Accès rapide :

Entretien de Jean-Marc Ayrault à RFI (6 décembre 2016)

FREDERIC RIVIERE
Bonjour Jean-Marc AYRAULT.

JEAN-MARC AYRAULT
Bonjour.

FREDERIC RIVIERE
On va parler avec vous de la Syrie et du martyr d’Alep, des soixante-quinze ans de l’Agence française de développement, de Fidel CASTRO, mais d’abord quelques mots de l’actualité la plus immédiate. Manuel VALLS est donc candidat à l’élection présidentielle via la primaire de la gauche. Il va présenter sa démission dans la journée. Tout d’abord, puisqu’un remaniement va avoir lieu aujourd’hui, est-ce que vous savez si vous serez encore ce soir ministre des Affaires étrangères ?

JEAN-MARC AYRAULT
On répondra à cette question lorsque le président de la République aura nommé un Premier ministre puis ensuite le gouvernement. Vous avez que quand le Premier ministre démissionne, tout le monde ne le sait pas mais il y a une démission automatique de tout le gouvernement. Pour l’heure, je suis là comme ministre des Affaires étrangères.

FREDERIC RIVIERE
Mais vous n’avez pas d’assurance sur le fait que vous serez ministre ?

JEAN-MARC AYRAULT
Personne ne sait qui sera Premier ministre, donc un peu de patience. Ça va se faire désormais très, très vite puisque, comme Manuel VALLS l’a annoncé hier, il va démissionner.

FREDERIC RIVIERE
On sait donc que Manuel VALLS, lui, ne sera plus Premier ministre, qu’il est candidat à la primaire de la gauche. Est-ce que c’est un candidat qui peut rassembler la gauche ?

JEAN-MARC AYRAULT
C’est tout l’enjeu de cette primaire et de la période dans laquelle nous sommes entrés. Manuel VALLS est candidat, je crois qu’il y songeait sans doute depuis longtemps. Maintenant on va voir puisqu’il y a une primaire. Moi, ma préoccupation est la suivante : je ne me résigne pas à ce que la gauche soit absente du second tour de l’élection présidentielle.

FREDERIC RIVIERE
Lui non plus. C’est ce qu’il a dit hier d’ailleurs.

JEAN-MARC AYRAULT
Ça, c’est un point qui va dans la bonne direction, parce que c’est une des questions essentielles. Bien sûr, vous allez me dire pourquoi : parce que je ne me résigne pas à ce que les Français n’aient le choix qu’entre un candidat de la droite conservatrice – désormais François FILLON qui est vraiment très marqué à droite, même parfois très conservateur sur beaucoup de questions économiques, sociales et aussi sociétales – et puis d’extrême droite. Si c’est ça le choix, ça veut dire qu’il manque effectivement une partie de la réponse aux problèmes du pays. Pour ça, il faut créer les conditions politiques et nous en sommes encore loin puisque déjà des candidatures ont été annoncées – Jean-Luc MELENCHON, MACRON, et cetera.

FREDERIC RIVIERE
Yannick JADOT, Europe Ecologie-Les Verts.

JEAN-MARC AYRAULT
Ça fait beaucoup. Et puis, il y a la primaire socialiste. Ça va être le débat, le débat de fond, et je ne me résigne pas non plus à autre chose : c’est le fait qu’il y aurait deux gauches irréconciliables. Bien sûr, il y a des divergences.

FREDERIC RIVIERE
Théorisé par Manuel VALLS justement.

JEAN-MARC AYRAULT
Il y a des divergences, il faut surmonter ça. Ça ne veut pas dire que ce sera facile mais, encore une fois, je pense à l’intérêt du pays. Partout, on voit en Europe la crise politique avec la montée des populismes, donc il faut répondre et pas seulement par des réponses de droite, des réponses dures, mais aussi des réponses de gauche.

FREDERIC RIVIERE
Lorsqu’il a déclaré sa candidature hier, Manuel VALLS a dit : “A François HOLLANDE, je veux dire mon émotion, mon affection. Sa décision – celle de ne pas être candidat – est celle d’un homme d’Etat. Je veux dire la chaleur de mes sentiments.ˮ Est-ce que cet hommage vous a touché ? Est-ce qu’il vous a paru sincère ?

JEAN-MARC AYRAULT
Je ne veux pas me lancer dans une introspection.

FREDERIC RIVIERE
Vous voyez très bien ce que je veux dire au fond. Je vous pose la question de manière plus directe : est-ce que Manuel VALLS a contribué à empêcher François HOLLANDE d’être candidat ?

