Monsieur le Ministre,
Monsieur le Président,
Messieurs les Ministres,
Madame,
Mesdames et Messieurs,
Chers amis,
Le 12 janvier aurait pu être une journée comme les autres.
Le matin, j’avais réuni au Manoir des Lauriers, la résidence de France, l’association des parents d’élève du Lycée Alexandre Dumas. Nous nous apprêtions à fêter en grande pompe les quarante ans du lycée français. La veille, un séminaire de réflexion avait mobilisé tous les cadres de l’ambassade sur les hauteurs de Fursi, l’arrière pays de Port-au-Prince. Il y faisait frais, l’air était vif. Nous avions des projets pleins les cartons. Le surlendemain, nous devions fêter tous ensemble les lettres haïtiennes : Michel Lebris et sa horde d’étonnants voyageurs étaient sur le point de débarquer en Haïti. Dany Laferrière, prix Médicis, venait tout juste d’achever une tournée triomphale dans son propre pays.
Ce matin-là, j’avais noté que mon arbre préféré, un magnifique bombax, planté fièrement juste devant ma terrasse, avait perdu de sa superbe. Ses branches, apparentes, étaient comme dénudées ; elles portaient à leur extrémité d’énormes fleurs hirsutes, comme de gros hérissons rouge carmin. C’est autour de cet arbre, depuis la visite de Bernard Kouchner en septembre dernier que j’avais pris l’habitude de réunir mes compatriotes.
Depuis quelques mois, collectivement, nous nous laissions porter par des rêves un peu fous. Dans un environnement international plutôt morose, quelques mois seulement après les cyclones meurtriers des Gonaïves, Haïti affichait une santé presque insolente : une croissance positive, une inflation maîtrisée, des promesses d’investissements, un remaniement en douceur, des élections en perspective. Et en point d’orgue le carnaval de février.
On aurait pu penser, on s’était même pris à l’imaginer, collectivement, qu’une page était en train de se tourner. Haïti se construisait, enfin, une fois n’est pas coutume, pacifiquement, à l’abri des hommes, de leur folie, de leur cupidité, de leur aveuglement. La malédiction semblait s’éloigner.
Le 12 janvier, à 16 heures 53, le destin d’Haïti a pourtant une fois encore basculé. Engloutie, la capitale l’a été en quelques secondes. Avalée. Par une faille invisible. Sournoise. Tapie dans les entrailles mêmes de la terre. Comme un cancer que personne n’avait vu venir.
Au-delà de l’enceinte de l’ambassade où nous nous trouvions, encore hagards, sous le choc, couverts de gravas, une clameur nous parvenait. Celle de la foule. Comme un immense cri, de douleur, d’effroi, d’incompréhension. Personne ici n’avait connu de séisme. C’était donc la main de Dieu. Plus tard dans la soirée, dans la nuit, blanche de la poussière qui montait des ruines, les hurlement s’étaient fondus en un chant, doux, poignant, comme une mélopée. Ce n’était plus seulement une plainte, c’était déjà une prière.
Tout a été dit, je crois sur l’horreur de ce tremblement de terre. Sa violence inouïe. Son ampleur. Ses conséquences. Je veux juste partager avec vous, ce soir, quelques images qui m’ont frappées.
Celle tout d’abord du peuple haïtien, ce peuple des rues. Compact. Remarquable. Visible. Uni, comme un organisme vivant, solidaire. On a trop parlé dans nos médias des scènes d’incivilité, de pillages, aux premières heures du drame. Il y en a eu, bien sûr, mais très peu. Ce qui m’a frappé, au contraire, c’est l’extraordinaire recueillement du peuple haïtien dans ce moment exceptionnel. Sa dignité. Son extrême concentration. D’ordinaire, à Port-au-Prince, l’individu est roi, le sens de l’intérêt général inexistant. C’est une lutte permanente pour sa propre survie.
Le soir du 12 janvier, l’inverse s’est produit. On prenait soin des autres. On cherchait à mains nues des personnes disparues que l’on ne connaissait pas la veille. Chaque soir, aux mêmes endroits les victimes du séisme étaient déposées dans des linceuls improvisés, en attendant que les corps soient ramassés la nuit. Le départ de la capitale, massif, plus de 350000 à ce jour, s’est fait également dans l’ordre et la dignité. Des files immenses, sans resquilleurs, où chacun attendait patiemment son heure pour embarquer dans des « tap-tap » bondés.
Une deuxième image également, celle de notre petite communauté française rassemblée toute la nuit sur la pelouse de l’ambassade, sur la « DZ », la drop zone, qui sert d’héliport en cas d’évacuation. Les blessés affluaient, les mauvaises nouvelles également. Des enfants disparus. Des familles sous les décombres. Des couples séparés sans nouvelles les uns des autres. Nous étions là, sans moyen de communiquer, dans l’impossibilité de pouvoir sortir de l’ambassade, les routes étant coupées. Comme les premiers pionniers de l’ouest américains, nous avons fait une caravane circulaire avec les véhicules de l’ambassade et nous avons occupé le centre, créant ainsi une illusion d’abris et de confort. La communauté française a eu de la chance : seulement 23 personnes décédées, une dizaine encore portée disparue.
