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Elections américaines - Intervention de Jean-Marc Ayrault aux 4 vérités (9 septembre 2016)

La France est l’allié des États-Unis, et donc nous sommes un pays partenaire des États-Unis, nous avons besoin de travailler ensemble, pour un monde équilibré, pour un monde de paix, pour un monde qui traite aussi les questions du monde […]

France 2, Caroline Roux – 7h40

WILLIAM LEYMERGIE
« Les 4 vérités ». Caroline ROUX reçoit ce matin Jean-Marc AYRAULT, le ministre des Affaires étrangères.

CAROLINE ROUX
Oui, et c’est donc avec le chef de la diplomatie française que nous allons commenter la victoire de Donald TRUMP, ce sera la première parole officielle française.

CAROLINE ROUX
Bonjour Jean-Marc AYRAULT.

JEAN-MARC AYRAULT
Bonjour.

CAROLINE ROUX
Donald TRUMP est aux portes de la Maison Blanche, sa victoire ne fait ce matin plus aucun doute. Est-ce que le monde se réveille plus incertain ce matin ?

JEAN-MARC AYRAULT
Beaucoup de questions se posent en effet et nous sommes déjà dans un monde incertain, dans un monde même dangereux, qui est en train de se transformer en profondeur, et puis il y a des menaces, la menace terroriste en même temps, mais il y a aussi des perspectives positives, je pense à l’accord de Paris qui montre que l’on est capable, sur le plan multilatéral, de régler un certain nombre de questions fondamentales pour l’avenir de l’humanité. Mais justement, cette élection nous interpelle, même si elle n’est pas officielle, il est probable que Donald TRUMP devienne le 45ème président des États-Unis, et la France est l’allié des États-Unis, et donc nous sommes un pays partenaire des États-Unis, nous avons besoin de travailler ensemble, pour un monde équilibré, pour un monde de paix, pour un monde qui traite aussi les questions du monde, et là, il va falloir essayer de savoir ce que veut faire ce nouveau président, puisque ce qu’il a dit jusqu’à présent provoque bien des inquiétudes.

CAROLINE ROUX
L’ambassadeur français a fait part de son vertige, lui.

JEAN-MARC AYRAULT
Il faut garder son sang-froid. Et en ce qui me concerne, je rappelle que le président des États-Unis prendra ses fonctions le 20 janvier prochain, qu’il y a eu du travail qui a été fait avec les équipes, aussi bien d’Hillary CLINTON que de Donald TRUMP, c’est la tradition américaine, qu’il y aura la nomination de 4 000 personnes qui vont diriger la nouvelle administration, donc on va savoir peu à peu qui seront nos interlocuteurs. Mais d’ores et déjà, les questions que je pose, du point de vue à la fois des principes, qui sont les nôtres, de nos objectifs de paix et de sécurité, de développement, par exemple, que va devenir l’accord de Paris sur le climat, puisque Donald TRUMP voulait le remettre en cause ?

CAROLINE ROUX
Alors, nous allons revenir sur tous ces points, précisément, vous avez raison de…

JEAN-MARC AYRAULT
Que va devenir l’accord sur le nucléaire iranien, que Donald TRUMP veut remettre en cause ? Ce sont des questions essentielles que nous posons déjà.

CAROLINE ROUX
Mais quand même, sur le personnage de Donald TRUMP, c’est quand même un homme à qui on a retiré son compte Twitter dans la dernière ligne droite de la campagne, parce qu’il ne pouvait pas le gérer sans faire des sorties de route. Est-ce que sa personnalité, ce matin, vous inquiète, Jean-Marc AYRAULT ?

JEAN-MARC AYRAULT
Eh bien elle interpelle, elle interroge, elle a provoqué bien des réactions, moi-même j’ai eu une réaction sur certains propos qu’il a tenus à l’égard des femmes. Bon, il s’est excusé, il est revenu en arrière. Ça c’est un fait. Simplement, moi j’essaie de comprendre, je suis allé plusieurs fois aux États-Unis ces derniers temps, j’ai discuté avec beaucoup de gens, je sentais qu’il y avait une inquiétude, qu’il y avait une interrogation, et que personne ne disait que l’élection était pliée pour Hillary CLINTON, même si c’est une excellence candidate du point de vue des capacités de l’Etat. Maintenant, elle n’a pas gagné, donc ça veut dire qu’il y avait aussi d’autres raisons pour lesquelles elle a perdu. Moi, la chose que je voudrais dire, c’est que même s’il y a le plein-emploi aux États-Unis aujourd’hui, il y a beaucoup de souffrance, il y a beaucoup de précarité, je l’ai constaté aussi, il y a trop d’écarts de richesses, et lorsque j’en discute par exemple avec John KERRY, qui est mon homologue, secrétaire d’État aux Affaires étrangères, il me dit : « Oui, les États-Unis ont vu les inégalités s’amplifier, notamment en termes, non seulement de pouvoir d’achat, mais de patrimoine ». Et la crise de 2008, qui nous a impactés beaucoup aussi, qui laisse des trace profondes dans de nombreux territoires américains.

