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Voeux à la presse de Laurent Fabius (Paris, 26 janvier 2015)

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs,

Je suis ravi de vous accueillir aujourd’hui dans cette maison qui est la vôtre. Il est vrai que cette année 2015, on la souhaite tous heureuse et faste mais elle commence malheureusement sous des auspices extrêmement difficiles.

Je veux dire à quel point la liberté de la presse et la liberté d’expression sont des biens fondamentaux. Nous avons tous à l’esprit et dans le coeur des collègues qui ont été assassinés parce qu’ils manifestaient la liberté d’expression mais nous avons aussi dans le coeur la réaction extrêmement forte qui fut celle de la population française unie et de beaucoup de dirigeants internationaux qui sont venus nous soutenir à Paris et, spontanément, vous le savez tous, la réaction de beaucoup de citoyens à travers le monde qui ont voulu manifester leur solidarité avec la France.

Je ne vais pas redire - certainement moins bien - ce que le président de la République a dit au début de l’année en présentant ses voeux que l’on appelle des voeux diplomatiques.

Je voudrais tout d’abord revenir d’un mot pour féliciter à nouveau M. Thibaud [prix de la presse diplomatique 2015 pour son travail en Chine] parce que vous avez fait un travail tout à fait remarquable. Je serai en Chine avec le Premier ministre dans la seconde partie de la semaine. Je vous envie un peu parce que vous êtes choisi par vos pairs - c’est un peu le journaliste diplomatique de l’année. Moi, la récompense qui m’a été décernée, c’est l’homme de l’année par la revue « vins de France » ; chacun reçoit les distinctions qu’il mérite. Cela m’a fait extrêmement plaisir d’abord parce que cette revue est très lue et puis parce que ceux qui m’ont remis cette distinction m’ont dit que ce qu’ils aimaient, c’est qu’il semble que je parle d’une autre manière du tourisme, de la gastronomie, du vin et, finalement, de la France. Comme c’est ce que j’ai voulu faire, j’en suis heureux même si, évidemment, dans le panthéon du prestige, sans doute, n’ai-je pas encore atteint le même niveau que la récompense qui vous est attribuée, mais je ne désespère pas. Non pas du tout que j’entende me consacrer au journalisme mais parce que je pense que l’action diplomatique de la France, qui est reconnue par beaucoup, le sera sans doute aussi, dans la pleine liberté de leur jugement, par les journalistes.

Mesdames et Messieurs, on ne peut pas ne pas commencer une rencontre de cette sorte sans revenir sur ces attaques terroristes dont nous parlions. Elles ont suscité beaucoup de questions et je voudrais m’attacher - même si c’est très brièvement - à aborder deux d’entre elles.

On entend, on lit que ces attaques terroristes et, d’une façon plus générale, les attaques qui se déroulent dans le monde signifient tout simplement que cette guerre des civilisations, dont on nous a beaucoup parlé, est en fait inévitable et qu’elle est actuelle.

Et puis, sur le plan davantage franco-français, j’entends une petite musique depuis quelques jours, vous l’avez sans doute entendu aussi, parfois même l’avez-vous relayée : ces attaques doivent-elles conduire à changer la politique étrangère de la France ?

Je réponds non à ces deux questions et je voudrais, en peu de mots, vous expliquer pourquoi.

Les attaques des terroristes ont suscité une vague d’émotion internationale considérable et je ne pense pas du tout que l’on puisse en déduire qu’il y a et qu’il y aurait de façon inévitable cette guerre des civilisations, c’est un piège tendu par beaucoup et notamment par les terroristes.

Au mois de janvier, c’était un dimanche, nous avons eu un quart des dirigeants de la planète présents à Paris. Cela ne veut pas dire pour autant que ces dirigeants ou leur population étaient totalement d’accord - on l’a vu d’ailleurs ensuite - avec telle ou telle caricature. Je pense qu’il y a là une confusion et, puisque vous êtes présents et par votre intermédiaire, je voudrais contribuer à essayer de la lever.

En ce qui concerne la France, disons que les choses sont calées. Il y a une liberté d’expression qui fait partie de nos principes et qui ne sera jamais remise en cause. Cette liberté d’expression s’exprime sous le contrôle des tribunaux : s’il y a des incitations à la haine, des insultes, les tribunaux font leur travail.

Au plan international - puisque maintenant tout est mondial -, les choses sont beaucoup plus complexes parce que nous savons bien - si l’on est lucide - que, dans certains pays, la diffusion de tel ou tel écrit, de telle ou telle caricature peut choquer ; et le droit de protestation existe. En revanche, ce qui ne peut en aucun cas être accepté, c’est la violence. Je pense qu’il faut expliquer cela autour de nous parce que parfois, des confusions s’opèrent.