Une dernière image, enfin. La plus dure sans doute à laquelle il m’ait jamais été donné d’être confronté. Le regard des enfants haïtiens mutilés. Un regard d’effroi et d’incompréhension. Un regard où le Mal semble avoir fait son lit. Injustement, profondément. Je me souviens d’une petite fille dont les yeux étaient à moitié clos, les paupières infectées. J’étais avec la première dame du pays. La petite fille lui a tendu un dessin qu’elle venait de faire. Il y avait une maison et un arbre. Je n’ai pas vu de personnages. Elle nous a souri. Sous le drap, on devinait une jambe, une seule. Mme Préval est partie en pleurant. Elle devait prononcer juste après une adresse à la nation, qu’elle a lue en hoquetant.
Que faire de ce drame immense qui a frappé de plein fouet un des peuples parmi les plus démunis ? Comment aider à reconstruire ? Quel rôle notre pays peut jouer ?
Il m’est difficile d’y répondre aujourd’hui. Et ça n’est sans doute pas le lieu ici.
Mais je crois qu’il faut d’abord rendre hommage, une fois encore aux haïtiens eux-mêmes. A leur courage dans cette terrible épreuve, à leur sens de la solidarité. Aux qualités de cœur et d’entraide dont ils ont fait montre aux premiers jours du drame. Bien que meurtrie, la nation haïtienne est encore debout.
C’est pour moi le point de départ de la reconstruction. Il faut les aider à écrire ensemble cette nouvelle page de leur histoire. Il ne faut pas l’écrire à leur place. Il y a aujourd’hui en Haïti un sursaut de conscience citoyenne. Dans le pays, dans la diaspora. Il n’y a pas d’autre ressort que celui que les Haïtiens trouveront en eux. Notre aide doit conforter cette dynamique. L’aide ne peut pas tout. Elle ne l’a jamais pu d’ailleurs. Cinquante ans que ce pays est porté à bout de bras avec le succès que l’on sait.
L’effort de reconstruction, bien sûr, est colossal. Toute la capitale est à rebâtir. La solidarité internationale est requise. Les Français ont répondu présents. Mais pour que cet effort ne soit pas vain, il faut accepter que les Haïtiens prennent eux-mêmes leur destin en main. Il y a des choix qu’eux seuls peuvent faire. Et c’est la raison pour laquelle ils doivent être au cœur de la reconstruction de leur propre pays. A l’heure où tout est prioritaire, où tout est à rebâtir, des choix devront être faits :
d’abord restaurer l’autorité de l’Etat : cela passe par des gestes concrets au plus près des citoyens, à Port-au-Prince ou dans les provinces ; et l’aide internationale ne doit pas court-circuiter le gouvernement, elle doit au contraire l’aider à être davantage présent, visible.
Reconnaître également les erreurs humaines qui ont amplifié la catastrophe : l’anarchie en matière d’urbanisme, le non-respect des règles quand elles existent, l’absence d’aménagement du territoire, faisant de Port-au-Prince le déversoir des populations ayant fuit les provinces.
S’appuyer enfin sur le sursaut de citoyenneté auquel on assiste aujourd’hui pour que naisse enfin dans ce pays un véritable sentiment d’appartenance collective : les élites politique et économiques haïtiennes ont ici une responsabilité particulière.
En conclusion, et pour ne pas abuser de votre patience, je voudrais, si vous me le permettez, dédier ce prix à toutes les équipes françaises qui ont été au cœur de notre dispositif depuis le début de la crise.
Je pense bien sûr à l’ambassade de France, dont les agents ont été d’un dévouement, d’un courage et d’une générosité exemplaire.
Je pense également à tous ceux qui ont au secours des populations aux premières heures du drame : les secouristes français, qui cette semaine encore sauvaient des vies ; les médecins urgentistes français, qui ont fait également un travail extraordinaire dans des conditions particulièrement difficiles.
Je pense également au travail d’appui de nos forces armées, de nos gendarmes, de nos policiers, qui ont permis d’acheminer l’aide, en sécurisant les convois, d’évacuer les blessés, de reconnaître les corps de nos compatriotes disparus.
Je souhaiterais rendre un hommage particulier à deux catégories de personnels : les jeunes antillais du service militaire adapté, qui ont travaillé aux côtés des haïtiens pour les aider à retrouver en ville des conditions de vie décentes. Ce fut, j’en suis certain, une expérience unique à bien des égards. Je souhaite également remercier du fond du cœur mes officiers de sécurité, qui au moment du séisme ont mis en danger leur vie pour nous évacuer.
Permettez-moi enfin de remercier les ministres français pour le soutien indéfectible qu’ils nous ont apporté tout au long de la crise, pour faire face aux nombreuses missions qui étaient les nôtres : secourir, évacuer, protéger, renseigner, communiquer…
Au début de la crise, comme vous le savez, certaines missions étaient particulièrement difficiles. C’est grâce à la présence physique d’Alain Joyandet, sur l’aéroport de Port-au-Prince, à sa ténacité, que l’avion transportant l’hôpital de campagne de la France a pu finalement se poser et permettre ainsi de sauver des centaines de vies.
Bernard Kouchner m’a également appelé tout au long de la crise, pour me soutenir, me guider, me conseiller et me faire ainsi bénéficier de son expérience unique des situations de crise.
Jean-David Lévitte, le conseiller diplomatique du Président de la République, m’a aussi fait part de ses encouragements et de son soutien.
Tous les messages reçus de nos compatriotes ont été précieux. Ils continuent de porter l’action de notre pays dans la phase délicate qui s’ouvre.
Je vous suis infiniment reconnaissant, Madame, d’avoir permis à travers moi, de rendre hommage à tous ceux qui ont fait honneur à notre pays.
