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Conférence "La France, puissance d’influence : quelle politique internationale ?" - Intervention de Laurent Fabius, à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (27 mars 2013)

  • Photo : MAE/F. de La Mure

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"Monsieur le Recteur,

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs,

Je vous remercie de votre invitation. Je salue le recteur François Weill, chancelier des universités de Paris, et Philippe Boutry, président de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, qui nous accueillent aujourd’hui dans l’amphithéâtre Richelieu.

Je ne sais pas si vous avez voulu me faire passer un message en m’invitant à m’exprimer, précisément, dans cet amphithéâtre Richelieu qui a écrit dans son testament politique, « il faut écouter beaucoup et parler peu pour bien agir au gouvernement d’un État ». Il me faut donc être relativement bref et laisser du temps pour vous écouter !

Il existe des raisons plus fondamentales d’évoquer Richelieu ici. Il incarne, à bien des égards, les liens étroits entre l’université et la diplomatie. Il a marqué l’histoire de la Sorbonne : proviseur du collège de Sorbonne, il ordonna la construction des nouveaux bâtiments, dont subsiste la chapelle, à quelques mètres d’ici, où il est enterré. Il fut le maître d’oeuvre de la politique étrangère de Louis XIII, grand artisan de la puissance de la France en lutte notamment contre la maison d’Autriche. Et même s’il a disparu six ans avant le Traité de Westphalie, celui-ci porte sa marque. C’est largement grâce à lui que la France a pu, à l’époque, imposer son hégémonie sur l’Europe continentale. Ce n’est donc pas un hasard si un portrait en pied du cardinal par Philippe de Champaigne orne le grand vestibule du quai d’Orsay. Ceux qui ont placé ce tableau à cet endroit voulaient sans doute que le ministre des affaires étrangères, passant tous les matins en arrivant sous le regard du cardinal, garde à l’esprit ce que la France se doit à elle-même.

Mais il se trouve que les méthodes ont un peu changé et que la France, je vous le confirme, n’a plus de visée hégémonique sur l’ensemble du monde ni même sur l’Europe. Mais, si notre pays est aujourd’hui ce que j’appelle une « puissance d’influence » -, je vais en expliquer le sens dans quelques minutes -, elle le doit notamment à Richelieu. Il avait compris - c’est une des raisons de son soutien à la Sorbonne - qu’il n’existe pas de nation puissante sans des universités de renom. Déjà au temps de Richelieu, la puissance n’était pas qu’une affaire de troupes et de canons, mais aussi de rayonnement et de culture. Pour toutes ces raisons, c’est avec grand plaisir que je m’adresse à vous pour vous présenter quelques traits de notre politique étrangère, vous qui par cette institution de la Sorbonne faites partie des symboles et de l’excellence universitaire française.

Mesdames et Messieurs,

La diplomatie doit traiter à la fois l’urgence et le temps long. L’urgence, ce sont les crises dont je vais dire quelques mots. Le temps long, ce sont les orientations que nous avons choisies afin de promouvoir nos priorités, d’asseoir le statut de la France et d’adapter notre action à un monde qui change profondément.

S’agissant des crises, la France est engagée compte tenu de l’importance de celles-ci dans la résolution de plusieurs d’entres elles. C’est pour nous un impératif humanitaire, moral et pratique, car beaucoup de ces crises nous menacent par le danger qu’elles font courir à la stabilité de régions entières. Parmi ces crises, j’en mentionnerai quatre en particulier même si, malheureusement, la liste est beaucoup plus longue.

D’abord, le Mali qui risquait de devenir un sanctuaire narcoterroriste avec notamment la France comme cible. Nous sommes intervenus - et le président de la République et les responsables ont eu quatre heures pour se décider - en urgence pour stopper la progression des groupes terroristes qui menaçaient d’aller vers le sud, vers Bamako. Nous sommes intervenus pour arrêter cette progression, pour reconquérir les villes prises par les terroristes et pour débarrasser le pays de cette menace. Au moment où je m’exprime, nous sommes en passe de remplir ces objectifs. Nous allons donc gagner la guerre mais il va nous falloir aussi gagner la paix. L’enjeu, c’est la stabilisation, la reconstruction, le processus politique de réconciliation et le développement du Mali. C’est tout cela qui nous mobilise aujourd’hui.

En Syrie, la répression sanglante du régime de Bachar Al-Assad est une tragédie qui menace toute la région et au-delà, car une conflagration régionale comporterait des conséquences gravissimes, y compris bien sûr pour l’Europe. On parle déjà de plus de 70.000 morts - certains évoquent 100.000 morts - et de plus d’un million de réfugiés. Dans les pays voisins comme la Jordanie et le Liban, des États qui ne sont pas riches, un quart de la population est composé de réfugiés syriens. Le règlement du conflit passe par une solution politique, qui nécessite un dialogue entre l’opposition responsable et certains éléments du régime. Pour y parvenir, le rapport de forces sur le terrain militaire doit évoluer. C’est le sens de notre position concernant l’embargo sur les armes. Mais nous sommes également mobilisés sur le plan humanitaire aux côtés des Syriens et des peuples voisins et, j’en parlais longuement ce matin avec le secrétaire d’État américain, M. John Kerry, qui me rendait visite, pour écarter le risque gravissime d’utilisation des armes chimiques car M. Bachar Al-Assad en détient un très grand nombre.

Face à la menace iranienne, nous développons - c’est-à-dire le E3+3, soit la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne plus les Etats-Unis, la Russie et la Chine - une double approche qui associe des sanctions et l’offre de dialogue, afin que l’Iran accepte enfin de respecter ses engagements au titre de la non-prolifération nucléaire et des résolutions du Conseil de sécurité. Autant il est justifié que l’Iran, grande puissance, puisse disposer de l’énergie nucléaire civile, autant nous considérons que ce serait une menace pour la région et pour l’ensemble du monde que l’Iran puisse se doter de l’arme atomique.

Je veux enfin mentionner la question israélo-palestinienne. Ce n’est pas une crise nouvelle ou de court terme. Mais elle présente une urgence : l’extension de la colonisation et le « mitage » du territoire palestinien rend la solution raisonnable des deux États de plus en plus en difficile à mettre en oeuvre. Il existe une possibilité de relance du processus de paix que nous allons essayer de saisir mais qui ne va pas durer éternellement. Les États-Unis, à travers la récente visite du président Obama, manifestent leur volonté d’y travailler et nous apporterons, évidemment, notre soutien à une solution qui soit juste pour le peuple palestinien et qui préserve la sécurité d’Israël. 2013 ne doit pas être une année blanche pour la paix.

Je pourrais aussi évoquer la Libye, la RDC, la Centrafrique, l’Afghanistan, le Soudan et d’autres régions encore. Mais le temps me manquerait. Simplement je voulais que vous ayez à l’esprit qu’une partie importante de la diplomatie de la France consiste, en tant que membre du conseil de sécurité des Nations unies, à apporter tout son écot à une solution, aussi pacifique que possible, de ces crises compte tenu des principes généraux internationaux qui gouvernent notre action.

Les enjeux du court terme sont majeurs. Ceux du long terme ne sont pas moins redoutables, j’y consacrerai l’essentiel de mon propos. Je considère que ce que nous vivons aujourd’hui ce n’est pas une crise mais plutôt un véritable changement du monde.

Lorsque l’on y réfléchit, notre monde est, en effet, bouleversé sur le plan des relations internationales par toute une série de phénomènes. D’abord une nouvelle hiérarchie des puissances : l’Europe dominait la planète jusqu’à la première guerre mondiale. Les États-Unis, eux, ont dominé le 20ème siècle. On estime que les nouveaux géants que sont la Chine, l’Inde et le Brésil domineront, avec la concurrence des États-Unis, sans doute ce siècle-ci. À l’inverse, si trois pays européens figurent aujourd’hui parmi les six premières puissances économiques du monde, on n’en trouvera probablement plus aucun en 2030. Vingt ans après, en 2050, sur les 30 premières économies, au moins 19 seront des pays dits « émergents », en réalité « émergés » - même si bien des surprises peuvent survenir entre-temps.

Il n’y pas simplement un bouleversement de la hiérarchie des puissances. Il y a le fait que son agencement et son fonctionnement se sont aussi modifiés. Autrefois le monde était bipolaire (URSS - États-Unis), puis brièvement unipolaire et organisé autour des États-Unis. Aujourd’hui et contrairement à ce que l’on dit d’une façon un peu trop rapide, il n’est pas réellement ou seulement multipolaire. Nous ne vivons pas un simple retour au monde de Richelieu. Ce monde nouveau, je le qualifierais volontiers de monde éclaté, parce qu’au-delà de la pluralité des pôles on y constate une diversité croissante des dimensions de la puissance, et un éclatement de cette notion de puissance.