De la même façon, il faut expliquer - et nous avons un travail par le biais de nos diplomates à opérer - que ce n’est pas parce que tel ou tel écrit est diffusé que la France serait hostile à l’Islam ; dire cela serait une imposture.

Nous menons à l’égard de tous les pays musulmans une politique de dialogue et de coopération qui est le contraire même de l’hostilité. Lorsque nous combattons le djihado-terrorisme ou l’islamo-terrorisme, nous défendons aussi la sécurité des musulmans qui sont les premières victimes de ces terroristes. Ces éléments sont simples pour nous mais ils ne sont pas très simples à faire passer autour de nous et je pense que nous devons insister pour que nos principes et la politique de la France soient mieux compris.

On a d’autre part évoqué récemment la nécessité d’une certaine réorientation, peut-être même d’un changement radical, de la politique étrangère de la France à partir de ce qui se passe en matière de terrorisme. Vous savez que j’ai pris soin, depuis que l’on m’a confié ce portefeuille, d’être très modéré dans mes jugements et dans mes propos. C’est pourquoi lorsque j’ai entendu cela dans la bouche de tel ou tel responsable, j’ai considéré que ce jugement était un peu hâtif.

Pour être clair, je me demande s’il ne s’agit pas tout simplement d’un contresens. Je m’explique : ce ne sont pas nos opérations extérieures qui sont à l’origine des attentats en France, c’est précisément pour éviter que le djihado-terrorisme se développe dans le monde que nous agissons ou que nous avons agi par exemple au Mali ou en Irak. S’il fallait une preuve de cette nécessité d’éviter le contresens, lorsque M. Merah a commis ses forfaits, nous n’étions présents ni au Mali ni en Irak. J’ai donc l’impression que parfois l’on inverse un peu l’ordre logique des choses.

D’une façon plus générale, il faut bien comprendre - je crois que la population le comprend de plus en plus - que le terrorisme est une réalité internationale et que ne rien faire, c’est-à-dire se calfeutrer ne signifiera jamais se protéger. Ce serait au contraire laisser des zones de chaos devenir des sanctuaires pour terroristes qui, sans hésitation possible, nous attaqueraient. C’est la raison pour laquelle je crois qu’à un moment où l’opinion s’interroge - elle a raison de le faire -, il faut que nous réaffirmions nos principes et les orientations de notre politique étrangère.

J’ai aussi lu qu’un autre aspect de la critique portait sur nos relations avec tel ou tel pays. Dans les derniers jours ont été cités en particulier le Qatar et l’Arabie Saoudite. J’ai répondu que notre position est celle d’un partenariat qui existe d’ailleurs depuis très longtemps et s’il fallait être encore plus clair, je dirais à l’égard de ces pays et de quelques autres : « ni complaisance ni médisance. ». Je crois que cette formule résume assez bien la situation.

Enfin, puisqu’on nous incite - si j’ai bien compris - à modifier notre attitude à l’égard de la Russie et de l’Iran et que l’on nous dit que nous ne discuterions pas avec ces pays, je voudrais dire simplement les choses et dresser les constats tels qu’ils sont : je rencontre fréquemment mes homologues, que ce soit mon homologue russe, M. Lavrov, avec lequel j’étais encore mercredi dernier à Berlin, que ce soit mon homologue M. Zarif que je vois régulièrement. Lorsque l’on évoque ces deux pays, je confirme que nous cherchons à les impliquer dans nos efforts pour la paix et la sécurité sans jamais renier nos valeurs. Mais il leur revient aussi - puisque l’on cite la Russie et l’Iran - de montrer qu’ils sont effectivement prêts à aller dans ce sens. À cet égard, les événements les plus récents, qu’il s’agisse du Yémen pour l’un ou de l’Ukraine pour l’autre, sont plus que préoccupants.

Je voulais juste faire cette mise au point parce que je n’ai pas une conception de la diplomatie éloignée de la réalité des débats. Je les ai vu naître, je sais que ces sujets sont difficiles et qu’il faut s’attacher à revenir aux faits et à écarter les polémiques.

Je vous avais dit l’an dernier - et je n’ai pas changé - que notre politique étrangère, définie par le président de la République et moi-même comme chef de la diplomatie, poursuivait quatre objectifs qui sont les mêmes cette année. Chaque fois que nous avons le président de la République, le Premier ministre ou moi-même à prendre une décision dans ces domaines, nous nous référons à ces quatre objectifs.

Le premier, c’est tout simplement la paix et la sécurité ; ce qui n’a rien à voir avec le pacifisme mais qui est l’objectif de nos prises de positions dans toute une série de conflits et de crises.

