Inauguration Table ronde consacrée aux évènements de 1956, Budapest - Intervention de Harlem Désir (Institut français, 7 novembre 2016)

Monsieur l’Ambassadeur (Eric Fournier),
Monsieur le directeur de l’Institut Français (Hervé Ferrage),
Monsieur Russ Melcher,
Mesdames, Messieurs,

Je suis heureux d’être parmi vous aujourd’hui pour ouvrir cette table ronde consacrée aux événements de 1956 et à l’ouvrage Les héros de Budapest de Phil Casoar et d’Eszter Balázs. Ce livre est le récit des six années de recherches que vous avez consacrées à retracer l’histoire d’un cliché de deux jeunes hongrois, publié en 1956 dans Paris Match, devenu le symbole de la révolte des insurgés contre l’impérialisme soviétique. Vous rendez ainsi justice à ce jeune couple, en donnant un nom à leurs visages, en racontant leur histoire et les conséquences qui ont découlées de l’emballement autour de ce cliché puisque la jeune fille a dû fuir la Hongrie et n’a pu y retourner par crainte de la répression.

Je remercie l’Institut français pour l’organisation de ce débat qui nous permet, à l’occasion de la parution de la traduction hongroise de cet ouvrage et du soixantième anniversaire de la révolution hongroise du 23 octobre, de rendre hommage à l’héroïsme du peuple hongrois dans sa conquête de la liberté et de la démocratie. C’est aussi l’occasion de rappeler l’amitié ancienne et profonde qui lie nos deux pays, la Hongrie et la France, et c’est un honneur pour moi de pouvoir participer avec vous à ces commémorations.

Les événements de 1956 sont en effet un moment fondateur du récit national hongrois. Ils sont aussi un tournant dans la guerre froide et un déclencheur décisif pour la relance de la construction européenne, jusque-là enlisée après l’échec de la Communauté européenne de la défense en 1954. Dans une Europe divisée, le soulèvement hongrois renvoie à des valeurs partagées des deux côtés du rideau de fer et au rêve d’une Europe réunifiée. En Europe de l’Ouest, l’impact est considérable et durable, notamment dans les milieux intellectuels. Avec une prise de conscience de la réalité du régime soviétique. Le sentiment de solidarité est fort.

Quelques années plus tôt, la mort de Staline, en mars 1953, avait fait naître en Hongrie l’espoir d’une démocratisation. Cet espoir avait été renforcé par l’arrivée, à la présidence du Conseil en 1953, d’Imre Nagy, communiste réformateur, qui met en œuvre les prémices d’une déstalinisation, donnant aux Hongrois un avant-goût de ce que pourrait être une libéralisation.

Pourtant, dès 1955, Imre Nagy est obligé de quitter ses fonctions sous la pression des anciens partisans de Staline. La population voit s’éloigner l’espoir de réformes profondes.

Mais l’appel d’air a été créé. S’appuyant sur l’exemple polonais, où les revendications ouvrières avaient conduit à l’arrivée au pouvoir du réformiste Wladyslaw Gomulka, les Hongrois appellent au retour à la présidence du Conseil d’Imre Nagy, pour réengager une politique de libéralisation.

Le 23 octobre 1956, Budapest est traversée par un mouvement spontané, populaire, appelant à la démocratisation et remettant en cause le gouvernement inféodé à Moscou.

Des masses d’étudiants, d’ouvriers se réunissent dans une protestation digne et pacifique et revendiquent leur droit à la liberté, à la souveraineté, à la démocratie. Alors que tant de mouvements populaires sont instrumentalisés, ce soulèvement hongrois se caractérise par sa spontanéité, son absence de dirigeants, sa véritable volonté démocratique.

Ces valeurs qui animent la population de Budapest, sont celles de l’Europe d’aujourd’hui, celles que l’Europe défend en son sein et dans son action diplomatique à travers le monde : le droit des peuples à l’autodétermination, le respect de la dignité humaine, la démocratie, la liberté notamment d’expression et d’opinion. Ces valeurs qui ont fait se lever Budapest en 1956 sont celles qui nous rassemblent aujourd’hui au sein de notre communauté d’Etats.

Très vite, l’armée hongroise prend fait et cause pour les insurgés, permettant dans un premier temps le succès de la révolution. L’URSS semble accepter les revendications hongroises, notamment le retour au pouvoir d’Irme Nagy et va retirer ses troupes de Budapest, le 27 octobre.

