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Entretien de Laurent Fabius avec "Les Echos" (9 janvier 2014)

Q : Quel bilan peut-on tirer de la diplomatie économique que vous avez lancée à votre arrivée au ministère des Affaires étrangères ?

Le bilan est positif et je pense qu’il est reconnu comme tel. Les relations entre les entreprises et les postes diplomatiques sont bonnes. Le travail en commun avec elles a permis de faciliter de nombreux contrats. Les représentants spéciaux que j’ai nommés pour plusieurs pays (Algérie, Brésil, Chine, Emirats Arabes Unis, Inde, Japon, Mexique, Russie et récemment la zone des Balkans) accomplissent, bénévolement, une action précieuse. La journée « Quai d’Orsay Entreprises » a été un succès et elle sera reconduite. La délivrance des visas commence à être plus fluide. La coordination de la représentation française, sous l’autorité des ambassadeurs, s’est améliorée. Par exemple au Mexique notre représentant spécial, l’ancien ambassadeur Philippe Faure, a mis en place avec des mexicains un fonds de 500 millions de dollars pour investir dans des moyennes entreprises françaises de l’aéronautique. Il reste bien sûr des progrès à accomplir, mais tout cela est incontestablement utile.

Q : Quels sont les projets que vous comptez lancer en 2014 ?

Nous allons continuer notre diplomatie économique – inséparable d’ailleurs de notre diplomatie culturelle - et y ajouter des actions notamment vers trois filières à fort potentiel : le sport, vaste domaine, pour lequel a été nommé un Ambassadeur expérimenté, Jean Lévy ; la transition énergétique, parallèlement à la préparation de la Conférence mondiale sur le climat fin 2015 à Paris ; enfin le tourisme, qui peut être une véritable mine d’or et d’emplois. Exemples concrets : la France accueille déjà 1,2 million de touristes chinois qui dépensent en moyenne chez nous 1.600 euros. Si, d’ici quelques années, nous en accueillons 5 millions – c’est à notre portée - , nous réduisons notre déficit commercial d’environ 10 % ! L’objectif à chaque fois, c’est d’être efficaces. Et tous les ministres sont attelés à cette tache.

Q : En lançant la diplomatie économique, le Quai d’Orsay ne fait-il pas grincer des dents au ministère de l’Economie et des Finances comme un rival ?

Que ce soit les Affaires étrangères, l’Economie et les Finances, l’Education et la Recherche, la Défense, les Transports, l’Agriculture, d’autres encore, nous devons tous agir dans la même direction pour parvenir à redresser notre pays. Il faut bien se coordonner, mais il y a suffisamment de travail, me semble-t-il, pour que chacun se sente utile.

Q : N’y-a-t-il pas un problème de cherté des produits français à l’exportation même s’ils restent de qualité ?

Depuis 10 ans la France a malheureusement reculé sur certains marchés extérieurs. Il existe un problème de compétitivité, très bien analysé par Louis Gallois, d’où le CICE. Dans le passé, nous n’avons pas toujours été, non plus, assez présents pour certains biens et services à forte valeur ajoutée, à la différence de l’Allemagne. Nous avons tardé à nous tourner vers plusieurs marchés porteurs en Asie et en Amérique latine. Il faut également que nos grands groupes prennent davantage les PME et ETI « sur leurs épaules ». Tout cela est connu et désormais combattu.

Q : Le déficit commercial reste très élevé et les exportations ont diminué au troisième trimestre…

Le commerce extérieur est en effet le juge de paix. La situation y reste difficile, malgré les efforts de tous. Il est évident que la diplomatie économique dépend de notre situation économique générale et je partage pleinement l’orientation donnée par le Président lors de ses vœux : c’est ce que j’appelle le « triangle du redressement ».

Q : C’est-à-dire ?

Le premier côté de ce triangle, c’est la compétitivité de nos entreprises, la compétitivité coût et hors-coûts : elle est in-dis-pen-sable. Ce sont les entreprises qui créent richesse et emplois, même s’il faut aussi des mesures sociales d’accompagnement qui sont utiles pour l’emploi. Deuxième côté, l’attractivité du site France. Nous possédons des atouts – notre centralité géographique, notre démographie, nos technologies, nos marques, etc. - mais nous avons aussi nos faiblesses : le poids de la fiscalité, les rigidités, les complexités… Il faut écouter notamment ce que nous disent les représentants des groupes étrangers installés en France. Enfin, troisième côté du triangle : la nécessaire sobriété dans nos dépenses publiques, condition de l’allègement des impôts et des charges. Si on agit avec force sur ces trois leviers, comme nous avons commencé de le faire – public et privé ensemble -, je vous garantis que le pays se redressera.

Q : En attendant, la baisse du chômage n’est pas au rendez-vous…

Pour diminuer durablement le chômage – c’est à l’évidence l’enjeu numéro 1 - vous pouvez prendre le problème dans tous les sens, il faut davantage de croissance. On envisage pour 2014 une progression d’environ 1%. C’est mieux qu’en 2013, mais ce n’est pas encore suffisant. Pour aller au-delà, il faut chercher la croissance partout où elle est, ce qui implique en particulier d’être davantage compétitifs, d’attirer plus d’investissements chez nous et d’utiliser tous les gisements de croissance, notamment la transition énergétique.

