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Clôture de la la XXIème Conférence des ambassadeurs - Discours de Laurent Fabius (29 août 2013)

Mesdames et Messieurs les Ministres, Mesdames et Messieurs les Parlementaires,

Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,

Mesdames et Messieurs,

Je suis heureux de conclure cette conférence des Ambassadeurs, qui a été un bon cru. Je remercie l’équipe en charge de son organisation et tous ceux qui ont participé à nos travaux, en particulier nos invités. En filant la métaphore viticole, j’ai trouvé le millésime 2013 charpenté, pétillant par moment et, je l’espère, long en bouche.

Au cours des diverses séances, chacun a pu mesurer votre engagement et votre volonté d’être actifs, inventifs et audacieux face aux défis que notre diplomatie affronte. Cela me confirme dans ma fierté d’être à la tête de cette grande et belle administration qu’est le Quai d’Orsay.

Mesdames et Messieurs,

Toute cette année, les crises n’ont pas ménagé vos efforts.

Aujourd’hui même, face au massacre chimique de Damas par le régime syrien, nous préparons avec nos partenaires la réponse indispensable. Le président de la République s’est exprimé avec clarté. Moi-même suis en contact permanent avec mes homologues. Il est clair que nous ne pouvons pas rester sans une réaction à la fois réfléchie, proportionnée et ferme. Le régime - et chacun à travers le monde - doit comprendre que de tels crimes expressément interdits par la communauté internationale depuis 1925 et qualifiés par le secrétaire général des Nations unies de crime contre l’humanité ne resteront pas impunis. J’ajoute que nous devrons aussi poursuivre nos efforts afin de trouver à l’ensemble de la question syrienne une solution politique, ce qui passe notamment par notre soutien à l’opposition et par la nécessité d’un dialogue.

Certaines crises sont heureusement résolues. Nous avons connu cette année un succès éclatant au Mali. Après l’opération militaire victorieuse, nous avons aidé ce pays à rétablir sa sécurité, rassemblé la communauté africaine et internationale pour l’aide au développement, soutenu la transition politique qui a abouti ce mois-ci à l’élection incontestée d’un nouveau président. Certes, beaucoup reste à faire pour relever le Mali, mais les premières étapes militaires et diplomatiques ont été franchies avec grand succès.

Nous avons été et nous sommes également confrontés aux transitions arabes. Dans la crise qui a déchiré l’Egypte, pays ami de la France, nous nous sommes efforcés d’agir en faveur d’une voie pacifique et démocratique. Nous continuerons de porter le message qu’il n’y a pas d’issue positive à long terme sans respect de l’Etat de droit, sans processus inclusif, sans protection de toutes les minorités. S’agissant de l’Iran, nous maintenons la pression, car si l’élection d’un nouveau président traduit un espoir de changement de la part de la population, l’exécutif n’a pas pour l’instant débouché sur des actes concrets. Enfin, nous soutenons les efforts américains en faveur du processus de paix israélo-palestinien et nous sommes prêts, comme je l’indiquais la semaine dernière aux dirigeants israéliens et palestiniens, à y prendre notre part.

Ces crises posent aussi pour plusieurs d’entre elles la question de l’amélioration de leur gestion collective et de la gouvernance mondiale. Elles exigent donc d’avoir une vision large dans l’espace et dans le temps. Les bouleversements du monde imposent, eux aussi, de regarder la société internationale avec ce que les photographes appellent un grand angle pour être clairs sur la place qu’y occupera notre pays et sur les moyens de promouvoir nos intérêts et nos valeurs. En conclusion de nos travaux, et dans le prolongement de la réflexion générale engagée par le gouvernement sur les 10 ans à venir, je souhaite vous donner mon analyse des perspectives internationales à cet horizon afin de fixer à plus court terme en ce qui nous concerne ce cap clair. Dix ans, parce que c’est un horizon à la fois suffisamment long pour examiner les constantes et les mutations à l’œuvre et suffisamment court pour que nous demeurions opérationnels et concrets.

Je mâtinerai cette ambition de pragmatisme car s’il existe une certitude tirée du passé, c’est que l’imprévu – économique, climatique, technologique, sanitaire, militaire, politique – se produit toujours… Nous aurons vraisemblablement, nous aussi, à y faire face.

