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Bernard Kouchner

Entretien de M. Bernard Kouchner avec "LCI" (Paris, 7 avril 2008)

Q - Bernard Kouchner, bonjour. La flamme olympique est aujourd’hui à Paris, craignez-vous des débordements comme à Londres hier ?

R - Les débordements, je ne les crains pas, je ne les souhaite pas mais il y aura des manifestations bien sûr.

Q - Des manifestations sur le parcours de la flamme, malgré les mesures de sécurité ?

R - Il y aura des manifestations autour. Je connais assez les personnes qui dirigent les associations pour les savoir inventifs.

Q - Il y a une manifestation officielle, si l’on peut dire, qui est prévue sous la Tour Eiffel à midi. Souhaitez-vous qu’il y ait du monde pour bien montrer qu’une partie de l’opinion française est choquée par ce qui se passe au Tibet ?

R - Oui, je souhaite que l’on puisse informer et, pour cela, il nous faudrait mieux connaître ce qui se passe au Tibet.

Oui, je souhaite que les journalistes retournent au Tibet, puissent normalement aller enquêter et fournir des informations. Les Chinois l’ont promis, les autorités chinoises ont accompagné un groupe de diplomates et quelques journalistes, ce n’est pas suffisant.

Oui, nous souhaitons savoir ce qui s’est passé. Ce que l’on en connaît et les récits que nous avons lus témoignent d’une très grande violence de la part des Tibétains contre les commerçants, en particulier les commerçants chinois. Ce n’est qu’une part de la vérité, le reste nous est peu connu.

Q - Cette ouverture du Tibet aux journalistes, est-ce une condition posée à la présence de Nicolas Sarkozy à Pékin le 8 août ?

R - Pas ce mot Monsieur, pas ce mot !

Q - C’était le mot du week-end !

R - Il n’y a pas de condition. Qui fait un peu de politique et de diplomatie ne pose aucune condition à un grand pays comme la Chine. Nous souhaitons, je vous l’ai dit, que la lumière soit faite et que les journalistes reviennent au Tibet dès maintenant, qu’ils puissent enquêter normalement.

Nous souhaitons que le dialogue reprenne entre un Dalaï-Lama avec qui nous parlons souvent, qui affirme qu’il n’a jamais demandé l’indépendance du Tibet, qui ne veut pas boycotter les Jeux Olympiques, et les autorités chinoises qui disent exactement la même chose.

Qu’il y ait des groupes extrémistes, c’est possible, mais il faut que le dialogue reparte ou se poursuive, puisqu’il a déjà un peu existé entre le Dalaï-Lama, qui nous est connu comme un homme pacifique, comme un homme en qui nous avons confiance, et les autorités chinoises.

Nous sommes prêts, la France est prête à le faciliter. Nous voulons, surtout, l’apaisement en particulier à l’approche des Jeux Olympiques.

Q - S’il n’y a pas de condition, y a-t-il des exigences de la France ? Des propositions ?

R - De la France et des autres pays. Moi je tente de convaincre la Présidence slovène de l’Union européenne d’entendre le Dalaï-Lama. Les 27 ministres des Affaires étrangères pourraient entendre le Dalaï-Lama, soit à Bruxelles, soit à Ljubljana et bien évidemment, nous sommes en contact étroit avec les autorités chinoises. Ne pourrions-nous pas nous parler un peu ? C’est tout même assez simple ! Se parler dans cet endroit où, justement, la sagesse bouddhiste devrait permettre des dialogues profonds.

Q - Nicolas Sarkozy sera président en exercice de l’Union européenne à partir du 1er juillet, la France pourrait-elle, plutôt qu’à Ljubljana, accueillir à Paris un tel dialogue ?

R - Bien sûr, mais pour le moment, la Présidence est slovène et je ne veux pas empiéter sur leurs prérogatives, ce n’est pas du tout mon genre.

Q - Oui, mais les Jeux se feront sous Présidence française !

R - Oui, mais c’est maintenant qu’il faut faire les choses. C’est maintenant que se développent un certain nombre d’incidents graves, avec des morts. Nous verrons bien mais nous avons encore trois mois devant nous pour tenter de participer à un dialogue, d’apaiser le conflit.