JEAN-MARC AYRAULT
Ça, je crois qu’il faut prendre la distance par rapport à ça. C’est le temps qui nous permettra d’y voir clair sur ce qui s’est passé réellement. Moi-même j’ai été Premier ministre et je sais dans quelles conditions je suis parti.

FREDERIC RIVIERE
Vous-même, vous avez été entre guillemets “victimeˮ de manoeuvres pour vous mettre un peu à l’écart auxquelles Manuel VALLS n’était pas étranger.

JEAN-MARC AYRAULT
Oui. Je m’en suis déjà expliqué en toute franchise soit dans un film ou soit ici-même sur votre antenne. D’ailleurs, je crois que c’est sur votre antenne que je m’étais exprimé pour la première fois après mon départ de Matignon.

FREDERIC RIVIERE
Tout à fait ; très bonne mémoire.

JEAN-MARC AYRAULT
J’avais pris du recul. Je ne suis pas du tout dans le calcul et la revanche personnelle. Même si j’ai mes sentiments – j’en ai – et si j’ai une analyse objective aussi sur ce qui s’est passé, ce qui m’intéresse maintenant c’est de me tourner vers l’avenir. Je ne veux pas retourner vers toujours le ressasser, ressasser tout le temps. Il y a des gens qui ressassent, et quand ils ressassent, ils ne sont plus lucides et ne voient plus les problèmes. Moi, je vois les difficultés dans lesquelles nous sommes. Les problèmes du pays, les problèmes de l’Europe et aussi l’incertitude du monde dans lequel nous sommes entrés. Là, je reviens tout de suite à ma fonction de ministre des Affaires étrangères parce que c’est quand même un vrai sujet que vous avez. Le Brexit d’un côté, la nouvelle politique russe en Syrie, l’incertitude aussi liée à l’élection de Donald TRUMP aux Etats-Unis, la montée des populismes en Europe et le risque pour le projet européen - vous avez vu le référendum en Italie.

FREDERIC RIVIERE
Dans ces conditions, il est important de savoir qui va diriger la France.

JEAN-MARC AYRAULT
Oui. Enfin pour l’instant, je vous rappelle qu’il y a un président de la République qui est là jusqu’au bout et qu’il y a encore beaucoup de choses à faire.

FREDERIC RIVIERE
Il est encore là pour cinq mois. Jean-Marc AYRAULT, avant d’en venir à votre casquette de ministre des Affaires étrangères, d’un mot est-ce que vous savez d’ores et déjà qui vous allez soutenir ? Je ne vous demande pas qui mais est-ce que vous savez qui vous allez soutenir ?

JEAN-MARC AYRAULT
Je vais être très clair. Je suis d’abord pour que le débat se fasse de façon très claire et l’intérêt de la primaire c’est ça, mais en élargissant le débat aussi à l’ensemble de la gauche. Je ne donnerai pas de consigne de vote, je verrai le moment venu. En tout cas, ne comptez pas sur moi pour donner des consignes. Ça, c’est une méthode du passé et je ne veux pas entrer dans cette conception un peu archaïque de la politique où on vient d’en haut donner la consigne : “Voilà ce qu’il faut voter, bien voter, mal voter, et ceteraˮ.

FREDERIC RIVIERE
Jean-Marc AYRAULT, venons-en à la Syrie. Une nouvelle résolution appelant à une trêve des combats à Alep en Syrie a été rejetée hier soir au Conseil de sécurité des Nations Unies. Veto de la Russie et de la Chine : “Pas question, dit la Russie, de laisser les rebelles reprendre des forces alors que la ville est en voie de reconquêteˮ. C’est quoi le constat aujourd’hui ? C’est que la Russie fait ce qu’elle veut, comme elle veut ?