* *

Mesdames et Messieurs,

A cet horizon de 10 ans quelques constantes et plusieurs grandes évolutions caractériseront notre monde Sur ces notations, je serai assez bref puisque vous les vivez au quotidien. D’ailleurs vous retrouverez dans mes propos des analyses qui souvent viennent directement de vous.

A dix ans donc, la population mondiale aura augmenté de 20 %. Elle comptera 8 milliards d’habitants, surtout en Asie (60 % du total) et en Afrique (près de 2 milliards). L’Europe n’en rassemblera plus que 6 % et la France 0,85 %. Certains pays auront vieilli (la Chine, le Japon, la Russie, une bonne partie des pays européens), d’autres resteront jeunes (Etats-Unis, Inde, Moyen-Orient), et même très jeunes (l’Afrique sub-saharienne), avec notamment des conséquences en termes de problématique des migrations. Sur le plan démographique, la France, compte tenu de sa fécondité, occupera une position favorable parmi les pays européens : notre population devrait dépasser celle de l’Allemagne avant le milieu du siècle.

Les incertitudes sont nettement plus nombreuses sur le plan économique. Il est probable que la Chine talonnera, voire dépassera à cette date les Etats-Unis pour devenir la première économie mondiale, même si ceux-ci conservent une avance technologique. La relation sino-américaine structurera de plus en plus les relations internationales, prenant un tour coopératif ou compétitif, plus vraisemblablement les deux. Dans le domaine crucial de l’énergie, les risques globaux de pénurie devraient s’éloigner grâce aux hydrocarbures non conventionnels, aux énergies renouvelables, au recyclage des matières premières et aux économies d’énergie. Mais la compétition les concernant restera forte, avec un risque d’accroissement de la dépendance chinoise et européenne. Les pays émergents continueront à se développer - la classe moyenne mondiale sera majoritairement non-occidentale -, ils buteront cependant sur des difficultés structurelles - l’insuffisance de l’Etat de droit, les inégalités, la dépendance aux matières premières. Les situations de l’Europe et de la France seront liées aux réorientations qui auront été opérées d’ici là et du succès des mesures engagées. Avec une certitude qui s’applique bien sûr aussi à notre pays : sans redressement économique et financier, pas de rayonnement international. Du fait de l’ascension du Brésil et de l’Inde, l’économie française devrait passer du 5ème au 7ème rang mondial.

Sur le plan stratégique, la puissance militaire américaine conservera son leadership mais relatif alors que se développeront de nouveaux types d’armes - drones, armes d’extrême précision, défenses antimissiles, cyber-défense… Selon que les crises actuelles de prolifération nucléaire, en particulier en Iran, auront été enrayées ou non, la prolifération sera contenue ou risquera de s’étendre. Des foyers d’instabilité liés au terrorisme et à la criminalité organisée sont à redouter, menaçant des régions voire des pays entiers, particulièrement sur le continent africain, au Proche et au Moyen-Orient.

Au plan général, au cours de ces dix prochaines années l’essor des échanges internationaux et la poursuite de la révolution numérique devraient favoriser pêle-mêle plusieurs tendances de fond : la mondialisation, l’individualisation, les contestations antiautoritaires, les migrations, les métissages, l’organisation en réseaux. Un des enjeux majeurs de cette période sera de chercher à concilier l’interdépendance économique de la planète avec la diversité culturelle des identités, qu’elles soient nationales, religieuses, linguistiques…

Ce « chambardement du monde » se traduira aussi par des évolutions géographiques. La puissance chinoise et asiatique (re)fera de ce continent le principal centre de gravité économique et financier, avec l’Amérique à son orient et l’Europe à son occident. Trois grands ensembles se détacheront, mais il n’y aura pas de pouvoir hégémonique :

- Une Asie pluripolaire autour de Pékin, Tokyo et Delhi, qui sera potentiellement soumise à des tensions Chine-Japon, Chine-Inde, Afghanistan et ses voisins…

- Une Amérique devenue de plus en plus latine, à la fois par la composition de la population des Etats-Unis et par la montée de son sud notamment mexicain et brésilien.