Par exemple, les États-Unis demeurent une puissance internationale complète, mais c’est surtout sur le plan militaire qu’ils s’imposent surtout au premier rang et, de façon plus limitée, sur le plan culturel. Pour d’autres dimensions de la puissance, le pluralisme domine. Ainsi, malgré ses difficultés financières, l’Union européenne reste un géant économique, capable de faire plier des groupes comme Microsoft et de conclure avec de grands pays des accords commerciaux favorables. La Chine, de son côté, acquiert rapidement un outil militaire redoutable, mais s’impose aussi à travers ses investissements et sa diaspora.

Cette puissance de plus en plus hétérogène s’accompagne - fait nouveau contribuant au « monde éclaté » - d’une multiplication des acteurs du système international. Autrefois c’étaient les États, mais aujourd’hui vous avez, pêle-mêle, les ONG, les entreprises multinationales, des organisations régionales ou groupes divers comme Anonymous ou Wikileaks et aussi, dans un environnement différent mais malheureusement réel, des groupes terroristes. C’est une évolution qui s’accentue rapidement sous l’effet de la diffusion des technologies, notamment celles de la communication et de la destruction. Lorsqu’un groupe terroriste acquiert des drones armés ou que, d’une façon radicalement différente, une organisation religieuse comme Sant’Egidio mène une médiation réussie au Mozambique, l’ordre westphalien, celui de Richelieu, s’efface un peu pour laisser place à un monde nouveau.

Ce monde nouveau, ce monde éclaté entre pôles disparates et nouveaux acteurs, nous pose des défis redoutables. Le système d’organisations internationales mis en place après la seconde guerre mondiale, et adapté à la marge depuis lors, parvient encore plus difficilement qu’hier à répondre aux tensions nouvelles d’aujourd’hui. Le système s’en trouve de plus en plus souvent grippé. On le voit pour la Syrie, où le Conseil de sécurité des Nations unies ne parvient pas à apporter des solutions parce que ce monde n’est pas vraiment multipolaire. On le voit aussi pour l’Iran, on le voit aussi dans le blocage des négociations à l’OMC ou dans les difficultés que rencontrent les conférences sur le climat - un défi qui nous sera directement adressé à nous la France car en 2015 nous serons les hôtes de la grande conférence sur le climat qui devra trancher l’après Kyoto. L’une des dimensions de nos efforts diplomatiques consiste à adapter ces grandes institutions du multilatéralisme pour leur permettre de réguler le monde d’aujourd’hui et de demain, en matière de sécurité, mais aussi de développement, de finance ou d’environnement.

Il y a un autre motif de préoccupation que je voudrais partager avec vous. Il ne concerne pas ce qu’on pourrait appeler la « mécanique » du système international, mais plutôt la fluidité de son fonctionnement - l’huile qui évite aux rouages de se gripper complètement. Ce que je constate dans l’exercice de mes fonctions, c’est une érosion très inquiétante de la confiance dans la sphère internationale, à des échelles multiples.

Par exemple, la crise financière de 2008 a renforcé, et on le comprend, la défiance du peuple envers ses dirigeants. Et les événements récents de Chypre ne sont pas de nature à améliorer les choses. Elle a aussi conduit à la défiance entre Europe du Nord et Europe du Sud. Pour sa part, la montée en puissance de la Chine a ébranlé les équilibres en Asie de l’Est et la défiance entre Pékin et Washington est souvent perceptible. Dans beaucoup de pays d’Asie, le nationalisme, qui se nourrit de cette défiance, est en hausse. Il l’est sans doute aussi en Russie, où l’on sent la volonté de s’affirmer comme une puissance incontournable. Les puissances émergentes soupçonnent l’Occident de vouloir bloquer leur ascension, tandis que ces dernières soupçonnent les premières de vouloir réviser l’ordre mondial. Le Moyen-Orient bruit de rumeurs et de théories du complot qui se nourrissent du conflit israélo-palestinien et de l’antagonisme fondamental entres les chiites et les sunnites. Les transitions dans le monde arabe suscitent de l’espoir mais aussi beaucoup d’inquiétude.

Cette crise de confiance, je veux la souligner parce que, elle est peut-être passagère, elle est en tout cas profonde. Nous avons tous en tête la fameuse formule que donnait Antonio Gramsci de la crise : « lorsque le monde ancien n’a pas disparu et que le monde nouveau n’est pas encore advenu ». Il n’en reste pas moins que cette crise, ce monde nouveau en train de naître, oblige la France à adapter, en permanence, sa posture internationale pour défendre bien sûr ses intérêts, et pour essayer de construire un ordre international mieux régulé et plus juste, où la confiance serait de retour.

Pour y parvenir, notre pays dispose d’un certain nombre de moyens. Je sais bien qu’il est de tradition de déplorer le déclin français, mais je suis aussi frappé du rayonnement international de la France. Dans le paysage éclaté que je décrivais, il y a quelques instants, la France n’est évidemment pas l’égale en puissance de l’Amérique ou de la Chine. Mais elle peut parfaitement jouer son rôle, et elle le joue, grâce à des atouts dans chacune des différentes dimensions de la puissance, qui permettent à notre pays d’exercer un rôle qui, lorsqu’on l’analyse, est plus important que celui qui se déduirait mécaniquement de notre seul poids économique ou militaire. Bien entendu, il ne peut pas y avoir divorce durable entre l’économie et l’influence. Car viendrait un moment, utilisant un horrible jargon psychanalytique, on nous demanderait « d’où parlez-vous ? », mais les deux - c’est-à-dire la puissance économique et l’influence - ne se recouvrent pas totalement. Parce qu’elle est polyvalente, parce qu’elle est présente dans les enceintes et les régions qui comptent, et parce qu’elle peut manoeuvrer vite, je pense que la France mérite cette expression de « puissance d’influence ».

Quels sont les composants de notre « puissance d’influence » qu’il faut préserver et renforcer ?

La première composante c’est notre poids économique. Nous avons des faiblesses qui sont connues, mais nous sommes actuellement la 5ème puissance économique et commerciale. Selon l’agence Reuters, nous étions réputés être en 2012 le 3ème pays le plus innovant et le 4ème pays pour les investissements à l’étranger. Sur les 500 plus grosses entreprises du monde, 35 sont françaises, ce qui place notre pays au 4ème rang dans le monde mais avec risque de décalage entre l’importance de ces groupes multinationaux et la situation du site France. Les Français sont très satisfaits de voir les entreprises réussirent à travers le monde mais s’inquiètent aussi de voir le taux d’emploi et de chômage en France.

Le poids politique, diplomatique et militaire est aussi important. Nous sommes un membre permanent du Conseil de sécurité, nous avons des moyens de défense qui sont très importants, que ce soient des moyens conventionnels ou nucléaires. Nous sommes l’un des trois grands de l’UE, ce qui est un démultiplicateur de puissance. Nous appartenons à d’autres cercles restreints où se prennent les décisions qui influent sur le monde : Conseil de sécurité de l’ONU, G8 et G20, E3+3, OTAN, OCDE, Conseil des gouverneurs de l’AIEA. Et notre réseau diplomatique est le 2ème au monde.

Il est d’ailleurs intéressant de relever que le dernier rapport prospectif de la CIA, sorti en novembre 2012, offre une validation de cette affirmation. Dans un tableau reproduit par le rapport, l’université de Denver - il n’y a pas que l’université de Shanghaï - classe les pays selon leur puissance matérielle et leur puissance diplomatique. La France est le pays qui a le meilleur ratio, tandis que les puissances émergentes comme l’Inde ou la Chine restent loin derrière. C’est d’ailleurs un des paradoxes de notre temps : les pays émergents sont devenus en peu de temps de grandes puissances économiques, mais ils demeurent - pour le moment - des puissances diplomatiques moins affirmées et qui ne cherchent pas d’ailleurs à s’affirmer. Et, si ce n’est pas un très bon critère je le reconnais, New Delhi ne compte pas plus de diplomates que Singapour ou la Nouvelle-Zélande.

Un autre élément d’influence, c’est le rayonnement culturel, intellectuel et scientifique : 14 prix Nobel de littérature ; 11 médailles Fields ; des établissements prestigieux, La Sorbonne, Le Louvre, l’Institut Pasteur, l’École normale supérieur, un certain nombre de grandes écoles de commerce ; le succès de nos designers, de nos architectes ; la vitalité de la création contemporaine avec le succès de la FIAC ; le fait que nous sommes un grand pays d’accueil de touristes internationaux et que Paris est la ville la plus visitée au monde, selon l’Organisation mondiale du tourisme. L’influence est un agrégat qui doit prendre en compte tout cela.

De la même manière la langue est un élément absolument essentiel d’influence. Le français est langue officielle des Nations unies et de 29 États, c’est l’une des trois langues de travail de l’Union européenne. Il est parlé aujourd’hui par plus de 220 millions de personnes dans le monde comme langue première ou seconde. Deuxième langue la plus enseignée après l’anglais, avec 120 millions d’apprenants et, en 2050, il y aura plus de 750 millions de francophones dans le monde compte tenu du développement de l’Afrique. La francophonie est donc une langue, un système de valeurs et un combat d’avenir, à condition bien sûr que l’on porte ce combat soi-même. Je dois dire que j’enrage lorsque dans une assemblée de francophones, certains d’entre eux se mettent à parler l’anglais, ce qui désespère nos amis francophones qui pensent que le français doit être parlé très largement. Le français doit être parlé partout dans le monde, y compris en France.