JEAN-MARC AYRAULT
C’est ce que je dénonce depuis des semaines, même des mois. C’est la logique de la guerre totale du côté de Bachar el-ASSAD. Parce que Bachar el-ASSAD, il mène une politique d’une brutalité inouïe. Je rappelle qu’il y a plus de trois cent mille morts, qu’il y a dix millions de personnes déplacées dont la moitié sont des réfugiés, la plupart d’ailleurs dans les pays alentours comme la Turquie, la Jordanie et le Liban mais aussi en Europe et que cette situation dramatique va encore s’aggraver. La logique de la guerre totale aux côtés du régime de Bachar el-ASSAD vise à conquérir la totalité de ce qu’on appelle la Syrie utile – de Damas jusqu’à Alep en passant par Homs, Lattaqié – et pour faire quoi après ? Pour faire quoi après ?
Ce n’est pas seulement la question du maintien ou non de Bachar el-ASSAD au pouvoir, c’est la question de la paix et de la sécurité dans toute cette région. Ce n’est pas parce qu’Alep, au prix du martyr de sa population, va tomber peut-être dans quelques semaines que la question de la paix sera réglée. La menace de radicalisation, la menace terroriste, la menace de conflit demeurera dans cette région. Et donc la voie militaire, la voie de la brutalité qui a été choisie par Bachar el-ASSAD et ses soutiens, en particulier la Russie, mène à un chaos durable dans cette région.

FREDERIC RIVIERE
Mais ça, tout le monde est à peu près d’accord, Jean-Marc AYRAULT.

JEAN-MARC AYRAULT
Oui, mais ce chaos menace tout l’équilibre de la région, ne permet pas d’avoir une paix durable dans toute la région et ne permet pas non plus d’éradiquer ce que nous combattons de toutes nos forces, c’est-à-dire le terrorisme de Daesh. Le terrorisme de Daesh, je rappelle qu’il nous menace. La menace terroriste en France n’a pas disparu. Je réunis donc le 10 à Paris une réunion des pays amis de la Syrie, de la Syrie démocratique, de la transition démocratique.

FREDERIC RIVIERE
Une réunion de pays, dites-vous, opposés à cette guerre totale en fait.

JEAN-MARC AYRAULT
Oui, absolument. Qui recherchent la solution politique.

FREDERIC RIVIERE
Qui y aura-t-il ?

JEAN-MARC AYRAULT
Il y aura les Etats-Unis, il y aura bien sûr l’Allemagne, l’Italie et l’Union européenne avec la France qui seront présents. Il y aura aussi l’Espagne, il y aura aussi les pays arabes et la Turquie.

FREDERIC RIVIERE
Et qu’est-ce qui peut en sortir ? Un plan, une feuille de route ?

JEAN-MARC AYRAULT
D’abord rappeler aux responsabilités pour sauver la population d’Alep sur le plan humanitaire. Ça reste toujours notre priorité absolue. En même temps, il faut aussi redire : “Voilà nos propositions que nous faisons pour reprendre la négociation politiqueˮ pour une Syrie qui garderait son unité. Parce que partis comme nous sommes avec cette guerre totale dans ce que j’appelle la Syrie utile, c’est la partition de la Syrie qui se profile, avec donc le risque que se constitue un “Daeshtanˮ à côté de cette Syrie utile. Un Etat islamique que nous voulons combattre et empêcher et que, par la voie de la radicalité militaire, de la guerre totale utilisée par la Russie, ça ne va pas marcher. Je crois qu’il faut vraiment reprendre la voie de la négociation.

FREDERIC RIVIERE
Vous avez dit hier que Fidel CASTRO était un dictateur qui a porté atteinte aux Droits de l’Homme et que jamais la France n’avait fait preuve de complaisance à l’égard des atteintes aux Droits de l’Homme ou à la démocratie. C’était une manière de corriger les propos de Ségolène ROYAL ?

JEAN-MARC AYRAULT
Oui, bien sûr. Il faut faire attention et trouver le bon équilibre. Vous savez, le président de la République comme moi-même avons fait des déclarations après la mort de Fidel CASTRO. C’est vrai que Fidel CASTRO fait partie des personnages de l’Histoire et il a aussi été capable de tenir bon, notamment par rapport aux Etats-Unis. Maintenant, ne pas dénoncer les atteintes aux Droits de l’Homme, ne pas dénoncer les atteintes aux libertés, ce serait inacceptable ; c’est ce que j’ai rappelé. Ensuite, je n’oublie pas non plus la souffrance du peuple cubain qui a subi l’embargo américain et la France a toujours dénoncé cet embargo.
Aujourd’hui, nous sommes entrés dans une nouvelle étape. J’espère qu’elle va pouvoir effectivement se dérouler. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que le président OBAMA a enfin engagé des discussions avec CASTRO, avec Raúl CASTRO pas son frère, donc avec le régime actuel, pour sortir de cette spirale de la fermeture à l’égard de Cuba. Il faut donc donner une chance à Cuba de s’en sortir. Mais le nouveau président des Etats-Unis a dénoncé cette politique, donc moi je continue à dire qu’il faut aller vers la levée totale de l’embargo, permettre à Cuba de se développer mais aussi veiller à ce que Cuba retrouve la démocratie et la liberté. Le peuple cubain aspire aux deux. Il aspire au progrès, il aspire aussi à la liberté.