- Un ensemble euro-méditerranéen-africain, qui risque de concentrer les vulnérabilités et les incertitudes : celle de la construction européenne, celle - d’une tout autre nature - du Proche et du Moyen-Orient, celle de l’Afrique. Le monde arabe et, plus largement, musulman, représentera la principale inconnue. Il sera partagé entre des tendances émancipatrices - l’alphabétisation et l’éducation supérieure, la réduction de la fécondité, les aspirations démocratiques

– et des tendances répressives avec le rôle potentiellement croissant
des forces armées d’un côté et des activistes islamistes de l’autre. Le règlement du conflit israélo-palestinien contribuera – ou non – à conjurer le choc détestable mais toujours possible entre Islam et Occident, rendu lui-même plus complexe par les oppositions entre chiites et sunnites et leurs conséquences sur l’ensemble de la région.

Dans cet univers transformé, la France dans le monde et aux yeux du monde maintiendra cependant, à l’horizon de 10 ans, beaucoup de ses fondamentaux. Elle sera toujours un membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies, doté d’une capacité de projection militaire et de l’arme nucléaire ; toujours, avec l’Allemagne, un moteur économique et politique de l’Europe ; toujours le berceau d’entreprises mondiales ; toujours une des premières destinations touristiques internationales, avec des dizaines de millions de visiteurs qui regardent la France comme « un des plus beaux pays du monde » ; toujours une nation technologiquement avancée, porteuse d’une grande histoire, d’une haute culture et qui défend les droits de l’homme ; toujours un pilier de la francophonie, disposant d’une véritable diaspora dont le nombre aura augmenté ; toujours le principal partenaire du Maghreb et un partenaire, espérons-le, croissant – nous y travaillons – de l’Asie, de l’Europe orientale et de l’Amérique latine.

* *

Mesdames et Messieurs,

Promesses et menaces : les unes ou les autres prendront le dessus en fonction notamment de notre capacité à apporter des réponses à plusieurs grands défis. Le Président de la République et le Premier ministre les ont évoqués dans leurs interventions. Ce sont ces défis que notre action extérieure devra affronter avec à mes côtés les ministres Thierry Repentin, Pascal Canfin, Hélène Conway, Yamina Benguigui, ainsi que vous tous. Nous possédons pour cela de réels atouts.

- Le défi de la stabilité et de la sécurité. Contrairement à ce qui est souvent affirmé, le monde actuel, s’il n’est plus ni bipolaire ni unipolaire, n’est pas (encore) multipolaire : il est plutôt a-polaire ou zéro-polaire. Constitué d’acteurs nombreux, de taille et de nature diverse (étatiques et non étatiques), il se déploie en effet sans que l’un de ces acteurs ou une régulation par plusieurs d’entre eux assure une gouvernance mondiale efficace et incontestée. Les structures héritées du siècle dernier et dont nous sommes membres à part entière (ONU, FMI, Banque mondiale, OMC, G8/G20…) jouent un rôle utile, mais elles peinent à répondre aux crises et aux défis. Outre des conflits localisés, au moins quatre évolutions seront décisives : le rapport au monde des Etats-Unis, devenus exportateurs nets d’énergie, alternant entre le retrait et l’intervention ; l’affirmation politique des grandes puissances émergentes (Chine, Inde, Brésil, Afrique du Sud) dans le règlement international des crises ; la dissémination nucléaire (Corée du Nord et surtout Iran) ; enfin, notre capacité collective à rendre le système international plus stable, plus efficace et plus légitime. La France s’engagera en permanence pour la sécurité internationale et pour la stabilité.

- Le défi de la croissance et de la régulation économique. La mondialisation actuelle est à la fois celle d’avancées économico-technologiques impressionnantes et celle de la répétition des crises financières, du commerce souvent inéquitable, du dumping social et environnemental, des inégalités et souvent du chômage de masse. Un des défis majeurs sera d’avancer vers un système de régulation économique reposant, ainsi que nous le plaidons, sur des institutions et des normes respectées, qui permette de remédier à ces déséquilibres. L’insertion des grands pays émergents dans ce modèle de régulation dépendra de leur capacité à surmonter leurs propres déséquilibres internes qui pourront se traduire par des « accidents de parcours » susceptibles d’enrayer brutalement leur croissance et d’entraîner des conséquences internationales spectaculaires. L’Europe, qui a pris un retard de compétitivité, devra apporter sa propre contribution à la croissance, et la France être partie prenante des évolutions nécessaires pour y parvenir.