Le second, c’est la planète, sous la forme d’organisation de la planète - nous aurons l’occasion d’y revenir cette année qui est le 70e anniversaire de l’ONU - ou la préservation de la planète - j’y reviendrai tout à l’heure en vous parlant de la COP21.

Le troisième objectif, c’est la réorientation et la relance de l’Europe. Évidemment, nous sommes dans l’actualité, avec les élections qui sont intervenues hier, d’une nouvelle majorité en Grèce.

Le quatrième objectif, c’est le redressement et le rayonnement de la France qui est évidemment une tâche centrale de cette maison et à laquelle je m’attache, d’autant plus que depuis quelques mois m’ont été confiés également les portefeuilles du commerce extérieur et de la promotion du tourisme. Ceci va dans le sens que j’avais souhaité, pour une diplomatie économique.

Je voudrais en quelques instants mettre le projecteur sur quelques points. Sur la nécessité d’une mobilisation globale dans la lutte contre le terrorisme, la France souhaite qu’il y ait davantage de coordination et davantage de partage dans l’action. D’abord, il revient aux Européens de faire front commun. Les ministres des affaires étrangères se sont réunis en début de semaine dernière ; les ministres de l’intérieur se réuniront également ; et puis les chefs d’État et de gouvernement se réuniront au mois de février.

Un certain nombre de mesures de coordination sont en route et nous nous en félicitons. Il faut que vite nous débloquions au Parlement européen ce que l’on appelle le « Passenger Name Record ». Il faut que nous soyons capables d’avoir une coopération plus poussée avec nos partenaires extérieurs, en particulier le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. Il faut que nous soyons extrêmement et activement solidaires, étant membres de l’Union, dans nos interventions extérieures. Chacun doit y apporter sa pierre et puis, d’une façon plus large, c’est à la communauté internationale toute entière de s’impliquer davantage. La menace est globale. La réponse doit être globale et je pense, en cet instant, à l’assassinat barbare de l’otage japonais par Daech et par les menaces qui sont proférées et qui sont évidemment inadmissibles.

Deuxième enjeu nécessaire de mobilisation internationale sur lequel je veux dire quelques mots, c’est la recherche de la résolution des crises qui traversent le monde, ce qui est au centre de la diplomatie française. La France prend sa part à cette résolution et je dirais même souvent plus que sa part. Nous continuerons de le faire parce que c’est notre mission, notre raison d’être mais, là encore, il faut que les efforts soient bien partagés.

Au Proche-Orient, vous savez l’objectif : créer les conditions d’un effort collectif au service de la paix et prendre acte du fait que le face-à-face entre deux parties et deux parties seulement s’est malheureusement avéré stérile ou, en tout cas, incapable de mener à une conclusion. Nous voulons donc favoriser la conjugaison des pressions extérieures, sinon la paix risque de cesser d’être un espoir pour devenir une chimère.

En ce qui concerne la Libye, on a vu dans les derniers jours, une légère, je dis bien « légère » amélioration dans la mesure où, sous la pression de l’envoyé des Nations Unies, M. Bernardino Leon, on a pu parvenir à faire siéger ensemble des groupes qui autrefois le refusaient. Mais nous ne sommes pas, loin de là, au bout de nos peines. La France continue, avec l’opération Barkhane, et elle continuera à apporter sa pierre à l’endiguement du terrorisme dans toute la région, mais il faut l’implication des voisins. Il faut l’engagement de la communauté internationale car la France - je dirais cela pour beaucoup d’autres conflits - ne peut, à elle seule, résoudre tous les conflits et ne peut agir que dans le cadre du droit international.

Sur l’Irak, nous étions avec le Premier ministre irakien à la fois à Londres jeudi matin et le lendemain à Davos. Nous soutenons, nous encourageons le Premier ministre Abadi dans le processus de réconciliation et de reconstruction qu’il opère. Bien évidemment, pour qu’elle soit efficace, la lutte contre Daech doit être inclusive et collective.

En Syrie, haut lieu du face à face terrible qui se poursuit entre Bachar Al-Assad et Daech, les « Charybde et Scylla » de la Syrie, nous cherchons une solution politique. Nous ne sommes pas les seuls : en ce moment même, les Russes ont lancé une initiative, les Égyptiens lancent une initiative, l’ONU essaie de travailler dans le même sens. La solution, on la connaît : c’est à la fois l’opposition modérée et certains éléments du régime ; étant bien observé que M. Bachar Al-Assad lui-même ne peut être l’avenir de son peuple puisqu’il est coupable maintenant de plus de 200.000 morts.