CAROLINE ROUX
Ça veut dire que considérez que cette victoire de Donald TRUMP c’est d’abord la sanction du bilan de Barack OBAMA.

JEAN-MARC AYRAULT
Non, je ne dirais pas cela. Je crois que ça…

CAROLINE ROUX
C’est ce que vous expliquez.

JEAN-MARC AYRAULT
Ça va plus loin que ça. La crise des subprimes, c’est pas seulement la politique de Barack OBAMA. Barack OBAMA était un grand président des États-Unis, un partenaire de la France et je salue ce qu’il a fait, mais une chose est sûre, c’est qu’il y a une partie de nos concitoyens, et c’est vrai aux États-Unis, c’est vrai en Europe, qui sont des laissés pour compte, qui ont l’impression d’être abandonnés, qui ont le sentiment d’être déclassés et qui se disent alors, et qui ne votaient plus, et là ce qui s’est passé à l’occasion de cette élection, c’est qu’ils sont venus voter, c’est un peu comme en Allemagne. Vous savez, il y a eu le parti nationaliste d’extrême droite dans l’Est de l’Allemagne, qui a fait un score très, très élevé, il y avait 10 % d’électeurs en plus, c’est des gens qui ne votaient plus, qui sont venus tout simplement pour protester.

CAROLINE ROUX
Vous en tirez des leçons pour la France ?

JEAN-MARC AYRAULT
Eh bien je…

CAROLINE ROUX
La première réaction officielle ce matin de la classe politique française, c’était celle de Marine LE PEN, qui a tweeté en félicitant Donald TRUMP pour son élection, et félicitant la liberté du peuple américain.

JEAN-MARC AYRAULT
La liberté du peuple, il n’y a pas à la féliciter, ça fait partie des fondamentaux d’une démocratie, et…

CAROLINE ROUX
Félicitant Donald TRUMP très clairement, ce que vous n’avez pas fait jusqu’à présent.

JEAN-MARC AYRAULT
Moi, j’attends l’élection officielle, et bien entendu, s’il est élu président des États-Unis, il sera félicité, parce que la France travaillera avec les États-Unis, je l’ai dit à l’instant. Simplement, Marine LE PEN, lorsque le Brexit a été voté, elle a applaudi aussi, très fort, des deux même, et même si elle en avait eu plus, elle aurait applaudi encore plus fort. Sauf que qu’est-ce qui se passe après le Brexit ? Vous voyez la situation en Grande-Bretagne ? Donc je crois qu’il faut faire très attention à tirer trop vite des conclusions. Par contre, ce que je dis, c’est que les souffrances des gens, les incertitudes sur l’avenir, les gens qui sont laissés pour compte de l’évolution économique mondiale, ou dans nos sociétés, on le voit avec les traités commerciaux, bilatéraux et internationaux. Il faut prendre en compte cette attente, cette aspiration et cette nécessité de justice, car n’oubliez pas une chose, aux États-Unis il y a eu les primaires, et les primaires démocrates ont vu la montée d’un candidat qui s’appelle Bernie SANDERS, qui a fait des scores extraordinaires justement sur des bases de justice sociale.

CAROLINE ROUX
Est-ce que le président de la République français a suivi les résultats cette nuit ? Il avait du des propos assez raides à l’endroit de Donald TRUMP, disant qu’il avait de sentiments de haut-le-coeur après certaines déclarations, et encore il déclarait qu’il faisait confiance aux Américains. Il y a une déception de la part du président de la République ?

JEAN-MARC AYRAULT
Ecoutez, il s’exprimera officiellement, et il attend les résultats officiels, donc je ne vais pas parler à sa place, mais il le fera bien sûr. Il y a une chose que je voudrais dire aussi, c’est que c’est un défi pour l’Europe ce qui est en train de se passer, dans ce monde d’incertitudes. Il faut surtout que l’Europe ne flanche pas, que, après le Brexit, après l’élection de Donald TRUMP, avec toutes les questions que j’ai posées, qui sont devant nous, et qui sont ces incertitudes, il faut que l’Europe soit plus solidaire, il faut que l’Europe soit plus active, soit plus offensive, ne serait-ce que pour se protéger. Vous savez que Donald TRUMP a dit qu’il voulait se désengager non pas de l’OTAN, mais d’arrêter de payer. Eh bien des pays comme la Pologne devraient s’interroger, et nous aussi nous nous interrogerons. Donc plutôt que de baisser la tête, de se recroqueviller, il faut relever ce défi d’une Europe finalement qui soit capable de mieux défendre ses citoyens, de mieux défendre ses intérêts.