FREDERIC RIVIERE
Le correspondant de RFI en haoussa Ahmed ABBA est emprisonné depuis plus de seize mois au Cameroun dont trois mois au secret – c’est une affaire que vous connaissez - dans des conditions qui sont extrêmement difficiles. Il est accusé de complicité de terrorisme et de non-dénonciation. Le procès s’éternise ; la neuvième audience aura lieu demain et pour l’instant toujours pas l’ombre d’une preuve ni d’une accusation précise. Qu’est-ce que fait votre ministère, Jean-Marc AYRAULT ? Comment suivez-vous ? Est-ce que vous avez les moyens d’intervenir et de mettre un terme à cette situation ?

JEAN-MARC AYRAULT
Nous défendons ce journaliste qui faisait son travail, nous le savons, et qui est détenu dans des conditions que nous n’acceptons pas. Nous n’avons pas cessé de multiplier les interventions auprès des autorités camerounaises, nous allons encore le faire ces prochaines heures car nous souhaitons effectivement sa libération. Exercer le métier de journaliste dans des zones de conflit comme celle-là – et là il s’agit des menaces de Boko Aram, ce n’est pas rien - et d’ailleurs dont les Camerounais sont victimes, il faut s’en souvenir. C’est un travail extrêmement difficile. Je veux rappeler ici le soutien du gouvernement français aux journalistes qui font un travail formidable - ceux de RFI mais beaucoup d’autres aussi – et parfois au péril de leur vie. Il faut le rappeler sans cesse et, à chaque fois qu’un problème de cette nature se passe, nous intervenons. Il ne s’agit pas de le faire de façon spectaculaire, moi mon objectif c’est d’aider cette personne…

FREDERIC RIVIERE
C’est de le faire de manière efficace.

JEAN-MARC AYRAULT
Et à être efficace.

FREDERIC RIVIERE
L’Agence française du développement fête aujourd’hui ses soixante-quinze ans. Est-ce que l’accord de Paris sur le climat crée de nouvelles obligations, de nouveaux devoirs à la France en matière de développement ?

JEAN-MARC AYRAULT
Oui, bien sûr, bien sûr. D’ailleurs je me suis rendu plusieurs fois en Afrique, pas seulement en Afrique de l’Ouest mais aussi en Afrique de l’Est. Il y a un défi extraordinaire qui est celui de la transition énergétique, et il y a une opportunité pour l’Afrique…

FREDERIC RIVIERE
Avec un saut d’étapes assez incroyable ?

JEAN-MARC AYRAULT
Absolument. Je crois qu’il y a un double saut qui peut être fait : le saut technologique du numérique, et d’ailleurs on le voit dans un certain nombre de pays par exemple, pour tout ce qui est le paiement - ça se fait par le téléphone portable par exemple – donc il y a un saut considérable. Mais il faut aussi traiter la question de la transition énergétique et le faire en utilisant les ressources, en particulier le solaire ou la ressource hydraulique. Pour ça, il faut aider les projets à se mettre en oeuvre, tout va ensemble. La France d’ailleurs a décidé que la moitié de son aide irait pour tous les projets de transition énergétique, et l’Agence française de développement va voir ses moyens considérablement renforcés, elle est en cours de réforme, elle va signer une convention avec la Caisse des dépôts qui permettra d’avoir encore davantage de moyens et d’utiliser aussi le réseau de la Caisse des dépôts et des collectivités locales dans le cadre de la coopération renforcée.
Et puis le Parlement là vient de voter une augmentation de trois cent soixante millions d’euros à la fois sur la base de ma proposition, parce que je voulais absolument augmenter l’aide au développement, mais aussi l’initiative parlementaire dont je me félicite. Donc on est en train de remonter le niveau de notre aide, c’était mon but quand je suis arrivé dans ce ministre, on va dépasser le niveau qui était celui du début du quinquennat. Mais il faut poursuivre, parce que nous sommes à 0,4 pour cent de notre PNB et il faut aller vers ces recettes pour se donner vraiment les moyens d’une ambition de solidarité pour le développement.

FREDERIC RIVIERE
Merci Jean-Marc AYRAULT, bonne journée.

JEAN-MARC AYRAULT
Merci.

PLAN DU SITE