Dans la lutte contre Boko Haram, dont les membres sont de faux religieux mais de vrais criminels, la France a été la première à aider le Nigéria, tout comme le Cameroun, le Niger et le Tchad. Pour autant, nous n’avons évidemment pas vocation à régler, à nous seuls, tous les problèmes de l’Afrique. D’autres doivent aussi agir : les Africains régionalement, l’Union européenne, les Nations Unies, tous ceux qui peuvent apporter quelque chose.

Face à ces crises comme face à toutes les autres dans lesquelles nous sommes impliquées, seul un engagement partagé permettra de faire avancer la paix.

Je veux toucher un troisième sujet qui va être, peut-être, le premier sujet pour la diplomatie française cette année : la question de la préparation de la COP21. Pour notre diplomatie, 2015 sera une année « climat ». Je rappelle que nous allons accueillir et présider la grande conférence « climat » de décembre prochain, la COP21, qui sera la plus vaste conférence internationale jamais organisée en France. Je serai personnellement en charge de sa présidence.

Pourquoi la diplomatie ? Pourquoi le Quai d’Orsay, qui travaillera bien sûr en France avec d’autres responsables, au premier chef la ministre de l’écologie mais aussi tous mes collègues ministres sous l’impulsion du président de la République et du Premier ministre ? Parce qu’il s’agit d’abord d’obtenir un accord universel réunissant 196 parties. Il est donc logique que ce travail revienne à la diplomatie ; c’était déjà le cas d’ailleurs, notamment à Cancun.

Cette responsabilité impliquera tout au long de l’année une mobilisation exceptionnelle de cette maison et de ma part. Je réaliserai un tour du monde du climat ; en réalité plusieurs, puisque vous savez que je fais en moyenne un tour du monde chaque mois. Il est indispensable d’aller à la rencontre de chacun, notamment des plus vulnérables qui réclament, à juste titre, un effort spécifique de solidarité.

L’objectif de la présidence sera à la fois d’être impartiale, d’écouter tout le monde, de rechercher les compromis et, en même temps, de garder un haut niveau d’ambition dont nous avons besoin.

Ce sera assurément très difficile mais on compte beaucoup sur la France et sur la présidence française pour mener à bien cette tâche. De toutes les façons, comme je le dis souvent, il n’y a pas de solution de rechange parce qu’il n’y a pas de planète de rechange

Enfin le dernier point que je veux, d’un mot, abordé, c’est mon souhait de faire, encore davantage cette année que les années précédentes, de cette maison le ministère des affaires étrangères du 21ème siècle. On m’a permis de rassembler à l’intérieur du Quai d’Orsay la totalité des fonctions extérieures de l’État ; ce qui n’avait pas de précédent et qui donne une grande responsabilité à l’ensemble de mes collaborateurs et à moi-même, ainsi qu’aux secrétaires d’État qui travaillent à mes côtés.

Désormais, tout ce qui concerne l’action extérieure de l’État, soit directement relève de cette Maison, soit indirectement à travers ma tutelle. Cela nous donne de grandes responsabilités mais c’est une tâche extraordinairement motivante. Nous allons, toute cette année, travailler en ce sens. Je vous enverrai des traductions diverses qui, j’espère, ne feront pas écrouler les murs de cette maison. Ainsi, dans quelques jours - je ne suis pas sûr qu’il y ait un précédent - les étoiles du guide Michelin seront délivrées ici, tout simplement parce que la gastronomie française est un ambassadeur formidable de la France et que le guide Michelin - je ne fais pas de publicité particulière pour tel ou tel livre, mais telle est la nature des choses - a une résonance mondiale.

De la même façon la conférence des ambassadeurs aura cette année une tonalité encore renouvelée. Bien sûr le thème principal sera celui du climat mais, m’inspirant de quelques exemples que j’ai cru voir ailleurs, il y aura une journée entière - je n’ai pas trouvé le mot exact en français mais vous allez m’y aider - consacrée au « speed dating » entre, d’un côté, la totalité des ambassadeurs qui seront présents et, de l’autre, un millier de PME qui auront en face d’elles ceux ou celles qui sont en charge de défendre nos intérêts à l’étranger.

Il y aura toute une série d’autres occasions avec, je tiens à le dire à nouveau, un axe très particulier mis sur le climat qui mobilisera cette maison d’une façon exceptionnelle. Et puis, bien sûr, ce sera l’ensemble du champ, que ce soit le champ diplomatique traditionnel, le champ stratégique, le champ culturel, le champ économique, le champ de l’expertise, avec la création à partir du 1er janvier de France-Expertise.