- Le défi du développement soutenable. 1,3 milliard d’individus vivent sous le seuil de pauvreté, l’éradication de la pauvreté constituera un des grands enjeux des prochaines années. L’objectif est clair : un monde débarrassé de la faim, où chacun puisse accéder à l’éducation et aux services de santé de base. Cela suppose une croissance économique soutenue, un partage plus équitable des fruits de cette croissance et un modèle de développement durable. Sans changement de fond, les crises à venir auront de plus en plus pour origine la lutte pour l’accès aux ressources énergétiques, minérales et hydriques et les pressions seront très fortes sur l’environnement et les ressources : climat, biodiversité, eau, alimentation ; notre production agricole et son excellence importeront d’autant plus. Les prévisions les plus récentes sur le réchauffement climatique sont littéralement catastrophiques. Nous devrons nous donner les moyens de contenir la hausse des températures à moins de deux degrés, disposer des financements (innovants) pour procéder aux investissements nécessaires et mettre en place les structures de régulation adéquates. Ce sera un des principaux défis de la période et singulièrement de la conférence, présidée par la France, « Paris Climat 2015 » sur le changement climatique. Vous serez tous mobilisés pour sa préparation. Une certitude : la question environnementale revêtira une acuité majeure.

- Le défi de la démocratie. Partout, les mouvements démocratiques à l’œuvre traduisent une soif de liberté, de dignité et de changement qui peut être aussi – on le constate – source d’incertitudes et de violences. S’agissant des « révolutions arabes », les situations actuelles montrent – souvent tragiquement – qu’elles ne peuvent pas réussir si elles veulent islamiser la société à marche forcée, si elles récusent une pratique inclusive du gouvernement, si elles ne traitent pas les problèmes économiques. Contribuer au succès de ces transitions démocratiques constitue un immense et difficile défi. Pour le relever et échapper à l’alternative dictature militaire / dictature religieuse, il faudra réaffirmer le caractère incontournable des processus politiques civils, la recherche de gouvernements inclusifs, l’apprentissage du respect des droits individuels, des droits des femmes, de la séparation de la sphère publique et de la sphère privée. Ce sera la position de la France.

- Le défi européen. Enfin, les prochaines années seront décisives pour l’avenir de l’Union européenne. Celle-ci devra résoudre la crise de gestion et de projet qui la mine et répondre à la désaffection de beaucoup de nos concitoyens, qui attendent de l’Union – mais sont déçus - davantage d’emplois, davantage de sécurité au sens large et une vie meilleure. Nous aurons besoin d’une Europe jouant son rôle de stabilisateur et de multiplicateur de puissance. Au sein du couple franco-allemand, la France, comme elle a commencé de le faire, devra favoriser concrètement à la fois la relance et la réorientation de l’Europe. Et répondre avec l’Union à beaucoup de questions. Comment marier durablement le sérieux budgétaire et la croissance pour faire reculer le chômage, en particulier celui des jeunes ? Quelles compétences mettre en commun ? Quelle articulation trouver entre les Etats-membres disposés à avancer ensemble vers davantage d’intégration (zone euro) et ceux qui veulent s’en tenir aux mécanismes actuels, voire même revenir en arrière ? Comment faire évoluer le système alors qu’il est de plus en plus difficile de réviser les traités à 28 Etats membres ? Quelle place pour la démocratie et pour les institutions nationales dans l’intégration européenne ? Il faudra, si je puis dire, « redonner le goût de l’Europe » et la France y prendra sa pleine part.

* *

Pour répondre à ces défis, notre pays devra mobiliser ses forces en s’appuyant sur ce qui fait sa singularité et que je résume en parlant de « puissance d’influence ». C’est pourquoi j’ai fait de cette question le thème directeur de notre conférence. C’est en effet une des spécificités de notre pays : taille moyenne mais capable de peser bien au-delà de son poids seulement militaire, économique ou culturel. Au-delà de nos seuls intérêts, nous devons assumer notre vocation universelle qui fait de nous une « puissance repère », servant souvent de pont entre les nations. Pour renforcer cette influence, je fixe avec le Président de la République cinq grandes orientations à notre diplomatie, sous le contrôle du Parlement.