Il y a aussi la question des principes universels qui sont un élément de notre influence et même de notre puissance. La déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 ; la déclaration universelle des droits de l’Homme qui n’a pas été écrite et conçu par un Français pour rien. Le respect des droits fondamentaux de la personne humaine ; la défense des droits des minorités ; le soutien absolu que nous devons apporter au droits des femmes ; la recherche partout de la paix, du désarmement, du développement ; la capacité à parler au-delà de nos seuls intérêts. C’est cela, à travers la diversité des régimes et des gouvernements, qui porte la marque de la France et est un instrument d’influence.

La France dispose donc de moyens pour agir. Ces moyens, elle ne les met pas au service de ses seuls intérêts, mais aussi - et c’est une spécificité - de la communauté internationale, en contribuant à renforcer ses institutions et à établir, autant qu’il est possible, un niveau de confiance plus grand dans le système international. À cet égard, la France se veut aussi une « puissance repère », dont les principes ne changent pas, et qui est un contributeur à la stabilité du monde nouveau dont je parlais il y a un instant. C’est pourquoi, à un moment où parfois les esprits ne sont pas au courant de la réalité des choses et proposent de remettre en cause l’attribution d’un des cinq sièges permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, j’apporte une réponse dont la brièveté n’a d’égal que la fermeté, c’est non.

La France est l’un des principaux pays contributeurs aux organisations internationales et aux budgets d’aide au développement, seule ou en coopération avec ses partenaires de l’Union européenne. Elle participe à toutes les coalitions qui tentent de construire des institutions multilatérales plus solides et efficaces, ou d’apporter des réponses aux défis globaux de notre temps, comme le changement climatique, les excès de l’industrie financière ou encore la prolifération des armes légères.

Sur le plan de la sécurité, La France contribue sans doute plus que tout autre, hormis les États-Unis, à la stabilité du monde, qui constitue l’un des biens publics mondiaux. Songez à l’intervention au Mali, sans laquelle toute l’Afrique occidentale serait aujourd’hui menacée par un régime narcoterroriste - et qui vient après d’autres interventions françaises qui ont permis de rétablir la légalité internationale, par exemple en Côte d’Ivoire. Qui serait intervenu, sinon la France ? Songez aussi à notre participation robuste à l’opération Atalante de l’Union européenne contre la piraterie dans le golfe d’Arabie et en mer Rouge, qui assure la liberté de circulation sur les mers. Là encore, la France met ses moyens - cela a un coût financier et en hommes - au service d’un système international plus stable, plus sûr et plus prévisible.

Notre action n’est évidemment pas entièrement altruiste : la France défend aussi ses intérêts propres dans ce monde nouveau. En quelques mots, quels sont les grands objectifs qui animent la diplomatie française actuelle, les buts que nous nous sommes fixés sous l’autorité du président de la République ?

Le premier but, c’est de garantir notre sécurité face aux nouvelles menaces, car sans sécurité rien n’est possible. Les crises actuelles ont en commun des enjeux de sécurité qui se polarisent autour de quelques grandes menaces : le terrorisme et la criminalité, notamment liée au trafic de drogue ; la prolifération des armements, classiques, chimiques, nucléaires ; les conflits intra ou interétatiques, liés souvent aux divisions religieuses ou ethniques, à l’attitude de certain dirigeants ou à la nature de certains régimes ; la fragilité de certains États, qui ne sont pas en mesure d’assurer les fonctions régaliennes et de garantir leur intégrité et leur sécurité. Mali, Syrie, Iran, conflit israélo-palestinien mais aussi Libye, Érythrée, Afghanistan, d’autres encore : toutes ces crises relèvent d’une ou plusieurs de ces menaces. Dans notre monde globalisé, ces situations nous concernent tous. Elles sont rarement circonscrites à un territoire et représentent généralement un risque de déstabilisation pour la sous-région concernée et au-delà.

Pour assurer la paix, il faut une approche globale qui mette l’accent sur des questions qui étaient peu connues ou non traitées : le financement du terrorisme ou des groupes violents, la gestion des zones post-conflit, la reconstruction politique, juridique, économique et sociale des sociétés, et plus largement, bien sûr, la question du développement. Sur tous ces points, l’objectif, c’est de garantir notre sécurité face aux nouvelles menaces et, au premier plan, les objectifs internationaux de la France.

Deuxièmement, nous voulons être présents là où l’avenir se construit. La nouvelle géopolitique qui se dessine exige de redéfinir notre action et de redéployer nos moyens afin que la France soit bien présente là où s’écrit l’histoire du monde contemporain. C’est la raison pour laquelle j’ai engagé une adaptation du réseau diplomatique, consulaire et culturel. J’ai dit tout à l’heure qu’il était le deuxième du monde, c’est vrai, mais il doit évoluer. Notre diplomatie ne doit pas se contenter d’accompagner notre présence dans des pays avec lesquels les relations sont faciles et traditionnelles, elle doit permettre à notre pays de renforcer sa présence dans de nouveaux territoires afin de porter nos valeurs, nos idées, nos normes, nos technologies vers les puissances de demain.

Notre action doit se porter, c’est dans la logique des choses, vers la Chine, l’Inde et le Brésil, et nous concentrons des moyens renforcés sur ces pays qui ne sont d’ailleurs pas toujours des partenaires faciles. Pour autant, il ne faut pas se focaliser seulement sur ces émergents, on risquerait d’oublier ceux que l’on appelle les néo-émergents. En Asie, en Amérique latine ou en Afrique, ils rassemblent une part déterminante de cette nouvelle « classe moyenne mondiale » que nous voulons atteindre - au Mexique, en Colombie, au Pérou, en Turquie, en Indonésie ou encore en Afrique du Sud. Si j’ai consacré du temps à ces pays, et si les efforts du quai d’Orsay s’y portent, c’est que nous croyons que leur avenir peut être aussi brillant que celui des grands émergents, et que nous voulons y lier le nôtre.

Le troisième aspect sur lequel nous mettons l’accent, c’est ce que j’ai appelé la diplomatie économique. On ne m’a pas attendu pour mettre en place cette diplomatie économique, mais j’ai voulu la systématiser. C’est la contribution du ministère des affaires étrangères à l’effort général du gouvernement en faveur du redressement de notre économie. Il s’agit d’accompagner nos entreprises dans leur expansion internationale, les aider à conquérir des marchés et développer l’investissement étranger en France afin de réduire notre déficit commercial et de favoriser la création d’emplois, y compris en France.

Nous nous organisons pour que le Quai d’Orsay, dont ce n’était pas la vocation première traditionnelle, ne soit pas seulement le ministère des indispensables relations politiques ou de l’action culturelle extérieure mais qu’il devienne aussi le ministère des entreprises. Nos diplomates doivent développer davantage le « réflexe économique » et nos entreprises renforcer leur « réflexe diplomatique », surtout celles de taille moyenne ou intermédiaire, qui ont besoin d’appui pour se projeter à l’international.

Cette priorité nouvelle se décline, en lien avec les autres administrations, en un certain nombre de mesures nouvelles que j’ai pu prendre. J’ai mis en place, au sein du ministère, une direction des entreprises et de l’économie internationale dédiée aux entreprises et aux questions économiques. Nos ambassadeurs assument expressément le rôle de chefs de l’équipe France de l’export dans leur pays de résidence, plus qu’ils ne le faisaient. J’ai désigné des personnalités chargées de suivre plus particulièrement les relations, notamment au plan économique, d’un pays avec la France - la Chine, la Russie, l’Algérie, le Japon, le Mexique, l’Inde. Sont également désignés des « ambassadeurs pour les régions de France » afin d’aider les entreprises de nos territoires à se développer à l’international. D’autres initiatives suivront, comme dans quelques jours, le 9 avril, une journée « quai d’Orsay /entreprises ».

Le quatrième élément vers lequel nous devons tendre, c’est la diplomatie culturelle, scientifique et francophone. C’est un volet majeur de notre diplomatie. Le rayonnement culturel, intellectuel et scientifique contribue à notre poids politique et participe à la construction d’une image positive de la France. Il y a aussi un enjeu économique : nos industries culturelles et créatives comptent pour environ 5% de nos exportations.

Notre action s’appuie sur un réseau culturel dont l’ampleur reste sans égal (une centaine d’instituts culturels, un millier d’Alliances françaises, 27 instituts de recherche en sciences humaines et sociales, 160 missions archéologiques). Ce dispositif exceptionnel fait connaître notre culture et valorise l’excellence et la création françaises à l’étranger. Nous pouvons aussi compter sur l’audiovisuel extérieur en appui de la présence française. Nous avons TV5 Monde, France 24, Radio France internationale, RMC Doualiya. Tout cela représente des dizaines de millions d’auditeurs et de téléspectateurs.

