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Discours de Laurent Fabius lors de l’ouverture des Assises de l’industrie (Paris, 06 novembre 2013)

Monsieur le Directeur,
Mesdames et Messieurs,

Que le ministre des Affaires étrangères soit convié à ouvrir – pour la première fois, je crois - ces Assises de l’industrie, que vous avez choisi de tourner vers le monde, traduit la nécessaire mobilisation générale de notre pays au service du redressement économique et industriel. Pour moi - j’ai été jadis ministre de l’Industrie et de la Recherche, Premier Ministre, Ministre de l’Economie et des Finances, ou aujourd’hui patron de notre diplomatie -, cela n’a jamais fait de doute, l’industrie est indispensable, elle constitue le support nécessaire de notre puissance économique et son champ d’extension est désormais le monde. C’est un enjeu de progrès : l’emploi et le développement durable ont besoin de l’industrie. C’est un enjeu de souveraineté : notre indépendance repose largement sur les capacités de notre outil industriel. C’est un enjeu d’ambition collective : notre influence dans le monde ne peut durablement être déconnectée de notre poids économique. L’industrie est le socle de la puissance : si nous n’inversons pas la tendance passée, négative, c’est la place de la France qui est menacée.

Comme l’a montré notamment le rapport Gallois, la clef du redressement industriel, c’est l’amélioration de notre compétitivité afin de conquérir ou de reconquérir les marchés internationaux et d’attirer chez nous des investisseurs. Pour y procéder, l’administration ne peut se substituer aux chefs d’entreprise, dirigeants, managers. Mais elle peut et doit les soutenir, vous soutenir. Dans cet esprit, deux erreurs symétriques doivent être écartées. D’une part, le projet d’entreprises sans usine, c’est-à-dire sans base nationale solide : illusion. D’autre part, celui d’usines sans entrepreneurs. La France a besoin d’industries, d’usines et d’entrepreneurs.

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Mesdames et Messieurs,

Depuis pas mal d’années, notre compétitivité s’est dégradée, ce dont témoigne le juge de paix en la matière – le creusement de notre déficit extérieur. Presque deux millions d’emplois industriels ont été détruits en 20 ans. La part de l’industrie dans la production a chuté massivement. C’est un drame pour les salariés, un drame pour les entrepreneurs, un drame pour les territoires et pour la France. Je ne reviendrai pas longuement sur le constat que vous connaissez comme moi et qui a été établi précisément par Louis Gallois.

Certes, notre pays dispose d’atouts majeurs : de grandes entreprises leaders dans leur domaine, des PME innovantes, des infrastructures de qualité, une main-d’œuvre qualifiée, une recherche de premier plan, une épargne abondante, atouts traditionnellement cités auxquels j’ajouterai, une administration compétente et honnête. Tout cela est vrai même si, dans certains domaines nous reculons dans les classements internationaux. Mais des problèmes importants existent qu’il ne faut certainement pas cacher si on veut les résoudre.

D’une part, notre niveau de gamme industriel est trop faible, notamment vis-à-vis de l’Allemagne. La différenciation insuffisante de nos produits nous rend plus sensibles à la compétitivité-coût et à un euro cher. Nous créons de nombreuses PME, mais elles ne parviennent pas à croître suffisamment, pour devenir des ETI solides, exportatrices.

D’autre part, la profitabilité des entreprises françaises, en particulier industrielles, est aujourd’hui une des plus faibles des pays de l’OCDE. Les résultats favorables des entreprises du CAC 40 ne doivent pas nous égarer : elles ne représentent évidemment pas toute l’industrie et elles ne réalisent en France que 10% de leur profit. En France, les marges bénéficiaires de l’industrie reculent depuis 2001. Cela est dû notamment au fait que les salaires réels augmentent plus vite que la productivité du travail. D’où un problème d’attractivité : la rentabilité du capital étant relativement faible, les investissements se dirigent moins vers la France, l’industrie recule et cela pèse sur notre croissance potentielle, j’ajoute, s’agissant de la productivité, qu’elle progresse souvent de manière satisfaisante dans l’industrie, mais pas ou pas assez, en revanche, dans les services et la construction. Les coûts de production dans ces deux secteurs pèsent sur la compétitivité de l’industrie, qui en est le premier client.

Au moins quatre grandes causes structurelles expliquent le décrochage de notre industrie. La recherche, l’innovation et la formation sont encore trop peu articulées avec l’industrie. Notre tissu industriel est insuffisamment structuré, ce dont pâtissent nos PME. Les flux de financement sont trop peu orientés vers l’industrie. Enfin, le marché du travail rencontre des déficiences.

Des décisions ont été prises ou sont en passe de l’être afin de répondre à ces problèmes. Le pacte pour la croissance, la compétitivité et l’emploi ; le plan pour les investissements d’avenir ; la création de la BPI ; l’accord sur la sécurisation de l’emploi ; le décret de réforme de la formation ; les 34 plans sectoriels pour la nouvelle France industrielle ; les efforts de structuration des filières. Ces mesures sont positives. La plupart sont opérationnelles, notamment le crédit d’impôt compétitivité-emploi. Elles commencent, semble-t-il, à porter leurs fruits même si la situation passée pèse encore très lourdement. Il faut les prolonger et même les amplifier. Je pense en particulier à l’innovation et à l’investissement, qui doivent être au cœur de notre stratégie. Pour se redresser, la France doit mieux différencier ses produits. Elle doit encourager les entrepreneurs à investir, à prendre des risques, à exporter. Pour l’emploi, il faut de la croissance ; pour la croissance, il faut de la compétitivité ; pour la compétitivité, il faut de l’investissement et de l’innovation.