CAROLINE ROUX
Est-ce que le lien entre les États-Unis et la France peut être affaibli ?

JEAN-MARC AYRAULT
Il ne faut surtout pas l’affaiblir, mais il faut clarifier.

CAROLINE ROUX
Ça veut dire quoi clarifier ?

JEAN-MARC AYRAULT
Eh bien clarifier sur des questions que j’ai évoquées.

CAROLINE ROUX
Alors, reprenons les questions que vous avez évoquées.

JEAN-MARC AYRAULT
L’avenir de l’accord sur le climat. Les États-Unis avec Barack OBAMA ont joué un rôle très important, qui ont entrainé la Chine aussi. Bon, qu’est-ce que ça va devenir ? Barack OBAMA (sic) est contre. L’accord de paix sur le nucléaire iranien, il est contre. Que va devenir notre lutte commune contre le terrorisme, le dossier syrien, toutes ces questions qui sont devant nous ?

CAROLINE ROUX
Il y a une forme de vigilance désormais de la part de la France vis-à-vis du programme et de l’application éventuellement du programme de Donald TRUMP ? C’est le mot vigilance que vous utiliseriez ce matin ?

JEAN-MARC AYRAULT
Eh bien vigilance, exigence par rapport à nos intérêts, mais aussi par rapport à notre conception du monde. Un monde multipolaire, un monde équilibré, un monde de paix de sécurité et de solidarité. On ne veut pas n’importe quel monde. On ne veut pas un monde où chaque pays se recroqueville derrière ses frontières, monte des murs et ne règle rien et c’est l’égoïsme qui triomphe. Donc cette question, elle est fondamentale, mais les États-Unis sont nos alliés, et dans toute l’histoire ils l’ont montré, et bien entendu nous voulons continuer à travailler avec les États-Unis. Mais encore une fois, je le dis, dans la clarté, c’est ce que nous allons faire.

CAROLINE ROUX
Ce matin, les Bourses mondiales s’affolent, c’est le retour au moins sur le papier d’une Amérique protectionniste. Je rappelle que Donald TRUMP a expliqué qu’il souhaitait relever les droits de douane de 45 % avec la Chine, renégocier les traités de libre-échange naturellement. Est-ce que vous craignez des conséquences économiques sérieuses après la victoire de Donald TRUMP, comme on l’avait expliqué après le Brexit ?

JEAN-MARC AYRAULT
Après le Brexit, il y a des conséquences économiques, d’abord pour la Grande-Bretagne, et puis des conséquences économiques sûrement, si rien n’est clarifié pour l’Europe, mais il faut prendre les problèmes et les traiter. Avec les États-Unis, on va voir, peut-être que Donald TRUMP a fait des promesses qu’il ne tiendra pas, il va peut-être décevoir, mais en tout cas, vous voyez les rapports qu’il a avec le Mexique, c’est très grave, c’est pas seulement un mur qu’il veut construire, mais c’est la rupture du contrat d’échanges avec ce pays, et aujourd’hui, au Mexique on a peur, mais en Chine on s’inquiète aussi, donc dans ce monde d’incertitude, je vais vous dire, la France…

CAROLINE ROUX
C’est pour ça que j’avais commencé cette interview comme ça.

JEAN-MARC AYRAULT
Oui, justement, la France et l’Europe ont un rôle à jouer pour rassurer. Plus elles seront unies, plus elles seront claires, plus elles seront fortes, plus elles seront offensives, alors là nous apporterons plus de sécurité à nos concitoyens et nous discuterons avec les États-Unis d’égal à égal, parce que la France veut discuter d’égal à égal, elle est alliée, mais elle ne s’aligne pas.

CAROLINE ROUX
Une question plus personnelle au chef de la diplomatie française, vous disiez que le monde est incertain, on l’avait compris, je pense, collectivement, depuis quelques temps. Est-ce que vous, personnellement, vous êtes un peu plus inquiet ce matin après la victoire de Donald TRUMP ?

JEAN-MARC AYRAULT
Il y a plus d’incertitudes, mais nous travaillons justement pour les lever, c’est tout le sens de la diplomatie française.

CAROLINE ROUX
C’est la première puissance mondiale, ce n’est pas rien, le président des États-Unis.

JEAN-MARC AYRAULT
Oui, mais nous sommes toujours membre du conseil, permanent, du conseil de sécurité, et je puis vous dire, je reviens de Chine, que la voix de la France compte, qu’elle est écoutée et qu’elle est attendue.

CAROLINE ROUX
Merci beaucoup Jean-Marc AYRAULT. C’est à vous William.

WILLIAM LEYMERGIE
Merci pour cette première prise de parole officielle, après la victoire, alors, victoire non officielle, certes, de Donald TRUMP. Nous y reviendrons d’ici quelques instants.

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