Autre priorité dans la même lignée : la promotion de l’enseignement supérieur français et l’accueil des étudiants étrangers, qui vise à renforcer l’attractivité de notre pays pour y former les élites de demain. Malgré la contrainte budgétaire, j’ai tenu à sanctuariser les crédits alloués aux bourses étudiantes, pour soutenir la destination France. Dans le même esprit, le gouvernement a supprimé ce que l’on appelait la « circulaire Guéant », expression d’un contresens sur ce que sont le nouveau monde et le futur de la France. Un étudiant étranger formé en France, ce n’est pas une menace, ce peut être un ambassadeur de notre pays pour le restant de sa vie !

Je veux aussi miser sur la francophonie qui est un atout considérable quelquefois négligé en France. Notre langue porte des valeurs. Elle facilite les échanges et a donc un impact positif pour la croissance et l’emploi. Une récente étude a montré que les échanges commerciaux induits par l’appartenance à l’espace francophone se sont traduits ces dernières années par un supplément de PIB par tête de 6% en moyenne dans les pays concernés. Un plan d’action pour la francophonie a été élaboré par le quai d’Orsay avec trois priorités principales : consolider la famille des pays francophones, en particulier en Afrique et dans le monde arabe ; renforcer l’enseignement du français dans les pays non francophones ; promouvoir le français dans la vie internationale, qu’il s’agisse de la vie diplomatique, du monde des affaires, ou des contenus en français, en particulier sur Internet.

Cinquième élément sur lequel je veux insister, c’est la diplomatie du développement et la diplomatie environnementale. La solidarité et le développement font partie d’un ensemble d’objectifs au coeur des grands enjeux de la mondialisation pour notre pays. Nous avons décidé de supprimer le ministère de la coopération, un ministre chargé du développement est délégué à mes côtés parce que nous avons décidé de rénover notre aide au développement, particulièrement notre relation à l’Afrique, en rompant avec les méthodes de la fameuse « Françafrique » pour fonder de véritables partenariats avec les pays du Sud. Notre aide doit s’adapter aux grands défis du XXIème siècle et être plus efficace et plus transparente. La France doit rester un acteur majeur de l’aide au développement. Elle est aujourd’hui le 4ème bailleur mondial, derrière les États-Unis, l’Allemagne et le Royaume-Uni avec plus de 9 milliards d’euros. Notre maintiendrons notre effort de développement malgré les contraintes budgétaires. Nous devons mobiliser pour cela de nouvelles ressources. Au moins 10 % du produit de la nouvelle taxe sur les transactions financières sera affectée à l’aide publique au développement.

La moitié des ressources nouvelles pour le développement sera consacrée à l’environnement et au climat, à travers le Fonds vert pour le climat créé à la conférence de Copenhague. La diplomatie environnementale fait partie intégrante de notre diplomatie du développement. Notre engagement sur les questions d’environnement, pour la préservation de la biodiversité et contre le dérèglement climatique est une cause prioritaire du gouvernement. Dans cet esprit, nous allons nous mobiliser pour que la Conférence sur le climat, qui doit se tenir en France en 2015, permette d’aboutir à un accord positif.

L’avant-dernier chapitre que je veux aborder, c’est ce que j’appellerai la diplomatie des valeurs, des droits et de la démocratie. C’est un élément qui singularise la France : la volonté de défendre des valeurs universelles, de ne pas parler seulement au nom d’intérêts égoïstes, de nous faire l’avocat de causes qui nous dépassent. C’est ce que nous faisons en ce moment par exemple au Mali. C’est le sens de notre mobilisation pour l’abolition universelle de la peine de mort. C’est aussi ce qui motive notre soutien aux transitions démocratiques, un des grands défis du XXIème siècle. La démocratie est une aspiration universelle : pour nous, il ne peut être question de faire le choix de la stabilité contre la démocratie. Comme l’ont montré les révolutions arabes, c’est de toute façon une orientation à courte vue.

Mais les révolutions arabes le montrent aussi, aucune transition n’est simple ou linéaire. La France a connu elle-même une marche longue et sinueuse vers la démocratie. À partir de 1789, il a fallu presque cent ans pour établir la démocratie. Nous devons donc saluer et accompagner tous les espoirs des peuples qui s’y sont engagés. Chacun à leur façon, notamment les Tunisiens, les Libyens et les Égyptiens. Nous avons confiance dans leur avenir, mais nous ne devons pas méconnaître les dangers de dérapage de ces périodes de transition. À cet égard, autant nous devons refuser toute forme d’ingérence, autant nous devons exprimer nos préoccupations et nos lignes rouges quand des droits sont menacés. Je pense notamment aux droits des femmes ou à la suppression de ce que j’appelle le ticket de retour, c’est-à-dire le droit des minorités et le droit d’alternance. Nous sommes prêts à apporter notre aide quand elle est nous est demandée, mais nous fixons des limites à cette aide.

Peu de pays portent de telles ambitions. Cela ne fait sans doute pas de nous des saints, mais cela fait partie des traditions et de l’image positive - sans arrogance - qui est associée à la France.

Le dernier point que je veux aborder, c’est la diplomatie européenne. L’ensemble de ces orientations s’inscrit dans le cadre de notre engagement européen. Nous avons besoin de l’Europe en elle-même et pour affirmer notre influence. Cela implique une Europe réorientée par rapport à ce qu’elle est aujourd’hui.

Depuis une dizaine de mois, pour parler de la période dont nous sommes responsables, il y a certains progrès ont eu lieu, mais reconnaissons qu’ils sont peu perçus par l’opinion et que ce sont plutôt les difficultés et l’inconséquence des va-et-vient qui sont soulignées. Il nous faut insister pour remettre l’Europe sur les rails de la croissance et de la solidarité même si beaucoup d’autres pays sont réticents. Il s’agit de compléter le budgétaire par l’économique, de renforcer l’économique par le social et l’environnemental, d’avancer vers l’Europe politique par l’énergie, l’éducation et la défense.

Nous avons, pas moins que d’autres, la volonté d’avancer vers une Europe politique, mais nous savons qu’en matière européenne l’objectif n’est rien sans un chemin pour avancer. Ce nouveau modèle européen impliquera une Europe différenciée, éloignée de l’Europe self-service souhaité par les conservateurs britanniques : ceux qui veulent avancer plus vite et aller plus loin doivent pouvoir le faire, sans être bloqués par ceux qui ne le veulent pas. Vous allez entendre, dans les débats qui vont avoir lieu, cette discussion fondamentale : quelle conception de l’Europe veut-on développer ? Pour nous, cela doit être une Europe réorientée sur le fond et différenciée dans ses mécanismes institutionnels.

Notre « diplomatie d’influence » ne dépend pas seulement de l’orchestration des différents moyens étatiques. Elle doit être le fait de ce que j’appelle une diplomatie démultipliée. La diplomatie repose bien sûr sur les réseaux d’influence d’État mais aussi sur d’autres réseaux : nos compatriotes vivant à l’étranger - ils sont plus de 2 millions ; nos collectivités locales qui ont développé de très nombreux partenariats internationaux ; nos liens avec les organisations non gouvernementales ; nos « think tanks » ; nos entreprises ; nos universités, leurs enseignants et leurs étudiants.

Les sciences, je le remarque quasiment tous les jours, sont de plus de plus présentes dans l’agenda politique et diplomatique lui-même. Les sciences sont au coeur des grands défis qui nous sont lancés. Nous avons besoin, pour guider efficacement notre action diplomatique, de mieux déchiffrer le monde et ses évolutions. Les sciences humaines, qu’il s’agisse de science politique, d’économie, de sociologie, d’histoire, doivent éclairer l’action du diplomate. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu développer les capacités d’analyse et de prospective du Quai d’Orsay en renforçant une structure qui est dédiée, qui s’appelle le Centre d’analyse, de prospective et de stratégie, qui a été doté d’un nouveau responsable et qui a notamment pour mission d’associer le monde académique aux enjeux de politique étrangère.

En sens inverse, le Quai d’Orsay a aussi pour mission de soutenir les chercheurs et les universitaires français. La capacité à peser sur les débats scientifiques qui orientent le monde est tout à fait décisive. Nous devons être présents dans les lieux d’influence, où se conçoivent les normes, les réglementations, où se développent les concepts, les idées, où émergent les élites, pour faire valoir nos points de vue et nos intérêts, sans arrogance mais avec une présence forte. Universitaires et diplomates, nous avons donc vocation à travailler ensemble dans la liberté de chacun.

Dans tous ces domaines décisifs pour notre avenir, les peuples attendent bien sûr des réponses afin de retrouver un chemin relativement clair dans un monde qui paraît souvent illisible. Les universitaires et les chercheurs s’attachent par leurs analyses à rendre ce monde précisément plus lisible. Les dirigeants politiques, pour leur part, doivent le faire par leurs orientations et leurs actions. Mais une dimension ne va pas sans l’autre. En diplomatie encore plus qu’ailleurs, il faut, selon la célèbre formule, penser en homme d’action et agir en homme de pensée. Et il ne faut jamais oublier, même si on est pris par le quotidien de l’actualité et les crises et même si ce n’est pas très électoral, que notre horizon c’est celui de la planète et du temps long.