Je voudrais terminer en rendant hommage à l’action que mes collaborateurs du centre de crise font pour aider nos compatriotes dans la difficulté. Ils font un travail absolument remarquable. Il est vrai que tout au long de l’année qui s’est écoulée, nous avons eu le bonheur extraordinaire de sortir de captivité tous les Français. Mais on ne peut jamais être satisfait car, en même temps, on sait qu’il y a malheureusement beaucoup d’autres nationalités prises en otages. Nous ne sommes jamais à l’abri d’un rapt ; on l’a vu encore avec Mme Priest. Compte-tenu de l’état du monde, Il y a des difficultés qui sont là et qui continueront.

Il faut que les Français sachent - et ils le savent - que nous n’abandonnons jamais un des nôtres. Nous agissons dans la discrétion. Nous recherchons l’efficacité mais jamais la France n’abandonne un des siens. C’est un des aspects des actions du Quai d’Orsay qui est peu connu mais je pense que c’est une des actions qui sont menées avec le plus d’efficacité et le plus de dévouement.

Voilà, Mesdames et Messieurs, ce que, en quelques mots, je voulais vous dire.

Je suis prêt à répondre à quelques questions. J’imagine qu’il y en aura mais au moment où ce propos s’achève, je voulais revenant à vous, Monsieur Hubert-Rodier, vous présenter ainsi qu’à toutes celles et tous ceux qui sont là, mes voeux très chaleureux pour que 2015 - je prenais une comparaison oenologique au début compte-tenu de mon nouveau titre - fasse que vous soyez capables d’avoir des articles qui vous font monter en bouche l’appétit et que, bref, 2015, je vous souhaite un excellent millésime. Merci.

Q - Monsieur le Ministre, comment accueillez-vous la victoire du parti de gauche Syriza et jusqu’où la France est prête à renégocier la dette grecque ?

R - La victoire de Syriza est claire et le président français a félicité hier soir M. Tsipras.

J’ai vu aussi ce matin d’après des dépêches d’agences qu’il avait été décidé que Syriza ferait alliance avec un parti qui s’appelle « les Grecs indépendants », je crois, pour obtenir la majorité.

Il va y avoir beaucoup de travail, c’est une évidence, dans les prochaines semaines. En France, nous abordons ce travail dans un esprit de solidarité et de responsabilité. L’objectif, pour nous, c’est à la fois la stabilité et la croissance de la zone euro. C’est autour de ces notions - je cite les quatre termes -, la solidarité et la responsabilité, la croissance et la stabilité de la zone euro que nous allons travailler. Il y a des réunions prévues au niveau de la Commission, au niveau des ministres des finances. Il y aura certainement des réunions au niveau des ministres des affaires étrangères, mais nous travaillerons dans cet esprit-là en souhaitant, bien sûr, que la Grèce, qui a fourni énormément d’efforts, puisse peu à peu se redresser.

Q - Éventuellement un rééchelonnement de la dette ou une annulation même partielle ?

R - Je n’entrerai pas dans ce débat, mais le ministre compétent et la Commission examineront tout cela. C’est autour des concepts que j’ai définis que se déterminera la position de la France.

Q - Sur l’Ukraine, le conseil de sécurité se réunit cet après-midi. Où va-t-on et y a-t-il un vrai risque que la guerre se poursuive alors qu’il y a quelques semaines on parlait de nouveaux rendez-vous de type « Normandie » ? Est-ce que vous êtes vraiment inquiet ?

Sur la Syrie, on a vu, dans la presse américaine en particulier, plusieurs signaux indiquant un chiffre, une évolution de la politique d’Obama à l’égard de la Syrie, laissant entendre qu’il pourrait y avoir des négociations avec le régime. Est-ce que la France envisage aussi de pouvoir négocier avec le régime de Bachar Al-Assad même si, pour l’instant, il s’agit de préparer une solution avec certains éléments du régime ? Y a-t-il quand même sur la Syrie une évolution en cours ?

R - D’abord, sur la Russie et l’Ukraine. Nous sommes extrêmement préoccupés et très inquiets. Pourquoi ? Parce que la situation sur le terrain s’est tragiquement détériorée, qu’il s’agisse de Lougansk, de Donetsk ou de Marioupol.

Mercredi soir, j’étais à Berlin avec mes trois collègues, allemand, russe et ukrainien. Nous avons discuté jusqu’à une heure relativement avancée de la nuit et nous nous sommes mis d’accord pour qu’il y ait un retrait des armes lourdes des rebelles, qui devait intervenir dès le lendemain sur la ligne définie dans les accords de Minsk. C’était mercredi soir.