Q : En proposant un pacte avec les entreprises et une réduction ambitieuse des dépenses, François Hollande opère-t-il un tournant libéral ?

La gauche réformiste n’a jamais eu pour objectif, que je sache, d’augmenter systématiquement les impôts ou de récuser la compétitivité ! La diminution des impôts, nous l’avons pratiquée par exemple tout au début des années 2000, la France s’en est plutôt bien portée. Alors, adaptation, accélération, amplification ? Peu importe la sémantique, je considère que le chef de l’Etat indique la stratégie économique indispensable aujourd’hui pour le redressement de la France.

Q : Après le crédit d’impôt compétitivité emploi, cela veut-il dire qu’il faut à nouveau diminuer les charges des entreprises dès 2015 ?

Le président s’exprimera certainement sur ce point.

Q : Faut-il aussi diminuer les impôts des ménages ? En a-t-on les moyens ?

Dans la conjoncture actuelle, une stratégie fiscale ne peut réussir que si elle vise, entre autres buts, à alléger les impôts. Mais il faut aussi réduire les déficits, trop lourds. L’effort d’économies sur les dépenses doit donc être mené avec d’autant plus de vigueur.

Q : Comment ?

La dépense de l’Etat est celle qui concentre le plus l’attention alors qu’elle est, paradoxalement, peut-être la moins rude à obtenir. Il faut aussi regarder du côté des collectivités locales, des opérateurs de l’Etat, des régimes sociaux. On doit y parvenir en préservant la justice sociale et en opérant les modernisations utiles de l’action publique.

Q : Dans une tribune récente, David Cameron a donné le sentiment de faire de la France un anti-modèle…

Evitons les polémiques. Si on se limite aux faits, les Britanniques, pour lesquels nous avons beaucoup d’estime, ont un déficit structurel plus de deux fois supérieur au nôtre (5,7% du PIB en 2013 contre 2,7%) et une dette publique plus élevée, sans même parler des questions de pouvoir d’achat et d’inégalités. J’ajoute que si par malheur, comme il en est parfois question, nos amis britanniques décidaient de quitter l’Union européenne, nous déroulerions certainement le tapis rouge pour leurs entrepreneurs.

Q : Il y a un an, le 11 janvier 2013 la France intervenait au Mali pour couper la route à des colonnes de terroristes. Quel bilan peut-on tirer de cette opération ?

Effectivement, les terroristes étaient à 200 km de Bamako, sur le point de prendre le contrôle de tout le pays. Un après, où en sommes-nous ? Le terrorisme là-bas a été pour l’essentiel éradiqué. La sécurité largement rétablie. Des élections régulières ont eu lieu. et 3,5 milliards d’euros d’aide au développement ont été rassemblés dont 800 millions effectivement engagés et dans la transparence. L’ armée malienne est en train d’être reconstruite avec le concours de l’Union européenne. La discussion avec le Nord s’engage. Il reste, bien sûr, beaucoup à faire, sous la conduite des nouvelles autorités maliennes, mais ce bilan est reconnu internationalement comme remarquable. Et désormais, comme nous nous y étions engagés, nous allégeons fortement notre dispositif militaire, qui a été digne d’éloges.

Q : En Centrafrique, la situation est en revanche très difficile. Devons-nous envoyer plus de troupes ?

En RCA, il ne s’agissait pas de terrorisme, mais d’un peuple qui se déchire et qui se noie. La question posée était la suivante : lorsque, en décembre dernier, le Conseil de sécurité des Nations Unies à l’unanimité et les Africains ont demandé à la France de porter secours à un pays ami, devons-nous répondre : « Cela ne nous concerne pas » ? Ce n’est pas cela, la France ! Nous sommes donc intervenus en déployant 1.600 soldats en appui des contingents Africains de la MISCA, qui vont, eux, être bientôt 6.000. La mission n’est pas facile car il faut à la fois aider à désarmer de manière impartiale, développer l’aide humanitaire et appuyer la transition démocratique dans une situation politique instable. Mais c’est une mission nécessaire. Et nous souhaitons que l’Europe soit bien présente, elle aussi.

Q : Quel est l’intérêt de la France ?

Il n’y a pas d’intérêt économique ou financier au sens étroit, mais la France est un des cinq membres permanents du Conseil de Sécurité, elle a des principes, son influence en Afrique, ses responsabilités internationales. Quand on est une puissance globale, on ne peut pas passer son chemin, détourner le regard et laisser un pays ami s’autodétruire.

Q : La France examine aujourd’hui un repositionnement de ses forces militaires au Sahel. Est-ce l’annonce d’un nouveau partenariat avec l’Afrique ?

C’est aux Africains d’assurer leur propre sécurité, mais les pays africains ne sont pas tous en mesure de le faire, et il n’existe pas aujourd’hui de force interafricaine capable d’une réponse rapide aux crises : la France aide donc les Africains et soutient le projet de l’Union Africaine de développer à l’horizon 2015 cette force interafricaine. Celle-ci sera nécessaire pour sécuriser l’Afrique et donc aussi l’Europe, car nos destins sont liés. Développement et sécurité vont ensemble. Etre aux côtés des Africains et non pas se substituer à eux : tel est le sens de notre partenariat avec ce continent d’avenir.


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