Q - Monsieur le Ministre, je vais avoir deux questions. La première porte sur conflit en Syrie. Vous définissez ce conflit comme un peuple oppressé par un tyran, mais il semble qu’il y ait différentes perceptions : on peut voir aussi cela comme une guerre civile, les kurdes d’un côté et les druzes de l’autre, mais aussi les alaouites et les chrétiens d’un côté avec les chiites. Je voudrais savoir, dans ce cas-là, quelle était la légitimité de la France dans l’envoi d’armes, comment contrôler ces envois d’armes ?

Ma deuxième question porte plus sur le rapport « Global Trends 2013 ». Dans ce rapport, on parle de la géopolitique de l’eau, l’on dit notamment que, d’ici à 2030, il y aura un stress hydrique subi par 40 % de la population et qu’il y aura aussi une augmentation de la demande en eau de 40 %. La France, forte de ses entreprises telles GDF Suez et Veolia, se doit d’avoir une importance - mais laquelle ? - sur la scène internationale ?

R - Sur le deuxième point, les chiffres que vous avez donnés sont malheureusement exacts. Le problème de l’eau est un problème absolument majeur. Il y a des techniques qui doivent permettre de faire face à cette question de l’eau, notamment des techniques de désalinisation et autres. Et puis, on ne doit pas séparer l’aspect technique de l’aspect de politique internationale, selon que l’on saura ou non réguler les puissances qui bordent le Nil, selon que l’on sera ou non, au Proche et au Moyen-Orient, rendre l’eau accessible aux uns et aux autres ; cela aura des conséquences évidemment très différentes.

Il est vrai que nous avons des entreprises - vous en avez cité deux, mais il y en a d’autres - qui sont excellentes dans ce domaine. Et cela rejoint ce que je disais à la fin de mon propos sur la diplomatie du développement. Nous devons, nous, État français, concevoir des mécanismes d’aide au développement qui puissent à la fois faire travailler ses entreprises et apporter un bien-être à toutes ces populations. Je pense que nous en avons les moyens, c’est absolument impérieux et je pense que c’est une tâche principale.

Votre première question porte sur la Syrie. Vous abordez les choses sans préjugés ; vous nous dites que Bachar Al-Assad est un tyran mais est-ce qu’on ne peut pas voir les choses d’une autre façon en disant qu’il y a une espèce de guerre civile ?

Prenons les choses historiquement, parce qu’on a tendance à les oublier. Vous avez eu tout ce mouvement de déclenchements des révolutions arabes. Il y a eu, en Syrie, un début de mouvement du même ordre et, au lieu de discussion, Bachar Al-Assad, qui n’était pas très connu à l’époque, a refusé toute réforme. Il a commencé - c’était bien moins important qu’aujourd’hui - à tirer contre certaine parties de la population. Petit à petit, c’est devenu un véritable carnage.

Alors, vous avez raison de souligner qu’il y a des éléments ethniques et religieux. Bachar Al-Assad est soutenu - jusqu’à présent tout du moins - par une grande partie de la communauté alaouite qui compose l’armée. Il y a eu de nombreuses défections, beaucoup de généraux alaouites ont fait défection et la plupart se trouvent en Turquie, certains se trouvent en France ou dans d’autres pays. Maintenant, les défections deviennent extrêmement difficiles parce que Bachar Al-Assad, en bon dictateur, a isolé les familles de ceux qui pouvaient faire défection et dit : « si vous faites défection, vos familles seront tuées ».

Il y a des minorités, que vous avez citées, qui n’ont pas d’enthousiasme pour Bachar Al-Assad mais qui craignent qu’en cas de chute de Bachar Al-Assad, le pouvoir qui lui succèdera les menace dans leurs vies. C’est la raison pour laquelle, lorsque nous avons pris position en faveur de la coalition nationale syrienne - nous avons été le premier pays à reconnaître cette coalition -, nous l’avons fait sous réserve que cette coalition, par son chef, M. Al-Khatib, reconnaisse - puisque nous pensons à la Syrie du futur - les droits de chacune de ces communautés. Il ne s’agit pas de remplacer la domination de la communauté alaouite par la domination d’une autre communauté qui s’exercerait au détriment des alaouites. Il s’agit d’avoir un régime - et c’est la condition de notre soutien futur - qui s’engage à respecter toutes les communautés.

Vous posez aussi le problème des armes. Où en sommes-nous aujourd’hui ? La seule bonne solution en Syrie, est une solution politique. C’est-à-dire qu’on ne voit pas comment Bachar Al-Assad pourrait, après avoir fait 100.000 morts, se maintenir aux responsabilités. Mais on peut très bien concevoir qu’il y ait, avant de nouvelles élections, un gouvernement de transition qui comporterait à la fois des éléments responsables de l’opposition et des éléments du régime. D’ailleurs, c’est sur ce point que nous étions tombés d’accord avec les Russes et les Américains et quelques autres dans une réunion que nous avions tenue à Genève, même si cela n’a pas pu aboutir. Nous avions décidé à ce moment-là que la bonne solution était un gouvernement de transition qui serait doté de tous les pouvoirs, qui serait mutuellement acceptable et qui ne comporterait pas Bachar Al-Assad.

Cette solution raisonnable, aujourd’hui - même s’il y a des discussions entre nous, les Russes, les Américains et d’autres - nous n’arrivons pas à la faire déboucher parce que Bachar Al-Assad est persuadé qu’il peut gagner. Pourquoi est-il persuadé qu’il peut gagner ? Parce qu’il détient des moyens militaires que ne détiennent pas ses opposants. Il a des avions - 550 appareils -, il a la capacité de bombarder les populations. Donc, pour lui les choses peuvent être éternelles. Comme il est persuadé de l’emporter, les Russes, qui sont ses soutiens - même si ces soutiens ne sont pas complètement aveugles -, disent qu’ils ne peuvent pas faire pression. Nous sommes dans une situation où, alors qu’il faudrait que l’on aboutisse à une solution politique, celle-ci ne peut être envisagée que si sur le terrain les choses changent. Et c’est là que se pose la question de l’embargo des armes. Voyez, tout cela est assez complexe.

Si la situation actuelle où M. Bachar Al Assad peut bombarder les résistants et que ces résistants n’ont pas les moyens de contrer ces bombardements se prolonge, il n’y aura aucune évolution politique et que va-t-il se passer - c’est cela le drame ? Ce qui va se passer c’est que le nombre de morts augmentant, les tensions vont être encore plus fortes. La Syrie peut éclater et, à ce moment-là, vous aurez un dessin géostratégique qui sera différent. Vous aurez d’un côté un arc avec l’Iran, une partie de la Syrie qui restera sous domination iranienne, des ramifications probablement au Liban avec le Hezbollah et des ramifications en Irak. D’un autre côté, les personnes raisonnables ayant disparu, vous aurez Al-Qaïda, représenté par un groupe qui s’appelle Al Nostra qui lutte contre Bachar Al-Assad mais qui dépend d’AQMI. Vous aurez donc un éclatement dans cette région, déjà épouvantablement volatile, entre d’un côté les plus durs des chiites et, de l’autre côté, les plus durs des sunnites et ce sera un désastre.

C’est ce que nous essayons, avec les Britanniques et avec d’autres, d’éviter. Bien sûr, on peut nous dire : « c’est bien gentil, votre affaire, mais, si vous livrez des armes, êtes-vous sûrs de les livrer à des personnes responsables ? Cela ne va-t-il pas aller finalement vers des terroristes qui, le cas échéant, vont se retourner contre vous et, avec l’armement dont ils disposeraient, abattre des avions de ligne, pourquoi pas français ? ». Évidemment, si - nous sommes en discussion, nous n’en sommes pas encore là - nous devions livrer des armes, il faudrait qu’il y ait des garanties absolues que ces armes ne se retournent pas contre ceux qui les ont fournies. Mais cette question n’est pas encore tranchée. Nous avons jusqu’à la fin du mois de mai pour en discuter avec nos collègues européens. C’est une question très grave. Très honnêtement, sur ce sujet, il n’y a pas d’autre solution. D’ailleurs, voici une remarque politique que je me permettrai de faire : lorsqu’une solution est évidente, elle ne vient jamais ou rarement du politique ; s’il y a une solution qui est bonne à 100 % et comporte 0 % de mauvais, elle est prise. Là, nous sommes dans une situation très difficile, il y a des inconvénients à chaque solution.

Mais je pourrais retourner la question. Je n’ai pas encore rencontré - parmi tous les responsables - quelqu’un qui puisse m’expliquer comment, au bout du compte, si on ne fait pas évoluer la situation sur le terrain, on peut éviter cette description apocalyptique que je vous ai faite ; avec d’un côté une espèce de bloc irano-syrien, etc…Hezbollah et de l’autre coté, des terroristes. Évidemment nous essayons de réfléchir et pleins de bonne foi, nous souhaiterions qu’une telle solution nous soit proposée, mais aujourd’hui elle ne l’est pas.