Jeudi matin, je suis allé à Londres pour une autre réunion. Nous apprenions que l’aéroport avait été pris d’assaut et qu’il y avait des dizaines et des dizaines de morts. Donc, l’accord qui avait été passé n’était absolument pas respecté. Et, au cours de ce week-end, vous avez vu ce qui s’est passé à Marioupol qui, là aussi, est extrêmement grave. Donc, oui, nous sommes préoccupés, inquiets. Le président de la République aura l’occasion de joindre le président Poutine pour lui dire cela.

Alors, quelle est l’attitude de la France ? Depuis le début, nous avons dit : fermeté et dialogue.

Dialogue, parce qu’il n’est pas question d’aller faire la guerre à la Russie. En même temps, il y a des choses que l’on ne peut pas accepter. De la même façon que l’annexion de la Crimée posait des problèmes évidents, comment accepter qu’un pays, en l’occurrence l’Ukraine, ne soit pas respecté dans son intégrité ?

Notre objectif, en permanence, c’est d’aller vers une situation où l’Ukraine aurait à la fois de bons rapports avec l’Union européenne et de bons rapports avec la Russie. Nous en sommes très loin. Au contraire, il y a une espèce d’« échelle de perroquet ». Et toute l’action de la France, en utilisant en particulier le format de Normandie, est d’essayer d’obtenir une désescalade pour aller vers la raison. Pour le moment, nous sommes - et le mot est faible - extrêmement déçus. Du coup, évidemment, comme toujours quand il y a des actions, il y a la réaction qui appelle elle-même une réaction.

Il faut revenir aux accords de Minsk. Ils ont été signés par les différentes parties et ils doivent être respectés. La France ne ménagera aucun effort pour aller vers cette désescalade, mais nous sommes extrêmement inquiets.

Sur l’autre question que vous soulevez, la question de la Syrie, vous me posez une question sur la position des Américains et sur la position de la France.

Sur la position des Américains, je vais vous dire simplement ce que m’a confirmé jeudi - nous étions ensemble jeudi à Londres - mon collègue, M. Kerry, puisque nous avons parlé de cela à la fois avec lui-même et avec mon collègue britannique.

En Syrie, les massacres continuent. Nous en sommes à nettement plus de 200.000 morts. Il faut rappeler, parce que parfois on l’oublie, qu’à l’origine il s’agissait d’une révolte de quelques jeunes gens au moment de ce que l’on appelait les printemps arabes. M. Bachar Al-Assad a traité cette protestation d’une telle manière qu’aujourd’hui vous avez plus de 200.000 morts en Syrie et des millions de personnes déplacées ou réfugiés, avec des conséquences effrayantes sur l’ensemble des pays circonvoisins ; je pense à la Jordanie, à la Turquie et à d’autres. Donc, tout cela a été mené d’une façon absolument catastrophique.

Quelles sont les solutions ? La solution est toujours politique, sinon c’est la destruction de la Syrie qui est déjà dans une posture effroyable. La solution politique, cela veut dire quoi ? Personne de raisonnable ne peut penser qu’un homme qui par son comportement a abouti à ce que son peuple soit complètement déchiré - avec des centaines de milliers de morts -, personne ne peut penser que cet homme va être durablement l’avenir de son peuple ; cela n’a pas de sens.

Dire que c’est M. Bachar Al-Assad qui va être en permanence l’autorité légitime, c’est faire un cadeau absolu à Daech, pour ne pas dire aux terroristes. Si vous êtes membre d’une famille de ces 200.000 personnes qui ont été tuées, si vous êtes l’une de ces millions de personnes réfugiées et si on vous dit que l’avenir de la Syrie, c’est M. Bachar Al-Assad, vous croyez que vous allez l’accepter ? Absolument pas. Et si l’on vous dit que le seul autre terme de l’alternative, ce sont les terroristes de Daech… Voilà, c’est pour cela que je parlais de tomber de Charybde en Scylla.

Nous, nous militons pour une solution où il y aurait à la fois l’opposition et certains éléments du régime. Vous avez vu que, d’une part des éléments de l’opposition se réunissent autour des Égyptiens - c’est une bonne chose -, pas seulement la coalition que nous soutenons, mais d’autres ; et, en même temps, dans un autre contexte, il y a des réunions à Moscou qui comportent d’autres personnalités ou parfois les mêmes, puisque la coalition n’a pas accepté d’aller à Moscou. Sur cette ligne-là, je pense qu’il y a identité de vue. Mais il faudra aussi des éléments du régime - pas M. Bachar Al-Assad - parce qu’il ne faut pas que le régime dans sa dimension d’État s’écroule totalement. Sinon, nous aurons la même chose que ce que nous avons connu en Irak dans le passé.