- La diplomatie de la paix et du multilatéralisme. La France est respectée et écoutée parce qu’elle est une nation responsable, qui sait intervenir au service de la paix et de la sécurité, elle l’a montré récemment au Mali. Nous devrons continuer à jouer ce rôle, en maintenant un outil de défense performant, en agissant pour la stabilité de nos zones stratégiques, en luttant contre le terrorisme, le narcoterrorisme, ses réseaux et ses causes. Partout où nous le pouvons, nous défendrons les libertés contre les terroristes. Nous aiderons les Africains à prendre en main la sécurité de leur continent – ce sera l’objectif du sommet Afrique-France de décembre 2013. Au Proche et au Moyen Orient, nous aurons à rester actifs pour une solution au conflit israélo-palestinien et pour éviter le risque grave de la dissémination nucléaire. En Egypte, en Irak, en Libye, dans des contextes très différents, il faudra non seulement nous attacher à faire reculer les violences, contribuer à relever ces pays politiquement, économiquement, socialement, mais aussi apporter notre appui pour stabiliser la région. En Syrie, notre objectif est le même. Le multilatéralisme devra être au cœur de notre approche. Nous militerons pour une réforme des Nations Unies vers davantage d’efficacité et de légitimité. Nous soutiendrons l’élargissement du Conseil de Sécurité et la création d’un Conseil de Sécurité Economique. Nous devrons respecter nos alliances traditionnelles tout en nous efforçant de construire des alliances nouvelles en fonction des enjeux, par exemple entre l’Europe et l’Afrique sur le climat. Nous pourrons nous appuyer davantage sur les acteurs non-étatiques, notamment les ONG.

- La diplomatie des valeurs et de la démocratie. Partout nous devrons porter la voix de la démocratie, qui implique la tenue d’élections libres mais ne s’y réduit pas, et en faveur du respect des droits humains, notamment ceux des femmes et des minorités. Ces orientations, conformes à nos principes et à notre histoire, sont en phase avec les nécessités de l’avenir. Je souhaite que nous continuions d’agir notamment pour l’abolition universelle de la peine de mort et pour lutter contre l’homophobie. Nous ferons le maximum pour que les otages français puissent être libérés.

- La diplomatie économique. Pour demeurer une puissance d’influence, la France devra demeurer elle-même une force économique de premier plan. Evidemment, cela ne dépend pas que de l’administration : l’ensemble des acteurs privés et publics devront contribuer au redressement et se mobiliser pour l’amélioration de notre compétitivité, liée à l’innovation, à la formation, la recherche, l’investissement, la montée en gamme qui sont les clés de la croissance, donc de l’emploi. La diplomatie a un rôle important à jouer : nous devrons amplifier notre mobilisation. Je souhaite notamment souligner trois domaines : agir pour attirer en France davantage d’investissements et de touristes étrangers, sources d’emplois – et j’insiste sur votre engagement personnel et urgent pour augmenter, en liaison avec les acteurs concernés, le nombre de touristes à destination de la France - ; défendre, sur la base de la réciprocité, les intérêts de notre économie dans les enceintes et les discussions internationales ; encourager nos PME et ETI, insuffisamment présentes à l’export. En France, seulement une entreprise sur vingt se porte sur le marché international contre une sur dix en Allemagne ! Nous devrons davantage connecter le tissu économique local français et notre réseau diplomatique international, comme nous avons commencé de le faire notamment avec les ambassadeurs pour les régions et les représentants spéciaux que j’ai nommés dans quelques pays et que je remercie profondément pour leur action.

- La diplomatie du développement et de l’environnement. Avec près de 10% de l’aide internationale distribuée (4ème bailleur mondial), la France est un acteur majeur du développement. L’AFD est à nos côtés. Notre objectif sera de lutter contre la pauvreté et de préserver la planète. L’expertise et l’offre européenne et française y contribueront. Nous devrons placer l’environnement au cœur de nos actions. Ce sera l’enjeu des négociations aux Nations Unies concernant le nouveau cadre mondial de l’action pour le développement après 2015 ainsi que de l’accord climatique ambitieux qui sera recherché lors de la Conférence de Paris, applicable à tous les pays après 2020. L’ensemble de notre réseau devra contribuer au succès de cette réunion majeure.