Donc vous voyez la tâche très difficile qui est la nôtre. Nous n’avons pas de préjugés idéologiques, la France veut aider, la France n’a pas d’intérêts matériels dans cette partie du monde, mais nous voulons essayer de concourir à la paix entre les parties et sauver des vies.

Je vous disais que ce matin M. Kerry était là parce qu’il revenait d’un voyage au Moyen-Orient, en Afghanistan, il avait souhaité passer par Paris. Nous avons parlé pendant deux heures de cela. Nous n’en parlons pas comme des gens qui assènent des vérités, mais nous cherchons avec le plus d’honnêteté possible la bonne solution.

En définitive, quand vous apprenez que chaque jour il y a 100 à 200 morts et que le chaos s’accroît, vous prenez des contacts internationaux, tous azimuts, pour essayer de trouver une solution. Et puis vous vous demandez : qu’est-ce que nous, en tant que nation pouvons contribuer à faire ? Voilà où nous en sommes. Il est facile de dire, voilà ce qu’il faut faire et c’est à 100% positif, il n’y a aucun risque. La réalité n’est pas celle-là et c’est la raison pour laquelle quand je m’exprime, je m’exprime en même temps avec prudence car j’ai dit plus d’une fois, et je le répète en public, que nous nous sommes prêts à aider l’opposition syrienne responsable et qui s’engage à garantir la diversité des communautés dans la Syrie de demain. Nous ne sommes pas du tout prêts à aider ceux qui dans cette opposition seraient des extrémistes, il n’en est pas question. Là aussi il y a des niveaux comme dans d’autres domaines.

Q - Je souhaiterais vous poser deux questions en relation avec la Syrie.

Récemment, le représentant de la France à l’ONU, Gérard Araud a déclaré qu’il trouvait scandaleux le silence du Conseil de sécurité et pourtant une résolution dite « Union pour la Paix » votée par l’Assemblée générale en 1950, permet une alternative à l’intervention du Conseil de sécurité. Cette résolution dit que quand le Conseil de sécurité refuse de s’acquitter de sa mission de maintien de la paix et de la sécurité internationale, c’est-à-dire quand un membre permanent oppose son veto à une résolution, alors l’Assemblée générale, qui est le second organe permanent en la matière, peut se saisir de la question. Or il est vrai que la France a fortement appuyé les résolutions tendant à faire condamner les violations des droits de l’homme en Syrie et a aussi demandé à faire pression sur les autorités syriennes. Cependant elle n’a jamais demandé, soumis au Conseil de sécurité, de résolutions tendant soit à la saisine de la CPI, soit à une intervention armée sous l’égide de l’ONU, ce qui aurait au moins permis de bloquer le Conseil de sécurité et de laisser l’Assemblée générale se saisir de la question. Pourquoi ?

Deuxième question, concernant la réunion informelle des ministres des affaires étrangères à laquelle vous avez participé sur l’assouplissement de l’embargo sur les armes. Suite à ces résultats, la France compte-t-elle toujours contourner seule ou du moins avec le Royaume-Uni l’embargo ? Et si oui, quel risque prend elle, sachant que c’est une décision qui a été décidée au niveau européen et qui normalement nécessite l’accord des 27 représentants des États membres.

R - Sur la possibilité théorique que l’Assemblée générale se substitue au Conseil de sécurité, il y a deux conditions qui en l’espèce ne sont pas remplies et qui, je crois, ne l’ont jamais été.

La première condition, dans le cas de la Syrie, c’est qu’il faudrait que l’on trouve à l’Assemblée générale une majorité pour faire ce que le Conseil de sécurité n’a pas voulu faire. Or, compte tenu de la diversité des points de vue sur l’affaire syrienne, il est très douteux que sur une injonction précise on trouve une majorité à l’Assemblée générale ; c’est le premier point. Deuxième point, les pays qui composent le Conseil de sécurité et notamment les membres permanents, ne sont pas d’accord pour se dessaisir d’une partie de leurs pouvoirs au bénéfice de l’Assemblée générale. Et paradoxalement, l’Assemblée et les pays qui la composent ne sont pas enthousiastes non plus. Le Conseil de sécurité est aujourd’hui bloqué et si l’Assemblée générale prenait le pouvoir, personne n’est convaincu que l’on arriverait à des solutions plus aisées. Quand vous êtes 198, est-ce qu’il est plus facile de décider que lorsque vous êtes 15 et surtout lorsque 5 seulement ont le droit de lever le pouce ou de baisser le pouce, c’est très discutable.

C’est d’ailleurs la même philosophie qui explique qu’autant il est jugé absolument indispensable de modifier la composition du Conseil de sécurité, pour y faire figurer de nouveaux pays - je pense à l’Inde, au Japon, d’autres pays encore -, autant pour le moment nous n’y parvenons pas parce que cela suppose l’accord des membres permanents du Conseil de sécurité et que ceux-ci sont assez réticents - pas la France mais d’autres - pour partager leurs pouvoirs. Donc, voilà l’explication à la première de vos questions.

La deuxième de vos questions porte sur l’embargo. Nous avons eu une discussion samedi dernier, à Dublin, avec nos partenaires européens. Les Britanniques et nous-mêmes avons pris position, demandant que la question soit reconsidérée puisque l’embargo que nous avons décidé court jusqu’au 31 mai et qu’il faudra ensuite prendre une décision. Les Britanniques et nous-mêmes avons fait connaître notre position. Certains pays ont dit qu’ils réfléchissaient et d’autres ont dit qu’ils y étaient hostiles.

Des arguments ont bien sûr été échangés. Nous, nous avons fait valoir que des garanties sur la destination des armes et l’utilisation de ces armes devraient être données. Bien sûr, nous voulons une solution politique mais, pour le moment, une solution politique ne saurait être envisagée s’il n’y a pas d’évolution sur le terrain - voilà le raisonnement. D’autres nous ont demandé si c’est aller dans le sens de la paix que d’ajouter des armes aux armes. D’autres encore nous ont demandé s’il était possible de contrôler ce que l’on donne, d’être sûr que cela ne va pas se retourner contre nous. Voilà des questions que l’on entend aujourd’hui et nous n’avons pas pris de décision.

Nous avons dit que nous allions poursuivre notre discussion. En fait juridiquement, la matrice c’est la décision des sanctions. Il faut que les sanctions qui ont été décidées soient reconduites. Elles sont reconduites jusqu’au 31 mai.

L’embargo est un régime d’exception par rapport aux sanctions. Normalement la décision doit être prise à l’unanimité mais s’il n’y a pas unanimité, les sanctions tombent. Donc, vous voyez l’embargo n’est qu’un élément second.

Après, se pose la question : en cas de non-décision européenne, un pays déterminé pourrait-il prendre seul une décision ? Au Conseil de sécurité la discussion a tourné court pour des raisons de bon sens. Lorsque les Britanniques et les Français ont fait connaître leur position, le représentant russe a dit : « nous estimons qu’il est scandaleux que deux pays livrent des armes à l’opposition syrienne ». L’éloquence du représentant russe n’a pas pu se développer, parce que le représentant britannique ou français a répondu : « Est-ce que la Russie ne livre pas des armes au régime syrien ? » Et puis cela s’est arrêté. Évidemment tous ces points peuvent de nouveau être pris en considération.

N’oubliez pas, j’insiste que cette position vise à permettre une évolution de la situation politique. Nous sommes aujourd’hui le 27 mars et là nous parlons de la fin du mois de mai. Il y a des évolutions. Par exemple, vous savez que, s’agissant de la coalition nationale, la semaine dernière, son président a proposé sa démission et en même temps, un premier ministre, M. Ghassan Hitto, a été élu. Mais, immédiatement, la Ligue Arabe a réagi en disant : « non, reprenez votre démission » et, au contraire, c’est la coalition qui maintenant va pouvoir siéger officiellement à la place de la Syrie. Hier, il y a eu une réunion à Doha où c’est ce même président, réputé démissionnaire qui menait la délégation et à qui on a confié le siège de la Syrie, ce qui vous l’imaginez traduit une certaine évolution dans les rapports de force.

Il faut connaître aussi la position de l’armée syrienne libre, qui est dirigée par le général Idris. Le général Idris, dans un premier temps, a dit « M. Hitto a été désigné mais je ne le reconnais pas ». Or il faut aussi, s’il y a une livraison d’armes que l’on sache exactement qui est en face. Et aussi, il y a dans le même temps des prises de positions de M. Bachar Al-Assad, des Russes, de quelques autres, il y a des réunions qui sont prévues, qui auront peut-être lieu en marge de la réunion ministérielle du G8 qui aura lieu à Londres d’ici quelques jours, les choses vont évoluer.

Bien sûr, le droit doit être respecté mais je pense qu’il faut garder surtout à l’esprit cette idée : ce qui compte c’est de faire évoluer la situation politique pour éviter ce drame absolu dont je parlais il y a quelques instants. Pour faire évoluer la situation politique, il faut parallèlement une évolution sur le terrain. C’est pourquoi se pose aujourd’hui la question de l’armement et qu’il faut des garanties pour que cet armement soit donné à ceux qui l’utiliseront dans le sens prévu.