C’est donc pour aller vers une solution qui comportera à la fois des éléments de l’opposition et des éléments du régime sans M. Bachar Al-Assad que nous essayons les uns les autres de travailler.

Q - Sur les otages japonais, je voulais savoir quels sont les échanges d’informations entre le Japon et la France ? Tout à l’heure, vous allez à l’aéroport, je voudrais savoir quelle est votre esprit au moment où vous allez chercher la dépouille de M. Gourdel ?

R - En ce qui concerne les otages japonais, mon collègue et ami japonais, M. Fumio Kishida, m’a appelé l’autre jour après qu’il a appris qu’il y avait des menaces proférées par Daech, concernant deux ressortissants japonais, pour me demander une collaboration. Bien évidemment, cette collaboration est entière, nos services se sont mis en rapport et nous apportons toute la collaboration que nous pouvons à nos amis japonais.

Nous avons vu avec horreur ce qui a été fait. Nous voyons les menaces qui sont proférées. Nous sommes totalement aux côtés de nos amis japonais.

S’agissant de M. Gourdel, après vous avoir quitté, je me rendrai à Roissy pour accueillir, avec la famille de M. Gourdel, sa dépouille. Vous avez encore à l’esprit le choc que cela a représenté, il y a de cela quelques mois, lorsque nous avons appris que cet homme extrêmement bon, qui était guide de haute montagne, passionné par son sport, qui était en Algérie pour pratiquer son sport, les conditions effroyables dans lesquelles il avait été assassiné. J’étais aux côtés du président de la République à New York, lorsque j’ai appris tout cela et c’est un souvenir effrayant. Et je crois que cela a touché beaucoup de Français.

Alors, compte tenu des conditions dans lesquelles M. Gourdel a été assassiné, il fallait retrouver son corps. Les autorités algériennes, que je remercie, ont mobilisé énormément de forces pour y parvenir. Maintenant, cela a été fait et sa dépouille a été authentifiée. Nous la ramenons donc en France. La famille et beaucoup de nos concitoyens pourront ainsi encore davantage faire leur deuil.

Cela montre à quel point ce terrorisme international est un fléau et à quel point il faut être déterminé pour lutter contre ce fléau.
Je pense à cet instant, comme je le ferai tout à l’heure dans quelques dizaines de minutes, à M. Gourdel qui était un homme bon.

Q - Monsieur le Ministre, en ce qui concerne la Syrie, vous avez évoqué encore une fois des éléments du régime. Cela a-t-il un rapport avec la réunion qui a eu lieu au Caire il y a quelques jours entre les opposants syriens, qui eux aussi ont travaillé sur une éventuelle solution diplomatique de la crise ?

Deuxième question, qui touche la diplomatie française : quel rôle pourrait jouer la diplomatie française dans la lutte contre le terrorisme ? Se contente-t-on de plans sécuritaires ou est-ce que la diplomatie aussi pourrait avoir un rôle dans cette lutte ?

R - Sur la Syrie, je pense m’être exprimé. Il y a, dans différentes capitales, des efforts qui sont faits. Vous avez cité Le Caire, nos amis égyptiens travaillent de façon importante. Le président français, qui se trouvait il y a quelques heures en Arabie saoudite pour présenter ses condoléances pour la mort du Roi, a eu l’occasion de rencontrer le président Al-Sissi.

Des initiatives intéressantes sont donc prises. Il y a d’autres initiatives dans un autre contexte prises à Moscou. Il y a ce qui peut être fait par les Nations Unies. Il y a aussi des démarches que nous pouvons faire. L’idée est que l’on permette - c’est le travail de la diplomatie - de faire converger tout cela dans le bon sens pour que l’on retrouve une Syrie qui respecte les communautés, qui respecte les droits de chacun, qui soit unie. Cela paraît aujourd’hui un idéal inaccessible mais il faut travailler dans ce sens-là.

Sur le terrorisme en général, je ne sépare pas l’action sécuritaire de l’action diplomatique parce que, bien sûr, pour lutter contre le terrorisme, il faut prendre toute une série de mesures très concrètes et parfois de force. Mais il faut aussi qu’il y ait la préparation diplomatique de tout cela. Prenons un exemple : lorsque nous voulons lutter contre le terrorisme, il faut lutter contre le financement du terrorisme. Des réunions ont eu lieu, notamment à Bahreïn. C’est le travail de la diplomatie, en liaison avec un certain nombre de représentants de l’économie, de mettre en route ce contrôle et cette lutte contre le financement du terrorisme.

Nous posons le problème de l’accès à internet, en France et dans beaucoup d’endroits. Internet est utilisé comme une espèce de produit d’appel pour le terrorisme. Si nous voulons qu’il y ait une discipline, une régulation, c’est un travail qui doit être appuyé par la diplomatie et par toute une série d’organisations.