Pour cela, Mesdames et Messieurs, je l’avais dit il y a déjà plusieurs années alors que la France était plus compétitive, il faut être très vigilant concernant la pression fiscale, notamment sur les entreprises. Nous vivons dans un monde ouvert. Pour améliorer les marges de nos entreprises afin d’attirer des investissements et pour donner à nos PME l’envie et la capacité de se développer, la politique fiscale doit envoyer des signaux clairs. Dans le même temps, nous avons besoin de davantage d’investissements. Pour l’avenir, nous devons développer nos infrastructures, assurer notre approvisionnement énergétique en développant notamment les énergies renouvelables et les économies d’énergie, rester à la pointe de la recherche… Nous devons aussi améliorer l’éducation et la formation. Et, autre terme de l’équation, nous devons procéder au redressement des finances publiques et au désendettement du pays. Non par fétichisme ou par orthodoxie, mais parce que c’est une condition de notre souveraineté, de notre crédibilité et de notre capacité à investir dans l’avenir. Pour y parvenir, le chemin tient en deux mots, aisés à définir, difficiles à tenir mais indispensables à notre redressement, dépenser moins et investir plus.

Cela implique en particulier de rendre l’action de l’Etat, des collectivités locales et des administrations sociales plus efficace. Les comparaisons internationales montrent en la matière un retard. Selon certaines évaluations, nos services publics pourraient fournir le même niveau de service avec plusieurs points de PIB en moins.

Mesdames et Messieurs, cela ne dépend pas que de la France. Il est également indispensable que l’action de l’Union européenne soutienne davantage l’industrie. Il ne s’agit pas de se défausser sur l’Europe, mais de remédier aux défauts des politiques européennes dans ce domaine. Toute l’action de l’Union devrait être évaluée à l’aune de la compétitivité. Elle devrait se doter – nous le proposons – d’une politique commune en matière d’énergie. De grands programmes européens, notamment en matière de recherche dans les technologies d’avenir – biotechnologies, transition énergétique, numérique… – doivent être lancés, à l’instar de Galileo ou d’Ariane. La politique de la concurrence doit être mise au service de la compétitivité industrielle européenne, évaluée donc à l’aune de la concurrence mondiale et non intra européenne, alors qu’elle l’a trop souvent ignorée. La politique commerciale, elle, doit mettre en œuvre concrètement le principe de réciprocité. Enfin – c’est un sujet majeur pour beaucoup d’entre vous – nous avons besoin d’un euro à un niveau acceptable par rapport aux principales économies mondiales. On parle avec fierté d’euro fort, alors qu’il s’agit souvent seulement d’un euro cher. Le FMI lui-même réclame davantage de souplesse dans notre politique monétaire !

* *

Mesdames et Messieurs,

L’objectif de rétablissement de notre compétitivité, qui est celui du Président de la République et du gouvernement, exige aussi de mieux organiser le soutien à nos entreprises à l’étranger et de développer l’attractivité de la France. Nous devons chercher la croissance partout là où elle est. C’est le rôle de la diplomatie économique.

Celle-ci est d’autant plus nécessaire que, nous ne vivons pas seulement une crise mais un véritable changement du monde. L’irruption de nouvelles technologies rebat les cartes. Si l’âge de bronze a succédé à l’âge de pierre, ce n’est pas par manque de pierre. En 2011, pour la première fois, la contribution du Sud à la croissance mondiale a été supérieure à celle du Nord. Nous constatons une inversion des pôles de croissance, un bouleversement de la hiérarchie des puissances avec les grands émergents, en réalité déjà « émergés », les néo-émergents en Asie et en Amérique du sud notamment, et les perspectives considérables de développement de l’Afrique, ce continent du futur. Nous devons aller chercher la croissance sur ces marchés et le faire maintenant.

C’est le rôle du gouvernement, de tout le gouvernement, de vous y aider, nous dont la mission est de comprendre et d’anticiper, mieux, ces changements, de les orienter et d’y adapter autant que possible notre action extérieure. Dans ce monde incertain et concurrentiel, notre diplomatie peut et doit être mieux utilisée par nos entreprises. La sphère économique et la sphère diplomatique se recoupent largement.