Voilà ce qui me paraît être essentiel.

Q - Ma question est d’ordre économique. Selon les hypothèses du livret blanc de la défense et selon l’habitude des gouvernements de puiser dans le budget de la Défense, comment pouvez-vous nous assurer l’efficacité dans le futur des relations internationales françaises ?

R - Bien sûr, nous devons tirer les leçons de l’opération Serval, qui a montré à la fois, les grandes capacités de l’armée française et, en même temps, certaines lacunes en ce qui concerne les avions ravitailleurs, les drones et d’autres éléments. Sur ce point, Il serait sage d’avoir une approche européenne mutualisée. Ce n’est pas la peine que chaque pays dispose de très nombreux drones, ce n’est pas la peine que chaque pays dispose d’avions ravitailleurs. On peut envisager une mutualisation.

L’essentiel de votre question est de dire « oui, il n’y a pas d’un côté la politique internationale et d’autre la politique de défense ». Les moyens de défense sont un élément de la politique internationale. Je suis tout à fait d’accord, mais s’agissant de la défense, le débat tel qu’il a lieu est un peu schématisé et les choses sont évidemment plus nuancées. Il y a la partie conventionnelle bien sûr. Il faut que nous disposions d’éléments suffisants pour intervenir là où nous devons intervenir, tandis que nous devons avoir des troupes pré-positionnées.

Il y a l’aspect nucléaire qui lui n’a pas été en discussion mais qui représente aussi des sommes très importantes puisque selon la doctrine actuelle, nous devons en permanence avoir des sous-marins en mer. Il y aura un arbitrage du président de la République. En même temps, chacun comprend bien que nous avons besoin de faire des efforts budgétaires. Ce sera la responsabilité du chef de l’État de trouver la juste mesure. Il nous faut avoir les moyens de notre politique et en même temps bien sûr, être budgétairement sérieux. Il ne faut pas opposer la défense et l’économie, il faut essayer de concilier les deux. Ce n’est pas facile mais je pense que l’on va y arriver.

Évidemment je trouve, en lisant les journaux, qu’il y a un concert assez puissant pour nous expliquer qu’il y a d’un côté les bons et de l’autre côté il y a ceux qui ne pensent pas à la défense de la France. J’en discutais d’ailleurs avec M. Bernard Cazeneuve, qui est mon ancien ministre délégué aux affaires européennes et qui est maintenant ministre du budget. C’est un spécialiste de la défense et il me disait qu’on trouverait des solutions efficaces et raisonnables. Mais je vous rejoins sur le premier point, il ne faut pas simplement avoir une doctrine, il faut aussi avoir les moyens de cette doctrine. Cela milite d’ailleurs pour une approche beaucoup plus européenne. Il y a eu des propositions que je ne reprends pas à mon compte parce que si je le faisais, immédiatement, On demande à un certain nombre de pays d’avoir une défense forte. La France en a fait la démonstration au Mali, où elle défend à la fois l’Afrique et l’Europe. Cela devrait être pris en compte dans les calculs budgétaires. Les dépenses que nous faisons dans le domaine de la défense, et que d’autres ne font pas, devraient être comptabilisées. M. Mario Monti disait que la défense devrait être comptabilisée de manière particulière. Il faut en effet distinguer les dépenses de fonctionnement des investissements d’avenir pour ne pas compromettre l’efficacité de notre armée. Je n’irai pas plus loin mais je dirai simplement que trouver un point d’équilibre permettrait évidemment à notre défense d’assumer cette mission et en même temps de respecter le sérieux budgétaire.

Q - Comme nous l’avons vu, la puissance économique a pris le pas ces dernières années sur la puissance militaire, nous avons vu que les perspectives de la France dans cette nouvelle optique ont largement changé. Ne pensez-vous pas que le développement des activités liées à l’intelligence économique et à la veille concurrentielle est nécessaire pour permettre à la France de conserver son influence à l’international ?

R - La réponse est oui. L’intelligence économique est absolument indispensable. Cela ne remplace pas la création proprement dite mais l’intelligence économique positive et l’intelligence économique défensive sont absolument indispensables. Si la France ne s’en dotait pas, comme d’autres pays, elle serait distancée dans la compétition. La brièveté de votre question me permet donc d’être bref dans ma réponse.

Q - Ma question porte sur l’Europe. Croyez-vous en l’Europe ? Pensez-vous que justement, par rapport aux défis dont vous parliez, les pays vont-ils réussir à s’entendre pour y faire face ? Parce qu’on peut voir que, certes, des pays comme la Chine, l’Inde, vont être au top dans le classement mondial des puissants mais en même temps on peut dire que ce sont leurs « 30 glorieuses à eux ». Nous sommes des pays développés et donc plutôt en avance, il faudrait qu’on se coordonne pour faire face.

R - Cette remarque est de bon sens. Simplement, je ne suis pas sûr que le bon sens soit absolument partagé. Vous avez raison, le siècle dans lequel nous sommes entrés est le siècle des continents, Chine, Inde, États-Unis, Amérique latine. La France tout seule, c’est difficile, de même que l’Allemagne toute seule ce serait difficile, ou la Grande-Bretagne toute seule, si elle veut l’être. J’ai dit à Boris Johnson, le maire de Londres qui disait « je suis prêt à dérouler le tapis rouge pour que les hommes d’affaire français viennent à Londres » que si le Royaume-Uni fait ce qu’il propose en Europe, c’est-à-dire, se mettre de côté, nous allons à notre tour dérouler le tapis rouge pour que les Britanniques viennent chez nous. Donc oui, vous avez raison, l’Europe est la bonne dimension. Il faut simplement que cette Europe ait plus de croissance. Il faut aussi que les pays d’Europe acceptent d’être solidaires, hors, il faut prendre notre part de responsabilité collective. Les décisions qui sont prises sont sûrement trop tardives, compliquées.

Prenez l’exemple de la crise grecque, au moment où elle a éclaté, son règlement représentait une dizaine de milliards d’euros. Finalement, il en coûtera 300 milliards d’euros.

Regardez la crise chypriote où l’Europe a été obligée de s’y prendre à plusieurs reprises. La première décision qui avait été prise, on peut le dire - je ne sais pas si c’est très diplomate, je ne suis pas diplomate de formation - était de garantir, comme c’est le cas, les dépôts au-dessous de 100 000 euros. Prendre une décision technocratique en disant « les gens vont commencer à payer en-dessous de 100 000 euros ».

Je vous rejoins tout à fait, une Europe réorientée, une Europe qui puisse répondre à l’aspiration des gens, c’est la bonne perspective. D’ailleurs, je pense que la plupart des Européens sont pour le projet européen, simplement, ils trouvent que la façon dont l’Europe est dirigée aujourd’hui par les gouvernants ou par les autorités européennes et dont elle prend ses choix n’est pas bonne. Si nous voulons recréer une confiance dans l’Europe, il faut que nous modifiions notre manière de travailler. C’est ce que j’ai appelé l’Europe différenciée, c’est-à-dire que les pays qui veulent avancer plus vite - La France ainsi que quelques autres - puissent le faire sans qu’on demande à ceux qui ne veulent pas avancer ce qu’ils veulent faire. À 27 pays membres, ce sont tous les mécanismes de décision qu’il faut essayer de modifier.

Les pays qui ont fait le choix de l’euro, la monnaie unique, qu’ils ont mise en commun, cela veut dire que ce sont des pays qui ont envie d’avancer ensemble. Il faut aussi convaincre. Nous les Français, il faut être plus sérieux que nous l’avons été dans le passé, mais il faut aussi que nos amis allemands sachent que si l’Europe est en dépression, l’Allemagne va souffrir. Au dernier trimestre en Allemagne, la croissance a reculé de -0,6 %. L’Allemagne aujourd’hui est une force économique, mais l’évolution de la démographie allemande, n’est pas favorable.

Il nous faut une Europe à la fois solidaire et plus sérieuse sur le plan budgétaire. Je continue à croire à l’idée européenne mais également à la nécessité de changer le contenu de l’Europe. Ce n’est pas facile, mais c’est un défi pour le XXIème siècle. Vu de Chine ou d’Inde, l’Europe est une évidence. Ils ne comprennent pas nos divisions. Tous les jours je reçois des demandes de la part de pays voisins, qui n’ont qu’une idée c’est d’adhérer à l’Europe. Mais on ne peut pas leur donner satisfaction rapidement parce que déjà l’Europe ne fonctionne pas très bien. Passer de 27 à 35, ne va pas faciliter les choses. Il nous faut d’abord réformer le mode de fonctionnement de l’Union.

Q - Maintenant que l’intervention militaire au Mali touche à sa fin, je voulais savoir comment allait se passer le processus politique et notamment comment la France souhaitait se placer par rapport à ce processus, si des élections allaient être organisées et si elle allait être très présente ?