De la même façon, des réunions ont lieu pour essayer de mettre cela en musique, si je puis dire. Jeudi matin, nous étions à Londres avec toute une série de pays, avec le Premier ministre irakien pour voir comment nous pourrions lutter contre Daech en Irak.

Au mois de février prochain - je crois que c’est le 18 -, il y aura une réunion à Washington autour du président Obama, de John Kerry, pour regarder comment nous pouvons coordonner nos actions.

Donc, je réponds à votre question : oui, la diplomatie est évidemment mobilisée.

Q - Sur le climat. Vous avez dit : il n’y a qu’une planète, donc il faut convaincre beaucoup de monde. Quel est, selon vous, Monsieur le Ministre, le pays le plus récalcitrant, celui qu’il faudra absolument convaincre ?

R - Je ne vais pas faire de palmarès. Je dirais que, par définition, tout le monde doit être convaincu. Il y a 195 pays et 196 parties puisque l’Union européenne est une partie. Il faut donc garder dans l’idée ce nombre, 196, et il faut que nous arrivions à convaincre ces 196 parties. Convaincre de quoi ? De quatre éléments qui ont un statut différent.

Premier élément, c’est l’objet même de la COP, il faut arriver à un accord universel, contraignant et différencié. On parle souvent en anglais dans ce cas : « legally binding agreement ». Il faut le préparer et il faut convaincre tout le monde.

Ensuite, il y a un deuxième travail, différent, qui est de convaincre chaque pays de proposer, à partir du mois de mars, quels sont ses engagements de baisse des émissions de gaz à effet de serre pour les années qui viennent. C’est ce qu’on appelle en initiales anglaises « INDCs », c’est-à-dire « Intended Nationally Determined Contributions ». Chaque pays va dire : « voilà ce que je propose et ce à quoi je m’engage pour 2025-2030 ». Il y a donc là un travail de conviction pour que ces « INDCs » soient suffisamment ambitieux pour qu’on arrive à ne pas dépasser ces deux degrés.

Il y a ensuite un troisième travail de conviction qui est financier. Quand je parle à toute une série de pays - je pense notamment à des pays africains ou à des pays qui sont en développement -, ils me disent : « c’est très bien, le climat, mais avec quelle technologie et quel argent ». Il faut donc rassembler les financements, que ce soient des financements publics ou des financements privés.

Et puis, il y a un quatrième travail de conviction à faire, non pas auprès des pays mais auprès des collectivités territoriales, les régions, les communes, auprès des entreprises, auprès de la société civile. Cela ne dépend pas simplement des gouvernements. Si on veut diminuer les émissions de gaz à effet de serre, il faut que les entreprises, les grands secteurs économiques s’engagent.

Ce travail de conviction est donc à faire et c’est une des raisons pour lesquelles, aussi bien le président de la République française, le Premier ministre et moi-même, nous allons, à chacun de nos déplacements, plaider pour convaincre. Au mois de janvier, j’ai l’occasion de me trouver demain au Koweït ; à la fin de la semaine, nous serons en Chine avec le Premier ministre et nous allons traiter ces sujets. Au mois de février, je me rendrai en Inde, un pays très important - hier, le président Obama et le Premier ministre Modi ont dit des choses intéressantes sur ce sujet. Ensuite, je serai à Genève ; ensuite en Indonésie, aux Philippines, avec le président. Au mois de mars, j’aurai l’occasion d’aller au Japon, au Groenland, en Amérique du Sud, indépendamment de toutes les réunions de l’Union européenne. Au mois d’avril, j’irai à Washington, au Guatemala où une réunion très importante aura lieu sur les pays d’Amérique latine et d’Amérique du Sud. En mai, je me rendrai à Singapour, en Malaisie, en Algérie, au Gabon. En juin, je serai à Vienne, à New York.

Vous voyez, j’aurai beaucoup d’occasions de plaider, en essayant de convaincre, en disant aux uns et aux autres que ce n’est pas simplement par rapport à une solidarité internationale qu’il faut agir, mais par rapport à son propre intérêt. Quand on examine quels vont être les ressorts de la croissance dans les temps qui viennent - et on a besoin de croissance si on veut de l’emploi -, il y a les nouvelles technologies et il y a - parfois les choses sont croisées - « the green growth », la croissance verte. En faisant un travail très important d’engagement pour que la COP 21 soit un succès, on ne travaille pas simplement pour le climat, on travaille aussi pour la croissance et pour le bien-être de l’ensemble de nos populations. Merci beaucoup.


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