  • La diplomatie culturelle, scientifique et francophone. La culture, l’éducation et la science comptent parmi nos atouts essentiels, tout comme notre langue, qui sera parlée en 2025 par environ 400 millions de personnes. Nous devrons mobiliser ces atouts en les tournant davantage vers les pays à fort potentiel, alors même que la concurrence pour l’influence culturelle se renforce avec la montée en puissance des émergents. En matière scientifique et universitaire, nous devrons développer nos partenariats et affirmer le site France comme un lieu central d’accueil et d’échanges pour les étudiants et les chercheurs étrangers, les laboratoires et les incubateurs. Dans le grand jeu triangulaire Amériques/Europe/Asie, nous chercherons à être la référence européenne de ces partenariats universitaires nouveaux, couplée à une libéralisation-accélération de la délivrance des visas. Nous nous appuierons sur la francophonie en développant l’enseignement du français et en consolidant notre réseau d’établissements d’enseignement à l’étranger, y compris d’enseignement supérieur. Notre audiovisuel, notamment notre réseau international, occupera une place centrale dans notre stratégie d’influence.

    * *

Mesdames et Messieurs,

Pour mettre en œuvre ces choix, nous avons besoin de priorités géographiques. Nous modèlerons notre action sur la nouvelle cartographie du monde. L’adaptation de notre réseau et la carte des déplacements ministériels devront refléter ces choix.

Certaines constantes demeureront. A l’égard des autres membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations Unies, nous respecterons nos liens traditionnels d’alliance amicale avec les uns et de partenariat avec les autres dans une relation stable et positive. Nous assurerons notre rôle de puissance d’équilibre, plaidant pour l’indépendance des peuples, la démocratie, les droits de l’Homme et la paix. Nous défendrons à la fois nos intérêts propres et une approche universelle, en particulier pour aider les plus pauvres, notamment le Sahel. Nous devrons être très présents dans toute l’Afrique, à commencer mais pas seulement par les pays francophones. C’est notre intérêt et celui de l’Afrique, continent à l’expansion future vigoureuse, de resserrer nos liens avec tous, y compris d’abord avec le Maghreb. Au Moyen-Orient, nos intérêts humains, politiques et économiques sont également majeurs, même si nos moyens d’action sont plus limités. Avec l’Union européenne, nous resterons impliqués pour favoriser, là comme ailleurs, des solutions de démocratie, de paix et de développement. Nous consoliderons nos relations stratégiques avec les pays du Golfe qui pourront compter sur nous comme nous devrons pouvoir compter sur eux.

Il faudra accélérer certaines évolutions. En Asie, la France devra rattraper le temps perdu. Avec la Chine, nous pratiquerons une relation sereine et stable, en visant à rééquilibrer notre balance commerciale lourdement déficitaire. Avec le Japon, nous construirons ensemble des partenariats y compris dans les pays tiers. Avec l’Inde, future première puissance démocratique et démographique, nous aurons à développer nos échanges dans tous les domaines, notamment les technologies avancées. Et nous resserrerons nos liens avec les pays de l’ASEAN - plus de 600 millions d’habitants - qui souhaitent diversifier leurs relations avec d’autres que leurs puissants voisins. Notre présence devra aussi se renforcer dans l’ensemble de l’Amérique latine, qu’il s’agisse des plus grands pays - Brésil et Mexique auxquels tant de liens nous attachent - ou des néo-émergents comme la Colombie et le Pérou, auxquels nous lient des valeurs, une culture et de considérables possibilités communes. Avec la Russie – au-delà de désaccords connus – nous souhaitons une relation proche compte tenu de nos liens traditionnels, des immenses ressources de ce pays et de ses besoins de développement. D’une façon générale, nous développerons nos relations avec les BRICS, appelés à jouer un rôle croissant dans l’économie et le système politique international, mais aussi avec les pays dits moyens émergents de tous les continents, qui contesteront d’ailleurs probablement la légitimité des précédents. Ces pays en forte croissance cherchent à diversifier leurs relations extérieures et sont souvent à l’unisson des préoccupations et des valeurs de la France. Nous constituerons avec eux un réseau capable de faire écho à leurs préoccupations et de démultiplier notre influence.