Q - Nicolas Sarkozy ne sera-t-il pas obligé d’aller à Pékin, quoiqu’il arrive, parce que, justement il présidera l’Union européenne ?

R - Non, il fera exactement ce qu’il voudra. La politique de la France est très claire et c’est pour cela que la polémique autour du mot "condition" n’a plus lieu d’être.

Nicolas Sarkozy, président de la République française, a dit que toutes les hypothèses étaient ouvertes, tous les chemins pouvaient être parcourus en fonction d’une évolution que nous suivons tous les jours. Encore une fois, j’ai parlé hier une heure avec M. Yang, le ministre chinois des Affaires étrangères, j’ai parlé avant-hier avec le Dalaï-Lama, je le fais souvent.

Q - David Douillet estime que l’on a donné trop rapidement les Jeux Olympiques à la Chine, à Pékin. Est-ce votre sentiment aujourd’hui ?

R - C’est difficile à dire. Ce que dit David Douillet, en même temps, d’autres disent qu’ils sont très contents. Jean-Claude Killy dit qu’il est content parce que c’est une ouverture.

Fermer la porte ne sert à rien, au contraire, cela empire les choses. Il nous a semblé - mais ce n’est pas moi qui ai choisi, c’est le Comité Olympique - que ce serait une ouverture supplémentaire, que l’on pourrait accéder plus facilement aux Chinois, à ceux que l’on ne voit pas beaucoup dans le monde des affaires et que, de leur côté, ils pourraient être mieux informés. C’est un événement sportif, n’exagérons rien, ne faisons pas payer les sportifs.

Moi, je crois que c’est en ouvrant les portes que l’on change la situation. Vous-même êtes un historien, vous êtes quelqu’un qui réfléchit sur ce passé, songez qu’il y a 20 ans, c’était impossible à envisager. Les choses vont très vite. Ne vont-elles même pas un peu trop vite ?

Q - Et en 1968, le jeune Bernard Kouchner, qu’aurait-il pensé des Jeux à Pékin ?

R - En 1968, le jeune Bernard Kouchner était très actif et ne le regrette pas du tout. Mais, même en 1980, j’ai participé au boycott des Jeux de Moscou parce qu’il y avait l’invasion en Afghanistan. On s’en souvient, la Chine boycottait aussi. Qu’est-ce que cela a donné ? Rien.

Q - Y a-t-il un problème "Rama Yade" au gouvernement ? C’est d’elle qu’est venue la polémique sur ce mot "condition" ?

R - Oui, mais enfin, elle a dit cela et puis elle a retiré ce mot. Il n’y a pas de problème lorsque l’on est ministre des Droits de l’Homme. C’est ma secrétaire d’Etat, je m’entends très bien avec elle et elle est tout à fait dans son rôle. Soyons honnête, vous savez, c’est très difficile ! Entre l’excès de générosité ou la générosité toute crue et la prudence par rapport à la politique, à l’économie, au fait que l’on ne veuille rien endommager, l’équilibre est difficile.

Q - Etes-vous en train de nous dire que tout cela est concerté et qu’il y a une répartition des rôles ! Elle va devant avec la flamme de la générosité et puis vous passez derrière avec, un peu, l’arrosoir de la raison ?

R - En tout cas, moi je ne la condamne pas. Je dis que le mot "condition" n’est pas dans le vocabulaire du président de la République et, si l’on fait un peu de diplomatie, on n’impose pas des conditions à un pays comme la Chine. Pour le reste, oui, nous voulons, je le répète et le président de la République aussi, que les journalistes reviennent, que l’on sache ce qui s’est passé, que le dialogue reprenne et que les violences cessent.

Q - Vous vous êtes expliqué avec elle, Matignon aussi, tout cela s’est organisé à l’Elysée, lors de réunions où l’on met tout sur la table ?

R - Bien entendu, ce n’est pas la première fois qu’il y a, non pas une cacophonie, le mot toujours employé, c’est "difficile". Rien n’est plus difficile. D’abord, se référer aux Droits de l’Homme est malaisé, penser que la politique étrangère se résume à une attitude stricte de suivi des Droits de l’Homme, c’est une illusion. Il faut même dire à la population : moi qui ai passé ma vie dans les Droits de l’Homme et qui suis très attentif, moi qui suis un forcené des Droits de l’Homme, ce n’est pas ainsi que l’on dirige un pays. Ce n’est pas seulement comme cela, il faut le comprendre.