R - Sur le Mali, il faut toujours conserver trois aspects, qu’il ne faut pas séparer : l’aspect militaire, l’aspect démocratique et l’aspect économique. Sur le plan militaire, la France, avec les Tchadiens, et d’autres forces africaines ont fait un excellent travail. Nous allons parvenir à la maîtrise de la situation et nous sommes en train de reprendre le contrôle de la région des Ifoghas. Nous en avons encore pour quelques jours. A partir du mois d’avril, le chiffre a été donné et je le confirme, nous allons passer sous les 4.000 soldats français.

Au mois de juillet, nous devons passer sous 2000. Progressivement, les positions que nous occupions dans les villes vont être relayées par les troupes africaines : troupes tchadiennes, troupes de la MISMA.

Sur quelle base intervenons-nous jusqu’à présent - puisque beaucoup d’entre vous sont intéressés par le droit international ? D’abord la demande d’intervention du gouvernement malien à la France. D’autre part, cela se déroule dans le contexte de la résolution 2085 des Nations unies, du mois de décembre 2012.

À partir du mois d’avril, vraisemblablement la troisième semaine d’avril, le statut juridique de tout cela va être modifié. Une résolution des Nations unies va être votée par le Conseil de sécurité des Nations unies, en vue de la mise en oeuvre d’une opération de maintien de la paix (OMP). Ce qui signifie que le contrôle de l’ensemble va être assuré par des « casques bleus ». Il y aura également d’autres éléments qui vont venir en renfort. Cela va être de 10 à 11.000 personnes.

L’essentiel sera contrôlé par les Nations unies. Au sein du dispositif, il y aura un certain nombre de Français, tout comme au sein de l’État-major. Nous participons également à l’opération européenne de formation de l’armée malienne.

Parallèlement, les Nations unies nous ont demandé - ce nous avons accepté -qu’il y ait une force française pour assurer en particulier la lutte anti-terroriste. Beaucoup ont en effet confiance dans le travail qui est fait par nos soldats. Ceci n’est pas une action propre des Nations unies ; une opération de maintien de la paix, ce n’est pas la même chose qu’une opération de lutte contre le terrorisme.

Il va y avoir l’opération de maintien de la paix, où il y aura des Français, puis, à côté, un certain nombre de Français qui vont avoir une mission essentiellement de lutte contre le terrorisme.

Dans les pays voisins, nous avons des troupes pré positionnées. Nous disposons d’un certain nombre moyens, notamment au Niger, au Tchad avec l’opération Épervier, au Burkina Faso, et même au Sénégal.

Voilà le dispositif militaire. En termes de date, le vote de la résolution pour mettre en place une OMP devrait intervenir vraisemblablement lors de la troisième semaine d’avril. Cette résolution devrait être appliquée en juillet, avec une certaine décroissance de la présence française.

L’opération militaire n’étant pas une fin en soi, deux choses sont nécessaires sur le plan de la démocratie. Il faut que soit entamé un dialogue entre le Sud et le Nord. Vous savez que c’est un des grands problèmes du Mali dans la mesure où certaines populations du Nord se sentent exclues, notamment les populations touareg et que le dialogue a toujours eu du mal à s’établir entre les uns et les autres. L’autre point est qu’il faut qu’il y ait des élections parce que le président et le gouvernement actuels n’ont pas de légitimité démocratique permanente. Il faut que ces élections aient lieu relativement vite, notamment en raison de problèmes climatiques. Si l’on passe le mois de juillet - à la saison des pluies -, on est reporté au mois d’octobre ou novembre. Le problème de la légitimité démocratique se pose donc de plus en plus.

Nous, Français, allons à la fois participer à l’opération militaire et, en même temps, nous soutenons et appuyons les forces démocratiques du gouvernement malien. Nous ferons le maximum pour qu’à la fois le dialogue soit engagé - nous ne pouvons pas nous substituer aux Maliens - et pour que les élections aient lieu à leur date.

Je me rendrai moi-même la semaine prochaine au Mali pour discuter directement avec les autorités maliennes. Le Premier ministre et le ministre des affaires étrangères du Mali m’ont assuré avant-hier qu’ils allaient donner la liste de la commission qui doit procéder à cette démocratisation. Pour l’instant, nous ne l’avons pas mais j’espère que cela va être fait avant la fin de la semaine. S’agissant de la préparation des élections, les Maliens témoignent une bonne volonté mais il faut aussi qu’ils reçoivent de l’aide internationale, parce qu’il y a des opérations à mener, qui ont un coût.

Il y a par ailleurs le développement économique. Il va y avoir une grande conférence organisée le 15 mai à Bruxelles, sous la présidence à la fois du président français et du président Barroso, pour recueillir des dons pour aider au développement économique.

Je dirais que, sur le plan militaire, sur le plan sécuritaire, les choses sont en bonne voie. Sur le plan démocratique, il faut que les Maliens honorent les engagements qu’ils ont pris vis-à-vis de la communauté internationale. Et sur le plan du développement économique, je pense que les choses se passeront correctement.

Q - Au sujet de la Syrie, votre position quant à l’aspect militaire à travers la levée de l’embargo sur les armements est claire, mais il y a un aspect que très peu d’hommes politiques abordent, c’est la situation des populations réfugiées, en particulier au Liban, qui pose problème. Ce sont vraiment les premières victimes. Les deuxièmes victimes sont les États qui n’ont pas les moyens de subventionner ou financer l’aide humanitaire, notamment dans le cas du Liban. Ce qui fait que le Liban ne veut pas s’ingérer dans l’affaire syrienne. Quelle est la position de la France ?

R - Vous avez tout à fait raison de souligner l’importance et le drame que les populations réfugiées représentent. Il faut avoir à l’esprit - j’ai eu l’occasion d’en parler avec M. Mikati, Premier ministre du Liban aujourd’hui démissionnaire, qui est un homme que j’apprécie - qu’aujourd’hui 25 % de la population libanaise est composée de réfugiés syriens. Et c’est la même chose en Jordanie. Or, ce sont des pays qui n’ont pas des forces considérables, ce ne sont pas des superpuissances économiques.

Indépendamment de l’aspect économique et financier, il faut voir ce qu’humainement cela représente, avec des conditions de vie très difficiles. C’est vrai au Liban, c’est vrai aussi en Jordanie. Il faut imaginer ce que c’est. En ce moment, il y a un camp en particulier qui s’appelle Zaatari qui est en plein désert, où il y a surtout des femmes et des enfants, avec des difficultés d’électricité, d’eau, de ravitaillement, où il y a près de 100.000 personnes ; imaginez ce que cela peut être ! Ce dont des conditions épouvantables.

En ce qui concerne le Liban, le président Sleimane et le gouvernement ont cherché le plus possible - nous les soutenons à fond - à déconnecter l’affaire syrienne de la situation libanaise. Malheureusement, Bachar Al-Assad a tout intérêt à connecter les deux choses et il essaie de le faire soit directement, soit via le Hezbollah. C’est une des raisons pour lesquelles M. Al-Khatib a été amené à poser sa démission car il doit y avoir des élections au Liban. Certains ne voulaient pas que les élections aient lieu et le Hezbollah a aussitôt demandé en Conseil des ministres à ce qu’un chef de sécurité sunnite soit prolongé ce qui, du coup, met le gouvernement sans possibilité d’action.

Nous sommes de grands amis du Liban, le Liban est un pays admirable. Notre position est : il faut au maximum délivrer le Liban de ce qui se passe en Syrie. Alors que d’autres voudraient au contraire impliquer le Liban dans l’affaire syrienne.

Nous, nous soutenons vraiment les efforts de tous ceux qui, de bonne foi, veulent maintenir l’unité au Liban parce que le Liban est un pays fragile - il a connu beaucoup de difficultés. Si lui-même est entraîné dans l’affaire syrienne, cela signifie vraiment un désastre pour le Liban, avec en plus les conséquences évidemment que cela a, compte-tenu du fait que le Liban ait une frontière avec Israël avec le rôle du Hezbollah. Et pour les Français, qui constituent l’essentiel de la FINUL, à la frontière entre le Liban et Israël - nous avons là 1.000 hommes qui font un travail admirable, mais imaginez ce que cela signifie si tout à coup le gouvernement se déchire.

Nous avons parlé de sujets difficiles comme la Syrie, le Mali, mais ayons toujours à l’esprit cette dimension humaine. Parce que, bien sûr, on parle droit, on parle chiffres, on parle de tout ce que l’on veut, mais derrière tout cela, il y a des femmes et des hommes. C’est vrai en Syrie, c’est vrai au Mali, c’est vrai partout. C’est quelque chose dont vous avez conscience, que l’on mesure à chaque fois que l’on va sur le terrain ; les décisions que nous prenons ne sont pas des décisions théoriques, ce sont des décisions qui ont pour conséquence le bonheur ou le malheur, la vie, la mort de millions et de millions de gens.

Je pense que c’est cela qui doit être mis au principe de toute la politique de la France, c’est quand même cela qui fait sa spécificité. La France a une certaine conception du respect de la personne humaine, pas seulement en Europe mais dans le monde. Cela a été sa tradition et je pense que celle-là, c’est une bonne tradition."


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