

Cinq points de taux de prévalence augmentent de 25 % la demande de soins, le taux spécifique d’occupation des lits d’hôpital urbain par les victimes du sida pouvant de ce fait atteindre 50 à 80 % (Côte d’Ivoire, Burundi, Zambie, Zimbabwe) alors que, dans le même temps, les décès parmi les personnels soignants ont été multipliés par 13 en 10 ans (Zimbabwe). Le quart (Zimbabwe) - voire les deux tiers (Rwanda) - du budget de la santé arrive ainsi à être consacré au traitement des patients, sans compter le coût lié à l’accroissement considérable du nombre de cas de tuberculose, infection la plus souvent associée au sida. Les ressources ainsi consacrées aux soins requis par le sida grèvent considérablement d’autres programmes d’un bon rapport coût-efficacité : il est ainsi quasiment devenu impossible d’espérer pouvoir atteindre les objectifs de développement retenus en matière de santé dans les pays les plus touchés.

Environ 14 000 nouveaux cas d’infection à VIH par jour en 2001

Plus de 95 % dans les pays en voie de développement

Environ 2 000 cas chez des enfants de moins de 15 ans

Environ 12 000 cas chez l’adulte (15-49 ans), dont :
- 50 % chez la femme
- plus de 50 % chez les 15-24 ans

Source : ONUSIDA et OMS.

Au total, parce qu’il décime la main-d’œuvre disponible, disloque et appauvrit les familles, détruit le socle des structures communautaires et fragilise la trame sociale, le sida, de par ses effets déstructurants sur le système économique et social, compromet gravement le développement des pays les plus touchés, et donc plus particulièrement de l’Afrique.

Mais il constitue aussi une menace politique

Du fait de son impact démographique, économique et social, le sida pourrait conduire à un affaiblissement politique des pays les plus touchés, voire à une déstabilisation des régimes en place. La progression de la pauvreté, de la précarité et de l’exclusion dans des sociétés déjà fragilisées, constitue une épée de Damoclès pour les autorités politiques nationales. La perspective, dans les pays les plus affectés, de la disparition sur une décennie, de près d’un quart de la population adulte, va provoquer une saignée humaine sans précédent dans l’histoire moderne.

Le sida pourrait donc avoir un impact sur les équilibres géopolitiques régionaux. La chute démographique et ses conséquences économiques et sociales, comme le fort taux de prévalence dans certains segments de la population, notamment les forces armées, pourraient affaiblir considérablement certains pays qui émergent actuellement comme des puissances régionales.

Par ailleurs, l’explosion de la pandémie dans certaines régions du monde, du fait des modes de transmission, des flux divers de population et de l’augmentation des voyages, constitue une menace pour l’ensemble des pays du monde.

Enfin, le gouffre existant entre la situation au Nord où les malades ont largement accès aux trithérapies et au Sud caractérisé par l’explosion du nombre de malades privés d’accès aux soins pourrait conduire à une forte dégradation du climat international lorsque l’hécatombe, que les statistiques actuelles laissent entrevoir, deviendra une réalité.

« Il y a dix ans, le VIH/sida était vu avant tout comme une grave crise de santé. Aujourd’hui, le sida constitue de toute évidence une crise du développement et, dans certaines régions du monde, il est rapidement en train de devenir une crise de la sécurité. L’impact dévastateur du sida sur les fondations sociales, économiques et démographiques du développement est sans pareil » [16]

Estimation du nombre de personnes infectées par le VIH par région (1980 à 1999)

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Source : ONUSIDA et OMS.

[6] Kofi A. Annan, Secrétaire-Général des Nations Unies, 1999.

[7] Le point sur l’épidémie de sida. Décembre 2001. ONUSIDA/01.75F

[8] idem (7)

[9] AIDS and Economic Development. African Development Forum 2000. UN Economic Commission for Africa. 12/2000.

[10] ONUSIDA 1999.

[11] Les orphelins du sida ; réponses de la ligne de front en Afrique de l’Est et en Afrique australe. UNICEF 1999.

[12] HIV/AIDS in Africa : the impact on the world of work. African Development Forum 2000. ILO/Geneva. 12/2000

[13] Rapport sur l’épidémie mondiale de sida. Juin 2000. ONUSIDA/00.13F

[14] VIH/sida : une menace pour la sécurité alimentaire et le monde rural. FAO. TC/I/X8713F/1/11.00/1000.

[15] Rapport sur l’épidémie mondiale de sida. Juin 2000. ONUSIDA/00.13F

[16] Peter Piot, Directeur exécutif d’ONUSIDA, in : Rapport sur l’épidémie mondiale de VIH/sida, juin 2000.

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