En parallèle, nous resterons un moteur de l’Europe, où se joue une grande part de notre avenir et de notre influence. La prochaine présidence française de l’Union européenne interviendra exactement dans 10 ans, en 2023. D’ici là, plusieurs scénarii d’évolution sont envisageables : ils vont d’une spirale régressive malheureusement possible, dans laquelle les Européens, de plus en plus rongés par le doute et la méfiance, se distancient de l’Union, jusqu’à une intégration forte, en passant par une simple consolidation plus ou moins bancale de l’existant. La France, à condition qu’elle réussisse les réformes internes qu’elle a engagées et qui détermineront son influence, est attendue sur son projet d’ensemble pour l’avenir de l’Union. Celle-ci sera à cette date en voie de s’élargir aux pays des Balkans et comprendra, souhaitons-le, toujours le Royaume-Uni malgré les lourdes incertitudes de son référendum post 2015. Nous chercherons à fixer les termes du débat avec notre projet d’« intégration solidaire », d’« Europe différenciée », comportant plusieurs cercles correspondant à divers degrés d’intégration. Le prochain renouvellement des institutions lors des élections européennes de 2014 sera décisif. D’ores et déjà, le Président de la République a évoqué nos propositions autour de quelques thèmes que je reprendrai en des termes voisins : simplifier, protéger, avancer, contrôler.

Pour simplifier le fonctionnement européen, l’administration devra mieux respecter la subsidiarité, le déclenchement des coopérations renforcées entre Etats devra être facilité, une présidence stabilisée de l’Eurogroupe être mise en place au service d’un véritable gouvernement économique de la zone Euro, lisible et crédible. La fonction de protection de l’Union sera consolidée. La protection du marché intérieur doit exclure de multiplier les exceptions et clauses de sauvegarde. La protection de l’ensemble de l’Union lors des négociations commerciales internationales appellera un vrai respect de l’exigence de réciprocité. Pour la protection des travailleurs, nous mettrons l’accent sur la dimension sociale de l’Europe, en particulier la question dite des « travailleurs détachés ». L’Union devra réaliser aussi des avancées dans le contenu de ses politiques : politique énergétique, industrielle et environnementale ; développement du numérique ; politique de la concurrence, qu’il faudra apprécier à l’échelle mondiale plutôt qu’intra européenne ; éducation et recherche ; union bancaire et lutte contre l’évasion fiscale ; politique de défense qui donnera matière à un Conseil européen en décembre prochain dont nous attendons un progrès réel. Enfin, la France proposera de faciliter un meilleur contrôle démocratique de l’Union, qu’il s’agisse du Parlement européen ou des parlements nationaux : leurs pouvoirs d’initiative et de contrôle devront être accrus, ainsi que le dialogue avec les partenaires sociaux. L’ensemble de ces propositions, pour lesquelles un accord avec l’Allemagne sera prioritairement recherché, mais aussi avec d’autres Etats-membres comme la Pologne, l’Italie ou l’Espagne, viseront à remédier aux principales carences de l’Union et à redonner aux Européens confiance dans l’Europe. Notre choix sera clairement européen : non pas moins d’Europe ou plus d’Europe, mais mieux d’Europe.

* *

Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,

Pour mettre en œuvre ces choix, nous aurons besoin de continuer à adapter l’action et l’organisation du Quai d’Orsay. Pour maintenir et renforcer l’influence française, ces évolutions devront répondre à trois principes : présence, alliances, cohérence.

La France – métropole et outremers - conservera sa vocation à être présente sur l’ensemble du globe. Cette universalité ne signifie ni exhaustivité ni uniformité, mais elle supposera le maintien d’un seuil de moyens au-dessous duquel il ne faut pas descendre. La sécurité sera une préoccupation permanente. Notre présence et nos modes d’action seront différenciés. Certains de nos postes diplomatiques seront renforcés, en particulier dans les pays émergents et néo-émergents ; d’autres seront allégés, notamment en Europe et en Amérique du Nord. Des postes à format réduit appelés PTA (postes très allégés) seront créés. Nos méthodes d’action seront, elles aussi, différenciées. La souplesse de nos dispositifs sera accrue. Nos moyens technologiques modernes de communication seront développés. Les visas, je l’ai dit, devront être délivrés beaucoup plus rapidement : c’est une priorité que je vous fixe. Notre action sera également de plus en plus conduite en réseau, qu’il faudra recenser et animer : réseaux d’élèves et d’anciens élèves, de boursiers, de correspondants économiques, culturels, scientifiques, qui devront être activés. Je vous demande, dès votre retour en poste, de prendre en main ce dossier des réseaux personnellement. Notre présence se manifestera notamment à travers les Français de l’étranger dont le nombre devrait passer dans cette période de 2,5 à 3 millions. Notre cartographie diplomatique et consulaire continuera d’être adaptée en conséquence, le maillage des établissements d’enseignement français à l’étranger aussi.