Mais l’accalmie ne sera que de courte durée. Alors qu’Irme Nagy initie un retour à une démocratie parlementaire pluraliste, le retrait de la Hongrie du Pacte de Varsovie est perçu par le pouvoir soviétique comme l’affront de trop. Les chars soviétiques entrent à nouveau dans Budapest et les insurgés hongrois, qui luttent sans relâche, sont écrasés par une répression féroce.

A travers l’Europe, à travers le monde, les nations démocratiques dénoncent cette répression d’une extrême violence. Des manifestations de soutien se déroulent un peu partout, et notamment en France, en solidarité avec les Hongrois. L’opinion publique est profondément choquée par le martyre de Budapest, entraînant une perte d’audience pour le Parti communiste. A Paris, les manifestations de soutien à la Hongrie libre prendront même un tour violent avec le saccage et l’incendie du siège du parti communiste français par plusieurs milliers d’étudiants.

Le sort du peuple hongrois agit aussi comme un révélateur pour de nombreux intellectuels français qui prendront leurs distances avec l’Union soviétique dont ils dénoncent les crimes. Jean-Paul Sartre y consacrera un long article dans Les Temps modernes, dans lequel, il refuse la version officielle communiste qui qualifiait le soulèvement de Budapest de tentative de contre-révolution fasciste, et le qualifie de « chantage au fascisme ».

Emmanuel Le Roy Ladurie quitte le parti communiste français à la suite de l’écrasement de la résistance hongroise. Dans une lettre ouverte, Albert Camus dénonce l’inaction de l’Occident devant « le sang des Hongrois ».

A l’indignation de l’opinion succède une mobilisation forte du gouvernement français mais aussi de la société civile pour venir en aide aux réfugiés hongrois. Des milliers de réfugiés sont reçus par des familles françaises, des organisations laïques comme religieuses, avec l’aide du gouvernement : au total, 8 900 Hongrois trouveront refuge sur le territoire français, sur les 70 000 exilés hongrois qui ont été accueillis à travers l’Europe, fuyant les exactions des soviétiques dont les chars ont envahi Budapest.

Bien avant la formalisation de la construction européenne, c’est notre socle commun de valeurs qui s’exprimait : la liberté, la fraternité mais aussi la solidarité entre les Européens. Albert Camus l’exprimait ainsi dans sa lettre ouverte :

« Nous aurons bien du mal à être dignes de tant de sacrifices. Mais nous devons l’essayer, dans une Europe enfin unie, en oubliant nos querelles, en faisant justice de nos propres fautes, en multipliant nos créations et notre solidarité. »

Les Hongrois ont payé au prix fort leur aspiration à la liberté, à la démocratie. Beaucoup l’ont payé de leur vie. Pour beaucoup d’autres, ce prix a été celui de l’exil, de l’émigration, du renoncement à leurs attaches, parfois à leur famille. Pour fuir et reconstruire ailleurs leur vie dans une Europe qui les a accueillis à bras ouverts.

C’est pour cela qu’aujourd’hui nous devons saluer l’héroïsme du peuple hongrois qui s’est battu pour vivre dans un pays plus juste, plus libre. Et retenir que la répression la plus féroce ne peut anéantir les aspirations d’un peuple qui est prêt à mourir pour ses valeurs, pour ses libertés.

La révolution de 1956 a ainsi été une étape essentielle dans le passage de l’Europe de l’Est à la démocratie. L’aspiration commune à la liberté contre la tyrannie, cette révolte profonde contre l’impérialisme n’a eu de cesse que lorsqu’elle a atteint son but, en 1989 avec la chute du rideau de fer : là encore, les Hongrois furent les premiers à démanteler cette barrière et ont largement contribué à initier le mouvement de libération de la tutelle soviétique.

Mais cette révolution aussi été un élément déterminant pour la relance de la construction européenne. L’Europe d’aujourd’hui, réunifiée doit beaucoup aux Hongrois de 1956. « Première révolution antitotalitaire », comme l’a qualifiée François Fejtö, la révolution de 1956 était le combat d’un peuple pour reconquérir non seulement sa souveraineté et son indépendance mais aussi sa liberté, son droit à la démocratie.

C’est de cette Hongrie courageuse et libre dont nous devons garder vivant le souvenir. Et souhaiter qu’elle puisse inspirer toujours la Hongrie et l’Europe d’aujourd’hui. L’amitié entre nos deux pays est née dans ce partage de valeurs communes et de notre volonté de les défendre. Et il est de notre responsabilité collective de poursuivre cette dynamique européenne en nous montrant unis et solidaires.

Je vous remercie.

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