Accès rapide :

Entretien de Jean-Marc Ayrault au quotidien La Provence : "Continuer les bombardements en Syrie est une catastrophe" (28 octobre 2016)

Le ministre des Affaires étrangères copréside aujourd’hui, avec son homologue marocain Salaheddine Mezouar, la 13e réunion du "Dialogue 5+5 sur la Méditerranée occidentale".

Créée en 1991, cette instance regroupe l’Espagne, la France, l’Italie, Malte et le Portugal au nord de la Méditerranée, l’Algérie, la Libye, le Maroc, la Mauritanie et la Tunisie au sud.

À la Villa Méditerranée, à Marseille, seront abordées les crises régionales qui bouleversent la Syrie, la Libye, le Sahel ou le Proche-Orient. Sous l’angle multifacettes de la lutte contre le terrorisme, de la radicalisation, des trafics, mais aussi du développement économique. Pour l’ancien Premier ministre Jean-Marc Ayrault, c’est aussi l’occasion d’envoyer un signal fort à Marseille.

Cette réunion à Marseille sera-t-elle centrée sur la crise migratoire en Méditerranée ?

Cet espace de dialogue, qui réunit des ministres des Affaires étrangères, permet d’évoquer tous les défis touchant les deux rives de la Méditerranée, au premier rang desquels la lutte contre Daech et contre la radicalisation. Il s’agit des crises régionales, mais aussi des enjeux d’avenir, des attentes de la jeunesse en matière de formation et d’insertion. En améliorant leurs perspectives, ils seront moins enclins à prendre le chemin de l’exil au péril de leur vie ou à se radicaliser. Nous rencontrerons des jeunes avec la Fondation Anna-Lindh à l’occasion de cette réunion. L’objectif est de construire un modèle de développement partagé, y compris sur le changement climatique, puisque la COP 22 se déroulera au Maroc en novembre. Nous chercherons aussi à consolider des pistes communes en réponse à la question migratoire.

Quelles nouvelles pistes peuvent être explorées ?

Chacun doit surveiller ses frontières. L’Union européenne s’est dotée d’un corps européen de garde-frontières, un accord a été signé avec la Turquie et le soutien à la Grèce s’est organisé. Sur la base d’un mandat des Nations Unies, l’opération européenne Eunavfor Med Sophia, avec ses bateaux, lutte contre les trafiquants d’armes et de personnes, qui exploitent les migrants arrivés en Libye après avoir traversé le désert, notamment au Niger. Nous devons renforcer notre coopération avec le gouvernement libyen d’entente nationale, qui reçoit l’appui de la communauté internationale pour permettre à ce pays de retrouver la paix et la stabilité. À La Valette, il y a un an, un sommet entre l’Europe et l’Afrique sur les migrations a permis d’adopter un plan d’action qui prévoit de s’attaquer aux causes profondes des migrations et aux déplacements forcés de population. Ce volet, qui concerne le développement, est extrêmement important.

En quoi consiste-t-il ?

Notre objectif est à la fois de lutter contre les migrations irrégulières, de sauver les gens en mer, mais aussi d’avoir une ambition pour le développement à moyen terme des pays d’origine et de transit, à travers de nombreux projets concrets. C’est dans le même esprit que je me suis battu pour augmenter très sensiblement les moyens consacrés à l’aide publique au développement dans le prochain budget. Si on ne fait pas en sorte que la jeunesse africaine puisse se construire un avenir chez elle, la crise migratoire ne fera que s’aggraver.

Comment luttez-vous contre la radicalisation ?

Par des programmes en matière de prévention et de lutte contre ce fléau, comme par un dialogue responsable avec tous les pays confrontés à ce phénomène. Il ne s’agit pas d’imposer un modèle, mais il y a des valeurs communes : les libertés d’expression, de conscience et de religion font partie des fondamentaux. Sur cette base, à chacun de trouver sa voie. Prenons l’exemple de la Tunisie. Depuis les "Printemps arabes" et la révolte contre la dictature de Ben Ali, nous savons très bien qu’il faut consolider la démocratie. En aidant la Tunisie à assurer sa sécurité dans la durée et en soutenant son développement économique et social. Ce sera l’objectif de la conférence sur les investissements qui aura lieu à Tunis à la fin novembre. À Luxembourg, la semaine dernière, l’Europe des 28 a doublé l’aide financière à la Tunisie.

La France a décidé de prolonger la mission du porte-avions Charles-de-Gaulle dans la lutte contre Daech…

Il restera jusqu’à la fin de l’année pour aider à gagner la bataille de Mossoul qui est très difficile. Nous devons protéger les populations civiles contre la barbarie de Daech. Il s’agit aussi de préparer la suite, de favoriser la mise en place d’une gouvernance politique inclusive, où chaque communauté puisse trouver sa place, afin d’éviter de nouveaux conflits à venir. La France s’y attelle.

De nouveaux bombardements viennent de toucher une école en Syrie…

Je condamne à nouveau les bombardements systématiques en Syrie, pas seulement à Alep. Cette fuite en avant guerrière du gouvernement d’Assad avec le soutien des Russes et des Iraniens est une catastrophe. Nous voulons la reprise du processus politique. L’engagement de la France est total. J’ai visité récemment un camp de réfugiés en Turquie, près de la frontière syrienne. Les gens veulent rentrer chez eux, mais c’est impossible sous les bombardements.

Est-il possible de convaincre les Russes ?

Je m’y suis efforcé et je continuerai inlassablement à dialoguer avec la Russie. À moyen terme, s’ils voient leur propre intérêt, les Russes peuvent bouger. Sinon, c’est une carte blanche aux terroristes qui vont profiter de la radicalisation qu’alimentent ces bombardements. Et le terrorisme est une menace pour tous.

Le choix de Marseille pour le "5+5" était-il une évidence ?

Cette réunion se tient ici à mon initiative. Je souhaitais montrer que Marseille est une grande Métropole, qu’elle a un rôle majeur à jouer. Je ne vous cache pas ma satisfaction de voir la Métropole, un projet que nous portons depuis février 2013, se mettre en place. Je vois le chemin parcouru par la société civile, le relais pris par les politiques. Elle a pris un peu de retard, mais ce n’est pas grave. Aix-Marseille a pris ses responsabilités, elle a des potentialités extraordinaires. J’ai vu aussi l’évolution des projets comme à la Castellane. J’en suis heureux.

Source : la Provence

PLAN DU SITE