Notre présence est liée à nos alliances, que nous aurons à renforcer. L’Union européenne est beaucoup plus qu’une alliance. Le Service Européen d’Action Extérieure prendra une place accrue et la dimension européenne devra être de plus en plus intégrée dans l’organisation et l’action de nos postes diplomatiques. Nous conduirons une stratégie de mutualisation et de colocalisations européennes. D’autres « alliances » devront être explorées et exploitées. D’abord la francophonie, dont il faudra veiller à ce que la France reste un acteur majeur. A nos portes, nous devrons développer la coopération au sein de l’espace euro-méditerranéen, à travers la « Méditerranée des projets » au moyen du Secrétariat général de l’UPM et du cercle prometteur du « 5 + 5 » entre les pays du Nord et du Sud de la Méditerranée. Quant à l’OTAN, notre participation n’est pas contradictoire avec les avancées souhaitables de la défense européenne. Nous conforterons ou susciterons plusieurs formes d’alliances avec l’Asie, l’Amérique latine et le Pacifique. Comme je l’ai mentionné, elles devront être particulièrement recherchées avec les pays moyens-émergents, sensibles à notre positionnement et proches de nous.

Présence et alliances impliqueront un renforcement de la cohérence de notre action internationale. A l’échelon central, le Quai d’Orsay devra se coordonner davantage avec les autres ministères et réciproquement. Les découpages ministériels pourront évoluer dans cette période, mais la cohérence devra s’imposer en tout état de cause dans les domaines industriel et commercial, éducatif, culturel et scientifique, ainsi qu’en matière de défense et d’expertise. Les programmes d’action internationale des ministères ainsi que leur politique internationale de ressources humaines devront être mieux concertés. Plus l’action extérieure et la présence de la France seront diversifiées, plus leur cohérence sur le terrain devra être assurée et c’est à vous, Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs, que ce rôle revient. Cette cohérence sera renforcée entre les disciplines : la diplomatie économique devra savoir être aussi culturelle et scientifique, francophone, favorable au développement et décentralisée. Avec le même dévouement qu’aujourd’hui dont je félicite et remercie chaque collaborateur du Quai d’Orsay, quelle que soit sa place dans la hiérarchie, son pays d’affectation et son statut. Avec davantage de femmes et d’acteurs du monde de l’entreprise notamment dans les postes de responsabilité ainsi que des formations et des parcours diversifiés. Les diplomates seront de plus en plus à la fois des spécialistes et des ensembliers, gestionnaires et communicants, trilingues, soumis à évaluation périodique et comptables des résultats. Notre approche, traditionnellement dominée par une culture politique et littéraire – dont je suis -, sera davantage tournée vers la promotion de la France de l’invention, de la science et de la technologie, des entrepreneurs et de la jeunesse.

* *

Mesdames et Messieurs,

Quels que soient les changements importants qui interviendront à l’horizon de 10 ans et que je viens de décrire, nous savons vous et moi que le jeu international des Etats continuera d’être une arène où les nations défendront âprement leurs intérêts sur la base de rapports de puissance. Le monde connaît une période de transition vers ce qu’on peut appeler une nouvelle géographie de la puissance. Dans ce « grand chambardement », la France possède toutes ses chances. Notre pays a l’atout d’être perçu comme un acteur global : il est capital qu’il le reste. La reconquête de nos marges de manœuvre économiques et financières déterminera notre capacité à demeurer une puissance d’influence, qui conserve sa souveraineté. La restauration du levier européen – sur lequel nous pèserons - sera décisive. La France bénéficie, quoi qu’on dise, d’un Etat qui fonctionne, d’un statut international incontesté et d’atouts pour relever chacun des défis de la période. A nous de mettre ces atouts, selon les lignes que j’ai résumées, au service d’une stratégie mondiale dans laquelle la France restera une « puissance repère ».

Quel avenir international pour notre pays ? Ayant évoqué notre cap, je nous propose de faire nôtre la réponse brève mais forte d’Abraham Lincoln : « La meilleure façon de prévoir notre avenir, c’est de le construire ». Et pour cela, le Président de la République, le gouvernement et moi-même vous faisons pleine confiance. Merci.

Discours de Laurent Fabius à la cloture de la conférence des ambassadeurs


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