Entretien de Jean-Marc Ayrault au quotidien Ouest-France : « Le veto russe est un cadeau aux terroristes » (10 octobre 2016)

Après ce nouveau veto russe, que peut faire la diplomatie ?

Face à la gravité de la situation, la France ne renonce pas, ne renoncera jamais dans son combat pour la paix en Syrie. C’est pourquoi j’ai pris cette initiative de me rendre à Moscou, à Washington et d’aller défendre personnellement, au Conseil de sécurité, le projet français de résolution. Nous devons tout faire, pour un cessez-le-feu, l’arrêt des bombardements, l’accès de l’aide humanitaire. Avec mon homologue, Sergueï Lavrov, nous nous sommes parlé très directement. J’ai appelé la Russie à ne pas être complice de ce qui se passe et d’arrêter son soutien inconditionnel au régime de Bachar Al-Assad. Au Conseil de sécurité, la Russie s’est retrouvée isolée, seule avec le Vénézuéla. La Chine n’a pas voulu opposer son veto.

Que vous répondent les Russes ?

Toujours de la même manière. Nous luttons contre le terrorisme, disentils, auquel ils assimilent l’opposition syrienne. Nous savons très bien que certains groupes sont affiliés à Al- Qaïda et nous les combattons au même titre que nous combattons Daech. Mais soutenir Bachar n’est pas une manière de lutter contre le terrorisme. C’est tout le contraire. La tragédie syrienne appelle notre réprobation pour des raisons morales, mais aussi parce que nous sommes attaqués, chez nous, par le terrorisme. Et l’écrasement de la population d’Alep ne fait que pousser sans cesse davantage une partie de l’opposition à se radicaliser et à se jeter dans les bras de Daech ou d’Al- Nosra. En fait, Assad soutenu par la Russie et l’Iran renforce le terrorisme. Nous ne pouvons pas l’accepter.

Mais ils ont mis leur veto…

Si Alep tombe sous les coups du régime, appuyé par Moscou et Téhéran, il y a un risque sérieux de balkanisation de la Syrie. Avec une partie contrôlée par Assad et le reste par les terroristes. J’ai demandé à Lavrov si c’était le souhait de la Russie.

Et que répond-il ?

J’ai perçu un certain malaise.

Mais ils bombardent. On est face à un mur ?

Imaginer qu’il suffit de placer Alep sous un déluge de bombes, comme à Grozny, pour réduire le terrorisme, c’est faire fausse route. Seule une perspective de paix en Syrie permettra de lutter contre ce fléau. En ce sens, l’usage du veto est un cadeau fait aux terroristes.

Et maintenant ?

Nous voulons une suite. Le 21 octobre, un rapport de l’Onu sur l’utilisation des armes chimiques par le régime syrien sera rendu public. Les bombardements d’Alep ciblent des hôpitaux, des écoles. Le secrétaire général de l’Onu les a qualifiés de crimes de guerre. Nous allons examiner, avec la Cour pénale internationale, comment lutter contre l’impunité. Les acteurs de cette tragédie et leurs complices devront rendre des comptes devant la justice internationale.

La visite de Poutine à Paris le 19 octobre est maintenue ?

Le président de la République tranchera sur les conditions de cette visite, tant il est clair qu’une telle rencontre ne peut donner lieu à des mondanités. La situation est trop grave. Sur la crise à l’est de l’Ukraine, qui crée de nombreuses tensions, un sommet est envisagé à Berlin. Avec la Russie, qui est un partenaire et pas un adversaire, la France est dans une attitude de franchise. Certains, en France, sont tentés par la complaisance. Ce n’est pas le choix du gouvernement. Les Russes donnent parfois l’impression de s’inscrire dans une logique de guerre froide. Ma conviction, c’est que ce n’est ni leur intérêt ni le nôtre.

Propos recueillis par Laurent Marchand
Source : ouest-france.fr

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