Syrie - Entretien de Jean-Marc Ayrault au journal Aujourd’hui / Le Parisien : "une politique de la terre brûlée inacceptable" (15 décembre 2016)

La France est prête à discuter avec Poutine, mais il n’y aura pas de solution politique avec Al-Assad, affirme le ministre des Affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault.

par Jannick Alimi

Pour l’ancien Premier ministre, « parler avec Vladimir Poutine ne signifie pas s’aligner sur ses positions »

Les bombardements sur Alep se poursuivent. Que fait la France, que fait l’Europe ?

JEAN-MARC AYRAULT. D’abord, la France ne se tait pas. Elle n’a cessé de dénoncer les crimes et la catastrophe humanitaire qui se déroulent à Alep. Depuis cinq ans et le début de ce qu’on a appelé le Printemps arabe, le régime de Bachar al-Assad réprime dans le sang l’opposition démocratique en Syrie et provoque ainsi la radicalisation d’une partie de ces opposants. Progressivement, une logique de guerre totale s’est imposée. La chute d’Alep ne mettra pas un terme à ce conflit. Seule une solution politique est susceptible de ramener la paix et la stabilité. Nous sommes prêts à en discuter avec tous nos partenaires, évidemment avec la Russie.
Les Russes ne semblent pas enclins à discuter avec les Occidentaux…

La Russie s’est engagée militairement en Syrie pour accompagner et sauver son allié Bachar al-Assad. Le régime syrien, la Russie et l’Iran prétendent mener une guerre contre le terrorisme mais se concentrent en fait sur l’opposition. C’est parce qu’ils ont donné la priorité à leurs opérations à Alep que Daech a ainsi pu reconquérir Palmyre. A Alep, il existe des groupes radicaux islamistes mais ils sont minoritaires. La Russie doit comprendre qu’une victoire au côté d’Assad ne lui permettra pas de gagner la paix. Car les bombardements alimentent la radicalisation et le terrorisme. Et la guerre va continuer. L’objectif est d’ouvrir une perspective de paix en Syrie. Dans cet esprit, notre contribution financière à la reconstruction n’est envisageable que si une véritable transition politique est engagée.

Que faire précisément ?

Tout d’abord, sauver les populations civiles. La France vient de proposer de mettre en place des observateurs de l’ONU afin d’organiser une évacuation des populations civiles d’Alep garantissant leur sécurité. Ensuite, il faut que les parties, régime comme opposition, reprennent le chemin de la table des négociations, avec le soutien de la communauté internationale. Je reçois aujourd’hui l’envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies négociateur pour la Syrie, Staffan de Mistura, et c’est le message que je vais lui faire passer.

Cela signifie que les Occidentaux n’ont pas d’autre choix que de parler avec Bachar al-Assad et Poutine ?

François Fillon et certains membres de son entourage considèrent que la seule alternative possible, c’est de se rallier à Bachar al-Assad ou de laisser prospérer le terrorisme. C’est précisément le discours que tient Assad lui-même. Il est inacceptable. Quand j’entends le député LR Thierry Mariani se vanter de passer Noël à Alep et de tout faire pour rencontrer le président syrien, les bras m’en tombent. Ce qu’il faut maintenant, c’est reprendre les négociations en vue d’une transition politique sur la base de la résolution 2254 du Conseil de sécurité de l’ONU. C’est la seule méthode qui puisse permettre à la Syrie de retrouver son unité, tout en assurant la protection des minorités. Une telle évolution politique ne pourra pas se faire avec Bachar al-Assad. La France et l’Europe doivent être claires et fermes avec la Russie tout en continuant à parler avec elle. Parler avec Vladimir Poutine ne signifie pas s’aligner sur ses positions

Pensez-vous que Poutine soit prêt à signer un tel accord alors qu’il est maître de la situation ?

Vladimir Poutine doit prendre conscience que ce qu’il croit être une position de force aujourd’hui n’est qu’une victoire à la Pyrrhus et qu’aucune solution de paix ne peut en sortir. Sans transition politique, le terrorisme se renforcera. La politique de la terre brûlée que la Russie a conduite en Tchétchénie est inacceptable. Si elle persiste, la Russie portera la responsabilité morale et le fardeau politique, financier et militaire de ce qui deviendra rapidement un vrai bourbier à l’instar de ce qu’a été l’Afghanistan dans les années 1980.

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