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Entretien de Jean-Marc Ayrault au quotidien Libération : « L’Iran et la Russie doivent arrêter la main d’Assad » (27 septembre 2016)

Le ministre français des Affaires étrangères enjoint à Moscou et Téhéran de ne plus se livrer à un « double jeu dans le conflit syrien ».

Doit-on redouter un nouveau Guernica à Alep, comme vous le dites, un Grozny ou un Sarajevo ?

On doit se poser la question. N’y a-t-il pas une stratégie de la part d’Al-Assad de jouer la partition du pays en prenant Alep, dont une partie est assiégée et affamée, et de reprendre le contrôle d’une "Syrie utile" (Lattaquié, Damas, Homs, Alep) ? Damas a pris le prétexte du moindre accroc au cessez-le-feu négocié entre les Etats-Unis et la Russie pour bombarder sauvagement la ville. Le régime veut clairement faire tomber cette cité martyre. Et évacuer une partie de la population hostile au régime pour la remplacer par une autre, qui lui serait fidèle.

Quelle option défend la France ?

Celle d’une trêve débouchant sur un cessez-le-feu durable qui permette l’accès à l’aide humanitaire et crée les conditions d’une reprise des négociations en faveur de la paix.

Mais cette option diplomatique échoue depuis plus de cinq ans…

Les parrains du régime, l’Iran et surtout la Russie, peuvent arrêter la main d’Al-Assad. Ils doivent sortir de leur double jeu.

Vous évoquez un double discours des Russes. Le Kremlin fustige, lui, « la rhétorique inadmissible » des Américains et des Britanniques qui parlent de « barbarie » et crimes de guerre.

Ce qui se passe à Alep est constitutif de crimes de guerre. Ceux qui peuvent l’arrêter mais ne le font pas porteront la responsabilité d’avoir fermé les yeux sur de tels crimes ou d’en être complices. Les Russes reprochent aux Américains de ne pas aller jusqu’au bout de la logique de l’accord négocié le 9 septembre, qui vise à distinguer l’opposition non jihadiste de l’opposition jihadiste. Nous combattons Daech, mais aussi l’ex Front al-Nusra, qui s’appelle désormais Fatah al-Sham. Des groupes de l’opposition modérée sont dans une proximité dangereuse avec cette organisation. C’est un vrai sujet que les Russes mettent constamment sur la table… On peut le comprendre.

Le rapport de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques conclut à l’utilisation de chlore par deux fois par le régime contre sa population, sans aucune décision du Conseil de sécurité…

Le JIM, le mécanisme d’enquête et d’attribution de l’ONU, vient de voir son mandat prolongé. Ses travaux ne feront que confirmer ce qui était dénoncé dans son dernier rapport. Nous ne céderons pas sur l’usage des armes chimiques. Il n’y aura pas d’impunité.

Mais la Russie peut une fois de plus utiliser son droit de veto…

Nous le savons. Avec le Royaume-Uni, nous avons d’ailleurs contribué à faire bouger les Etats-Unis pour qu’ils durcissent leur position. Et d’autres pays partagent notre indignation. Le recours aux armes chimiques, les Russes finiront par le condamner. Nous menons une bataille permanente de persuasion. Nous n’avons pas le droit de nous résigner. Il est surprenant que ce conflit ne fasse l’objet de davantage de mobilisation.

Parce que le drame d’Alep se déroule dans un pays musulman ?

Je ne dirais pas ça. Mais cette guerre qui dure depuis cinq ans est complexe. Elle a fait plus de 300 000 morts, 10 millions de réfugiés et de déplacés. Toutes ces populations qui fuient l’horreur restent pour la plupart en Turquie, au Liban ou en Jordanie en espérant rentrer quand la paix sera revenue. Comment ne pas comprendre que plus le régime tape, tue, détruit, plus les mouvements d’opposition se radicalisent, plus cela renforce la menace terroriste, notamment en Europe ?

Vous mettez sur le même plan Daech et le Fatah al-Sham ?

Oui, car ce dernier groupe se revendique d’Al-Qaeda. Même rebaptisé, c’est un mouvement terroriste. Ne réitérons pas les erreurs du passé où certains ont été tentés de distinguer entre bons et mauvais terroristes, comme en Afghanistan.

Pas un seul groupe rebelle ne veut condamner le Fatah al-Sham.

Seuls les radicaux donnent l’impression d’être en mesure de se battre efficacement contre le régime. La virulence et la violence d’Al-Assad renforce l’extrémisme. Le régime joue aussi sur cette ambiguïté. Il dit bombarder Alep pour chasser les terroristes. Or le but est de taper sur les modérés, car ce sont eux qui peuvent se retrouver autour de la table de négociations. C’est ce que Damas souhaite éviter.

Quelles sont les propositions concrètes de la France ?

L’expérience a montré que, faute de confiance et d’une approche collective, les cessations des hostilités se sont progressivement érodées. Chaque fois, la gestion exclusive entre Moscou et Washington a montré ses limites. La France a donc proposé la mise en place d’un mécanisme de supervision et de contrôle qui permettrait d’associer tous les pays concernés, en particulier les voisins de la Syrie. Une telle approche permettrait d’avoir une vision objective de la situation sur le terrain, des violations de la trêve, comme de responsabiliser les pays qui fournissent une aide militaire aux groupes de l’opposition modérée.

La guerre sans fin dans ce pays est-elle le plus gros échec de la politique étrangère américaine et, au-delà, du bilan d’Obama ?

J’étais Premier ministre lorsque la question s’est posée de procéder à des frappes ciblées contre le régime après le franchissement de la « ligne rouge » : l’utilisation des armes chimiques dans la Ghouta. La France était prête, vraiment prête, à lancer les opérations, mais au dernier moment Obama a reculé, les Britanniques ont renoncé. Cela aurait certainement changé le cours des choses.

Que recherchent les Russes ?

Comme les Iraniens, ils se disent en faveur d’une Syrie unitaire. Mais entre le dire et le faire, il y a la réalité. Comme la situation actuelle à Alep. Sergueï Lavrov a toujours rappelé son souhait d’une Syrie unitaire, non confessionnelle, qui préserve les droits des minorités avec une gouvernance de transition. Mais on n’y est pas. Il n’y a plus aucune négociation à Genève. Chaque jour qui passe le montre : Al-Assad ne pourra jamais diriger une Syrie en paix. Ceux qui pensent le contraire, y compris en France, se trompent.

Les forces loyalistes peuvent-elles reprendre Alep ?

C’est très difficile. L’armée du régime est très faible et ne peut y arriver que grâce au soutien aérien russe. C’est pour cela que nous appelons la Russie, qui a plusieurs milliers d’hommes au sol, à faire preuve de responsabilité. Le Venezuela a dit à la tribune de l’ONU : « C’est normal, ce pays a été attaqué par des forces extérieures. » C’est faux. C’est un régime que la Russie et l’Iran soutiennent contre son propre peuple. Nous, nous disons : « Nous soutenons un pays, qui s’appelle la Syrie, et nous l’aiderons à se reconstruire le jour où une transition démocratique sera mise en place. »

Propos recueillis par Christian Losson et Luc Mathieu
Source : www.liberation.fr


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