En ce sens, j’ai engagé une adaptation de notre appareil diplomatique, afin qu’il se renforce auprès des nouvelles puissances, là où se construit le monde de demain. Avec mes collègues plus particulièrement chargés des aspects économiques et financiers, nous nous portons davantage vers l’Asie, vers l’Afrique, l’Amérique du sud, la Russie. Nous nous renforçons auprès des grands émergents - Chine, Inde, Brésil. Mais aussi - cela n’a pas été suffisamment le cas dans le passé - vers les néo-émergents. Je pense notamment au Mexique, à la Colombie, au Pérou, à la Turquie, à l’Indonésie, à la Corée, à l’Afrique du Sud, à d’autres encore. J’étais il y a peu au Panama, en Mongolie, en Angola. Ces pays constituent de nouvelles cibles de développement et nous devons y être opérationnels avec les moyens nécessaires pour y appuyer nos entreprises.

Certes, la mobilisation de nos ambassadeurs et de l’ensemble de notre réseau diplomatique au service de nos entreprises n’est pas une nouveauté. Beaucoup d’entre vous ont déjà bénéficié depuis des années de l’appui de notre réseau. Mais il m’est apparu nécessaire et possible de faire plus et mieux pour développer un véritable « réflexe économique » au service de l’activité en France, dans un contexte marqué par une concurrence mondiale de plus en plus forte en matière d’exportations ou d’attractivité des territoires, et par l’exigence d’un usage meilleur des moyens publics.

Nous avons donc décidé de mobiliser l’ensemble des administrations qui sont impliquées dans le domaine économique international – c’est la diplomatie économique – avec trois objectifs principaux. C’est la feuille de route que j’ai fixée à tous nos ambassadeurs, qui juridiquement et pratiquement dirigent notre action à l’étranger.

Le premier objectif, c’est de soutenir les entreprises dans leur expansion internationale et dans leur conquête des marchés. Le deuxième, c’est de promouvoir le site France auprès des investisseurs étrangers. Le troisième, plus original mais aussi nécessaire, c’est de systématiser l’intégration de nos intérêts économiques en amont de nos prises de position dans les négociations européennes et internationales.

La diplomatie économique est un exercice collectif par nature. Je dois m’assurer que l’ensemble des services de l’Etat travaille de manière coordonnée en impliquant les entreprises intéressées dans la définition en amont et l’évaluation en aval de nos stratégies dans chaque pays. Le plan export élaboré par la Ministre du Commerce Extérieur, ciblant à la fois des secteurs prioritaires et des pays à fort potentiel, est appliqué par l’ensemble du gouvernement. Dans la quasi-totalité des 120 pays ayant un flux commercial avec la France de plus de 50 millions d’euros, un Conseil économique a été créé, réunissant autour de l’ambassadeur les entrepreneurs concernés et les administrations, pour accompagner notre diplomatie économique. Les entreprises, en exprimant leurs besoins, définissent avec nous la stratégie de la diplomatie économique.

De nombreux dispositifs mis en place depuis un an et demi ont également commencé de susciter des résultats, chacun à leur niveau. Une réforme des visas est en cours pour faciliter les échanges. J’ai nommé, des « représentants spéciaux » pour accompagner les relations économiques avec certains pays clefs et les porter à haut niveau. Des ambassadeurs pour les régions apportent leur expertise et leur soutien au tissu économique local. Nous déployons des experts de l’innovation directement au sein des « clusters » étrangers les plus importants, en lien avec les pôles de compétitivité français. Bien d’autres mesures sont et seront prises. Pour coordonner tout cela, j’ai créé une Direction des entreprises au Quai d’Orsay, chargée d’animer la diplomatie économique. Je l’ai confié à un diplomate qui a passé 10 ans de sa vie dans le privé : elle est à votre disposition.

Ce dispositif contribue déjà à produire des résultats : le contrat historique du métro de Riyad ; les Airbus vendus au Sri-Lanka ; l’expansion des réseaux aériens français au Gabon, en Mauritanie, au Cameroun ; la création d’une usine de montage au Kazakhstan. Je pourrai continuer la liste…

Dans chacun des plus de 60 pays que j’ai personnellement visités, à chacun des 16 tours du monde que j’ai effectués depuis 16 mois, j’ai plaidé concrètement pour notre industrie, pour nos entreprises, pour nos marchés, sans jamais séparer la diplomatie économique, la diplomatie culturelle, éducative et linguistique, la diplomatie politique et de sécurité, tant il est vrai que le rayonnement de la France est l’addition de tout cela et qu’une France prétendant à l’influence politique sans disposer d’une puissance économique serait en leurre, autant qu’une puissance économique sans stratégie diplomatique ne serait pas conforme à la mission de la France.

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Mesdames et Messieurs,

L’appui à notre industrie, la mise en œuvre de notre stratégie industrielle est donc prioritaire. L’ensemble du gouvernement a pour mission d’y participer. Pour ce qui concerne le Quai d’Orsay, le renforcement de la diplomatie économique est une nécessité et elle devient chaque jour davantage une réalité. Les principaux outils que nous avons souhaité mettre en place sont désormais opérationnels. Ils sont à votre service pour répondre à vos demandes, là où sont vos besoins et les marchés qui vous intéressent.

Ma conclusion tient en peu de mots. Je m’adresse aux chefs d’entreprise : le Quai d’Orsay est votre maison. On ne peut pas vouloir, comme je le souhaite, soutenir les entreprises et ne pas en même temps soutenir les entrepreneurs. C’est ensemble que nous réussirons à redresser notre pays. Merci.


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