Il y a aussi beaucoup d’enjeux économiques qui entraînent évidemment, soit du travail, soit du chômage en France, qui entraînent un élan économique dont nous avons besoin. Ce n’est pas seulement cela mais ce sont les deux à la fois.

Le président Bush, a dit que, de toute façon, il irait mais tous les autres dirigeants européens sont dans cette non-cacophonie, mais dans cette discussion, dans ce conflit qui nous traverse.

Croyez-vous que cela m’amuse de ne pas pouvoir dénoncer tout ce que je sais ! C’est ainsi, il faut prendre sur soi.

Q - Que s’est-il dit hier à l’Elysée dans la réunion consacrée au détournement du voilier « Ponant » au large de la Somalie ? Y a-t-il une demande de rançon ? Un assaut est-il envisagé par les soldats français ?

R - Des choses nécessaires ont été dites dans un cas comme celui-là où des Français sont otages sur leur propre bateau. Ils sont 22, un contact a été établi, les choses vont évoluer. C’est une affaire grave.

Dans cette région, il y a eu, je crois, 23 ou 36 détournements l’année dernière autour du Puntland, et toutes ces affaires se sont soldées par des règlements et sans effusion de sang.

Q - Cela prend-il du temps ?

R - Enormément de temps.

Q - Cela demande-t-il de l’argent ?

R - Cela demande de l’argent, il y a des bateaux à assurer.

Pardon d’insister mais je tiens à dire que nous recevons les familles, elles sont évidemment légitimement inquiètes. Ce trois mâts se dirige sur la côte du Puntland. Nous les assurons d’abord évidemment de notre sollicitude, nous les recevrons demain. Nous prenons toutes les précautions mais l’Etat est en alerte.

Q - Sur l’affaire Betancourt, la mission humanitaire française est-elle encore en vigueur ou allez-vous l’annuler puisqu’elle est bloquée ?

R - Elle n’est pas bloquée. Alors que cela fait six ans que cette pauvre femme est enchaînée, qu’on la torture pratiquement, moralement, tous les jours et probablement qu’on la malmène, nous n’allons pas partir au bout de 24 heures ! Comment peut-on penser cela ?

Q - Faut-il reprendre la proposition du sénateur ex-otage qui dit qu’il faut accueillir les guérilleros en France ?

R - C’est une part de la solution, une part des négociations. Il y en a eu 50 et nous poursuivons chacune des pistes. Oui, nous avons dit que ce n’était pas inenvisageable que, si certains prisonniers étaient libérés par M. Uribe, c’est-à-dire en Colombie, nous pouvions servir d’intermédiaire pendant un temps et les prendre comme garantie, pendant que nos otages - si j’ose dire - c’est-à-dire Ingrid Betancourt et les autres seraient libérés. La France est prête à tout, elle a remué ciel et terre.

Hier, dans la manifestation, j’étais à côté de Mme Kirchner, la présidente nouvellement élue de l’Argentine. C’était inimaginable, il y a seulement quelques semaines, quelques mois ! Aujourd’hui, toute l’Amérique latine bouge.

Hier, il y a eu une grande manifestation à Bogota, cela ne s’était pas vu depuis très longtemps. MM. Chavez et Uribe y travaillent ! Mais peut-être qu’il n’y aura pas de signal des FARC.

Qu’attendons-nous à présent ? Nous attendons ce signal des FARC. Ils ont été très choqués et certainement très désorganisés par les attaques portées par le gouvernement et l’armée colombienne.

Il faudra plus de temps, nous attendons toujours.

Q - Compte tenu de vos informations, êtes-vous certain qu’elle est encore en vie ?

R - Je le souhaite infiniment. Je le souhaite et de ce que nous connaissons, par rapport aux mauvaises nouvelles sur son état de santé qui doit s’être dégradé, bien sûr, nous avons le sentiment, non seulement qu’elle est en vie mais qu’elle se porte mieux qu’on ne l’avait dit. Mais je peux hélas, me tromper. En tout cas, nous faisons tout comme si nous devions la libérer immédiatement.

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